"Marco, mon frère" est un roman mis en ligne par
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CHAPITRE III Tristesse Le lendemain matin, Silvère se leva de bonne heure pour aller à l'école. Son père était déjà prêt à partir en consultation à domicile. Sa mère était levée car elle les accompagnait chaque jour à l'école. Elle ne voulait pas les voir aller en car. Silvère n'était pas très à l'aise ce matin. Il avait peur des réactions du père Simon. Avait-il prévenu la police ou non ? De toute façon, se disait-il, je n'ai pas besoin d'être inquiet, rien ne prouve que c'est nous qui avons pris la barque. Il ne mangea guère au petit déjeuner, ce qui inquiéta Maria. Il était pressé de retrouver Charlie et de discuter de l'événement. Mélanie n'avait pas tous ces problèmes, elle avait joué avec ses amies et n'avait pas eu d'ennuis. Elle était toute gaie, ce matin, à l'idée d'aller en classe. Elle aimait tant la compagnie qu'à l'école elle trouvait son idéal. De plus, étant une élève studieuse, elle n'avait pas de problèmes. Tous les deux montèrent dans la petite R 5. M. Boismorin l'utilisait avant d'acheter sa CX. Claudie possédait alors une vieille 2 CV. Les pneus crissèrent sur le gravier et la voiture prit la route. Le portail se referma automatiquement. Claudie était nerveuse au volant et ne mit pas beaucoup de temps à parcourir les dix kilomètres qui séparaient l'école de la maison. Le groupe scolaire se trouvait à l'entrée de la ville, là où poussaient encore quelques arbres et où le béton n'avait pas rongé tous les espaces verts. C'était une école construite sous la Ille République. Elle .était massive, toute en pierres. De ses vieux murs émanaient des souvenirs anciens. Elle avait vu tant d'élèves depuis sa construction ! Elle avait eu de la chance de toujours avoir reçu des enfants qui n'avaient jamais voulu détériorer son aspect. Dans la cour, des arbres énormes veillaient sur elle. Maintenant, elle était devenue l'école bourgeoise de la ville. L'environ-nement était vert. La rue était calme. Tout se trouvait réuni pour favoriser de bonnes études. La majorité des élèves étaient fils de familles riches. Il y avait aussi des enfants de petits fonctionnaires et d'ouvriers. Ce n'était pas une école privée, c'était celle du quartier où exerçait Antoine, c'est pourquoi Silvère et Mélanie y allaient. Lorsqu'ils arrivèrent, très peu d'élèves étaient déjà là. Claudie aimait prendre son temps et être à l'heure. Cela donnait mauvais genre d'être en retard, c'est pour-quoi ses enfants étaient toujours présents un quart d'heure avant le début des cours. De plus, « fils et filles de médecin devaient donner le bon exemple » disait-elle continuellement. Heureusement, elle n'avait pas à se plaindre de ses enfants. A cet instant, Silvère pensait à cette phrase que prononçait si souvent sa mère. Que dirait-elle si elle apprenait ce qu'ils avaient fait hier ? Elle en mourrait de honte. Des enfants de « haute famille » qui se conduisaient comme de petits mal élevés ! Silvère n'aimait pas que sa mère prononçât des paroles blessantes vis-à-vis de ses petits camarades qui n'avaient pas la « chance » d'être nés chez les Boismorin ou chez les Brunoy. D'ailleurs, Claudie n'aurait jamais accepté que ses enfants invitassent chez elle des garçons ou des filles d'ouvriers. Elle avait des préjugés que Silvère n'aimait pas du tout. Il pensait que certains de ses cama-rades de classe étaient aussi gentils que pouvait l'être Charlie. Oui, mais lui, avait le droit de franchir le seuil de la maison familiale. Il faut dire que Silvère l'aimait beaucoup sinon il n'aurait pas admis de le faire venir chez lui pour faire plaisir à sa mère. L'amitié, ça ne doit pas être une contrainte. La cloche allait sonner et Charlie n'était toujours pas là. On avait proposé à Silvère de participer à une partie de ballon prisonnier mais le coeur n'y était pas et il avait refusé. Il restait assis sur un banc, sous un tilleul. Les enfants jouaient sur le terrain de sport et leurs cris parvenaient jusqu'à lui. Il se renfermait sur lui-même et remuait dans sa tête des idées bizarres : « Peut-être M. Brunoy les avait-il surpris alors qu'ils remettaient en place la barque et, Charlie était peut-être, à cette heure, au commissariat à s'expliquer ? « Peut-être Maria ayant trouvé le linge mouillé, avait-elle prévenu maman ? Non, Maria n'était pas de ce genre-là. « Peut-être maman savait-elle ? Avait-elle demandé à M. Brunoy de garder Charlie afin de l'interroger ? Demain serait peut-être son tour ? « Mais non, se disait-il, les parents ne pourraient nous conduire devant la justice, est-ce déjà arrivé ? » Alors qu'il se posait toutes ces questions angoissantes, la cloche sonna. Charlie n'était toujours pas là. Il rejoignit le groupe d'enfants qui s'était précipité devant la porte d'entrée du quartier B. L'école était si vaste qu'on l'avait divisée en quartiers, petits bien sûr, pas comme en ville. Le maître remarqua la miné pâle du dernier élève et demanda pourquoi. Silvère prétexta avoir mal au ventre. Les enfants renforcèrent cette idée en disant que, pour une fois, il n'avait pas voulu jouer avec eux. Le maître semblait dater autant que l'école où il enseignait. Il avait un aspect terne et vieilli. Il était vrai qu'il allait prendre sa retraite. C'était sa dernière année scolaire. De plus, il n'était pas en bonne santé. Plusieurs fois au cours de l'année, il avait dû prendre du congé de maladie. Des jeunes remplaçants étaient venus. Silvère avait beaucoup apprécié cet air de jeunesse dans la classe poussiéreuse. Les jeunes maîtres étaient moins sévères que le leur et leur parlaient d'activités qui étaient menées dans certaines classes : séjours à la neige, correspondance scolaire. Cela faisait rêver Silvère. Les enfants entrèrent, gagnèrent leur place dans un profond silence. M. Durambert n'aimait pas le bruit. C'était un homme fatigué. Il avait dû répéter sans cesse les mêmes choses à ses élèves pendant toutes ces années d'enseignement. Ils étaient à peine assis qu'on frappa à la porte. M. le Maître d'école dit : — Entrez. Et on vit arriver un jeune garçon blond encore endormi et honteux : c'était Charlie. Il réussit à articuler : — Bonjour, Monsieur, excusez-moi d'être en retard mais mon père a été retardé par... Il mit quelques secondes à dire la suite car il devait reprendre sa respiration, il avait beaucoup couru, Silvère sentit son cœur battre très fort dans sa poitrine. Il craignait le pire. Au bout de quelques secondes, son ami prononça : — Un bouchon. Tout le monde se mit à rire, il reprit : — Un embouteillage, plutôt. — Bien, dit le maître, allez vite à votre place. Silvère poussa un soupir de soulagement, mais, au fait, le problème n'était pas encore résolu. Après tout, Charlie n'avait peut-être pas dit la vérité. Le maître le rappela. — Un instant ; mon ami, vous m'avez l'air pâle, n'auriez-vous pas mal au ventre, par hasard ? — Justement, si, Monsieur, bredouilla-t-il. — Tiens, vous avez dû manger la même chose que Silvère, conclut le maître. Il ne savait pas si bien dire, Charlie n'ayant pu avaler quoi que ce soit depuis la veille. Il s'assit enfin à côté de Silvère mais ne put le rassurer. Le maître impatient les attendait. Alors, commença la leçon de mathématique : les volumes. Vrai-ment, c'était ce qu'il fallait aux deux « voleurs » pour oublier leur tourment. On parla et reparla d'eau, de rivière, de débit. Plusieurs fois, le blondinet et le brun furent rappelés à l'ordre. Ils étaient perdus dans leurs souvenirs et les mêmes idées défilaient dans leurs têtes. « Si je pouvais demander à Silvère » pensait Charlie. « Si je pouvais demander à Charlie » pensait Silvère. Cette leçon eut du mal à être comprise mais, enfin, le résultat fut là : leurs exercices furent exacts. L'heure de la récréation vint. Elle fut la bienvenue. A peine dans la cour, la question sortit en même temps de la bouche des deux enfants : — Alors ? Charlie demanda : — As-tu des nouvelles du père Simon, qu'a-t-il fait ? — Je n'en sais rien mais, dis-moi, ton père ne nous a pas surpris, j'espère, questionna Silvère. — Mais non ! Il m'a dit qu'il avait parlé avec Maria de la pluie et du beau temps. — Tant mieux ! Mais, dis-moi, pourquoi es-tu malade ? — Eh bien ! parce que je me demande si Simon a prévenu la police ou non. — De toute façon, personne ne peut savoir que c'est nous, rassura Silvère. La cloche mit fin à l'entretien. Ils rentrèrent en classe pour la leçon de français. Le titre de la dictée était : « Renard se tire d'un mauvais pas. » Les deux enfants se regardèrent. Ils pensaient la même chose : « Si Renard qui est si rusé pouvait nous aider. » Ils étaient tous les deux d'excellents élèves. L'orthographe n'était pas pour eux, comme pour beaucoup d'écoliers, le supplice. Ils eurent tous les deux vingt sur vingt et les félicitations de « Bébert », tout le monde appelait le maître ainsi, en privé, bien sûr. Le repas du midi ne leur pesa pas sur l'estomac. Les camarades les croyant réellement malades ne remarquèrent pas leurs assiettes à moitié remplies. D'habitude, pourtant, ces deux sportifs avaient bon appétit. L'après-midi détendit un peu, une séance de dessin libre avait occupé l'esprit. Silvère avait dessiné une maison en montagne et Charlie des chevaux sauvages en Camargue. La lecture les ramena à leur idée fixe : l'enfant et la rivière, d'Henri Bosco. Gatzo et son ami s'enfuyaient en barque. Vraiment le destin les pourchassait. Cela ne pressentait rien de bon. A 17 heures, ils furent soulagés. A la maison, auraient-ils des nouvelles ? La réponse fut donnée dans la voiture. Claudie raconta en riant l'aventure du pauvre Simon. Il avait eu si peur qu'on lui eût volé son embarcation qu'il avait voulu prévenir la police ! — L'a-t-il fait ? laissa échapper Silvère qui regretta aussitôt ses mots. — Non, on dit qu'il est revenu chez lui après avoir fait ses courses, pour poser son sac, et qu'il a retrouvé sa barque attachée au pieu habituel. Le pauvre se croit persécuté, continua Claudie. Silvère aurait voulu crier sa joie au monde entier. Et le pauvre Charlie qui se morfondait encore ! Il ne savait pas la nouvelle. Il allait essayer de le prévenir dès en arrivant. Il lui téléphonerait. Il trouverait un moyen. La voiture les laissa devant la porte. Il ne pouvait pas se précipiter sur l'appareil. Il prit son goûter tranquillement. Il mangea tellement que Marie s'étonna. Elle ne comprenait plus, la pauvre ! Mélanie l'éclaira : — Tu sais, Maria, ce n'était pas bon à la cantine, ce midi. Heureusement que Claudie n'était pas dans la pièce ! Aussitôt, elle aurait proposé d'aller trouver l'intendant de l'école. Elle se trouvait au salon. C'était une pièce au plafond élevé, comme dans toute la maison qui était ancienne. Le sol était recouvert d'un épais tapis blanc à poils longs. De grands fauteuils marron, moelleux, étaient disposés de part et d'autre d'une table basse en verre fumé et aux pieds chromés. Devant la cheminée moderne, étaient placés quelques poufs assortis. Une bibliothèque couvrait un pan complet de mur. Là, étaient rangés tous les livres du docteur et quelques bibelots de valeur. C'était la pièce préférée de la famille où, l'hiver, le feu de cheminée donnait une atmosphère chaude. Les fenêtres étroites et hautes étaient masquées par des doubles rideaux marron. Silvère attendit que sa mère montât dans sa chambre, que Mélanie fût partie jouer, que Maria préparât la soupe pour téléphoner à Charlie. Ce fut la bonne qui lui répondit et elle lui passa son ami : — Allo, Charlie, tu sais, ne t'inquiète pas, Simon n'a rien fait. Maman m'a tout raconté. C'est formidable, hein ? Qu'est-ce que je suis soulagé ! Et toi ? — Oui. — Tu n'as pas l'air d'être libéré, toi, qu'as-tu ? — Je ne sais pas encore, mais je crains une catastrophe. Mes parents sont partis cet après-midi chez le directeur général de l'usine où travaille mon père. Dolorès, la bonne espagnole, m'a dit qu'ils avaient l'air inquiet, que c'était pour le travail de mon père. Je me demande ce qui va se passer. Pourvu qu'il ne perde pas sa place ! Le poste qu'il occupait a été supprimé. Je l'ai entendu l'autre jour le dire à ma mère, à voix basse. Bon, je ne peux pas t'en dire plus, je les entends, ils rentrent, je te quitte, je te raconterai demain, salut ! Allons bon ! Silvère venait de perdre son sourire. Il raccrocha. Il monta dans la chambre de sa mère pour lui raconter ce qu'il venait d'apprendre. Il se fit un peu gronder d'avoir téléphoné mais elle le rassura comme elle put, voyant la tristesse de son fils. M. Boismorin rentra de son travail vers 20 heures. Au repas, on parla du pauvre Simon. Antoine sourit. Les enfants se couchèrent de bonne heure. Antoine et Claudie regardèrent la télévision. C'était un western. Ils aimaient ce genre de film d'action. Le vendredi matin, Charlie apprit à Silvère l'affreuse nouvelle : son père était muté comme ingénieur dans une usine que la firme avait au Brésil. Il devait quitter la ville le 27 juin, rester deux jours à Paris chez une tante avant de s'envoler pour ce pays le 30 juin. Son père prenait son emploi le 1er juillet. — Combien reste-t-il de jours ? dit Silvère, la gorge serrée — Une semaine, lui répondit Charlie, les larmes aux yeux. Ils profiteraient au maximum de ces derniers instants. Ils seraient le plus souvent ensemble. Silvère allait se retrouver seul, son meilleur ami à 10 000 kilomètres de lui.
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Marco, mon frère
appartient au recueil Ecriture longue
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