
Le lac primordial Les enfants scandent des mots biscornus dans une langue inconnue. Ils chantent le dieu de la forêt. Je perçois leur espoir et me sens oppressé. La lumière du jour force mes pupilles désormais trop étroites. Ma peau se couvre d’une gangue chaude et mousseuse. Je transpire une glaise visqueuse. Les enfants me regardent. Leurs yeux sont gris cendrés. Je vois le lac primordial dont les Anciens parlaient. Suis-je le fils de l’eau, de l’air, de la terre et du feu ? Je crie ma ques...
Fin de stase Ding dong dang, me serine ma tête. Après un temps indéfini, je me rends compte de ma sortie de stase. L’ordinateur de bord ne m’explique pas le pourquoi du comment juste mon présent où l’astronef censé m’amener sur Uranus file dans la direction opposée. Je suis mal. Et ma rapide évaluation des réserves en nourriture ne me promet pas une longue durée de vie. Je me décide à appuyer sur le bouton rouge d’urgence tel que préconisé dans le manuel de bord. - C’est à quel sujet ? Cette ...
Cinq minutes de causette Joe déambulait dans la grande rue, ne sachant pas trop quoi faire de sa journée. Le bar de Moe n’ouvrait qu’à cinq heures et les salles de rêverie affichaient déjà complet. Il aperçut un petit bonhomme tout fripé, assis sur un banc public. Joe pensa que taper la causette l’occuperait bien cinq minutes. Ce serait mieux que rien. Il se dirigea vers son futur nouveau copain. - Salut, moi c’est Joe ! - Bonjour Joe ! Je m’appelle Sigmund. - Vous faites quoi, là, Sigmund ? ...
Message de Kepler-199z La séquence de mise en orbite s’amorça sous la supervision de l’ordinateur de bord, une intelligence artificielle embarquée dernier cri dénommée SISTER. Les passagers sortaient de leur longue période de sommeil, une phase de stase de quatre années. Le voyage à destination de Kepler-199 z prenait fin. Ils pourraient étudier cette planète et peut-être, par la même occasion, découvrir ce qu’était devenue la précédente mission dirigée par le commandeur Wilson. La sphère ver...
La rivière Des femmes et des enfants venant de la route principale se dirigeaient vers la rivière. Les yeux éteints, les bras le long du corps, ils marchaient d'un pas assuré, lentement et sans parler. Le lieutenant Brody me montra le début du cortège, loin à l'horizon. Des milliers, peut-être bientôt des millions de personnes suivaient un même chemin. Ils semblaient obéir à une voix intérieure ou à un schéma divin. - Il faut les empêcher de se jeter dans l'eau ! avait ordonné le général Wats...
Demain est un autre jour Je me suis souvent demandé comment j’expliquerais à quelqu’un ma vision de la science-fiction en littérature. Dans ce terme, les mots science et fiction sont accolés et pourtant il y a bien longtemps que la science a dépassé la fiction ; Jules Verne a essayé d’imaginer le futur à partir de ses lectures scientifiques et a tenté de transcrire les peurs ou les attentes de son époque. Le sous-marin utilisé dans « Vingt mille lieues sous les mers » n’était pas une nouveaut...
Procession Le cortège avance lentement en silence dans la nuit madrilène étouffante lumineuse rouge. Cercueil de bois. Croix métallique. Silhouettes sombres drapées de tissu mauve. La Lune s’affiche enfin nue espagnole andalouse basque catalane Granada Guernica Barcelona. Procession millénaire. Marche sans prières. Christ ressuscité dans ses enfants anonymes. Les façades muettes contemplent le spectacle des milliers de fenêtres jaunes béantes fardées. Pénitents sans mots. Mains chapelets. Tro...
Lettre au père noël Cher père noël, Je t’écris parce que mon papa il dit que les américains ils ont trouvé ta maison sur pluton et qu’ils veulent te la voler avec tous tes cadeaux dans ta hotte. Je savais bien que tu habitais loin. Mon tonton il dit que pluton c’est une planète naine où il fait toujours froid et que personne à part les américains ne peut y aller tellement ça prend du temps. Il parait même que les lutins ils sont nés sur pluton et que les rennes ils vivent sur la planète d’en ...
Paradis 17 Nous marchons dans le vent, l’air fier le port altier, Nos dix-sept ans dressés devant le monde entier. En spectateur usé, le badaud nous observe, Admire sans un mot une jeunesse en verve. Je te veux maintenant mon rêve coloré, Les yeux fardés de noir, le regard mordoré, Habillée en diva, maquillée à l’extrême, Tu m'envoies des baisers et lâches des « je t’aime » Les vitrines brillent à la lueur du soir, Éclairent le pavé, perpétuel pochoir, Où s'agitent pressés les vendeurs mercan...
Doudoustein Doudoustein sortit le premier du placard à jouets. Comme la plupart des peluches du cru, il avait subi bien des manipulations, des retouches et des modifications hasardeuses. Pourtant, hormis quelques cicatrices et coutures mal ficelées, il ressemblait à n’importe quel innocent doudou, le compagnon idéal des enfants. Maman ne remarqua pas la différence. Pour elle, tous les cadeaux offerts à ses deux filles terminaient invariablement dans un état proche du pitoyable. Les doudous n’...
Le professeur Glouque n’en revenait pas : il avait devant lui un cerveau qui vivait et communiquait après une décapitation. Ce n’était pas banal. Les autorités compétentes l’avaient dépêché sur place pour évaluer la situation. Les services secrets et le gouvernement français souhaitaient savoir ce qu’une telle découverte apportait à la France, sinon cette singularité encéphalique terminerait à la poubelle. Le propriétaire de l'encéphale, un jeune postier, avait été percuté par un engin agrico...
Le vieillard apatride arrêta son traineau, Admira la bâtisse où l'attendait la Reine, Le Prince et puis le Roi pour prononcer sa peine Et décider alors s'ils montaient au créneau. Malgré tous ses cadeaux, il finit dindonneau De la farce royale ou juste à court de veine Dans sa quête annuelle à la coupe trop pleine De briguer des papiers sans finir chemineau. Monsieur que voulez-vous, c'est la fin de la fête, Le royaume est perclus des orteils à la tête Et ne peut accueillir de barbus en son s...
La vie rêvée des animaux Robert Wilkinson, plus connu sous le pseudonyme de Magic Bob, ouvrit d’abord un œil puis l’autre. Seul et nu au milieu d’un lit inconnu, il tenta de se remémorer sa nuit précédente. Dans ses souvenirs enfumés, il vit une grande blonde lui tourner le dos et commander en français un vin au nom de château. La suite disparut dans un fondu enchainé. Magic Bob, légende des services de renseignement américains, ne s’affola pas. Affronter des brutes russes, capturer des barbu...
XVR, explorateur de niveau sept, atterrit sur Kepler317z dans le but d'en déterminer l'éligibilité à la colonisation humaine. Sa tâche va se révéler nettement plus compliquée que prévue. Il va devoir composer avec d'autres points de vue. ▬ La sonde atterrit sans encombre sur Kepler317z. XVR contacta l’équipe restée en orbite. Il donna les dernières instructions avant de poser le pied sur la planète. Son équipage pointa le radar numérique sur la zone à explorer et lança la séquence d’enregistr...
Eléphant rouge et ânes bleus Un titanesque éléphant rouge écrase de tout petits ânes bleus dans les rues de la capitale fédérale. Des centaines d’ombres crayeuses applaudissent le spectacle de leurs mains tordues. Leurs voix stridentes réclament bruyamment le retour du Seigneur Dieu, de son fils Jésus Christ et des Pères Fondateurs. Une poupée peroxydée déchire avec violence un sombrero fumant sous le feu populaire. Les caméras du monde entier filment la foule en délire pour des millions d’ét...
Couvre moi de paroles fanées La fureur de la ville et ses démons de papier ne peuvent plus me toucher. J’ai atteint le bout de la route, avec la pluie, le vent et une voix métallique dans ma tête. « C’est la fin. Viens tenter ta chance avec nous. La fin est ton amie. N'ai pas peur. Elle va te prendre, t'emmener haut et loin. » J’aime ce chant de métal. Il m’apaise, me couvre de ses paroles fanées. Je me demande où aller. « Au commencement, le cœur des éléments, dans la furie de l'air, la terr...
Annette Je suis dans le salon, à écouter ma mère me répéter en boucle que tous les lycées du monde se ressemblent, tandis que j’essaie de profiter tranquillement de mon petit déjeuner. J’ai l’impression qu’elle cherche d’abord à se convaincre elle-même, qu’elle culpabilise de m’avoir fait quitter Springfield. Mon père, lui, regarde les informations sur la BBC. J’entends le journaliste parler de guerre nucléaire, de marches pour la paix organisées en Allemagne, aux Pays-Bas et en France, du Pr...
Venise sans eau Nous sommes descendus cet hiver à Venise Célébrer notre amour dans la ville aux canaux, Un passage obligé, juste après les anneaux, La promesse commune et les chants à l'église. Je te revois encore un tantinet surprise, Cherchant du Rialto les rites ancestraux, Des couples amoureux naviguant sur les eaux, Parés pour la photo, les fleurs et puis la bise. La gondole échouée au milieu du canal Habille le tableau d'un désordre final Sous les yeux atterrés d'un fleuve de touristes....
Il est bon de rire parfois Qu’il est charmant ce Charles-Antoine. Tellement drôle aussi. C’est un plaisir de le voir tous les mercredis, quand il donne des cours de piano à ma petite dernière Marie-Caroline. Il me rappelle ma jeunesse d’étudiante à la faculté catholique. Nous savions nous amuser à cette époque : c’était le temps de la désinvolture, des rêves et des illusions. Il me rappelle tout ça, le beau Charles-Antoine. Quand il m’a proposé d’aller voir un concert de musique sérielle à la...
Sextus Caturixque in foro laudant Sextus et Caturix se faisaient royalement chier à la maison. Ils décidèrent alors de quitter le nid familial pour rencontrer du monde, le monde, celui dont tous parlaient et dont le nom à lui seul donnait des frissons. THE WEB ! Papa et Maman les avaient avertis; attention il n'y a pas que des gens biens dans ce monde là et les jeunes adolescents sont des proies faciles pour tous les détraqués. Bref, des frayeurs de vieux. Ah, c'est pas beau de vieillir ! On ...
Hors de contrôle (version 2020) Monsieur Perrier, le professeur de mathématiques, traçait un cercle parfait à la craie blanche sur le tableau noir de la salle 102. Les élèves de la classe de troisième A ne disaient pas un mot, comme s’ils étaient hypnotisés, tombés sous le charme de la figure géométrique dessinée avec dextérité par un magicien en blouse blanche. Une fois son cérémonial terminé dans un silence de cathédrale, l’enseignant se retourna et fixa le dernier rang tel un chanteur d’op...
La dure vie d'un critique littéraire, pas forcément volontaire pour encenser les auteurs à la mode, les raconteurs d'histoires anodines, les écrivains à mèche longue.
Le Hurlu a la berlue « Vivent les allumoirs, ma mère, vivent les allumoirs ! » scandaient des enfants sur la Grand-Place. Je n'y croyais pas, il fallait que ça m'arrive à moi, pour ma première fois dans cette ville du Hainaut où j'avais un rendez-vous galant. Et voilà qu'ils dansaient autour de moi et chantaient à tue-tête. Je savais bien qu'il y avait anguille sous roche. C'était vraiment trop beau. Tout ça pour Delphine, ce petit bout de femme énergique. Rien ne me prédisposait à la rencont...
Allez à Yacta Est ! L’agent Bonneau galérait sérieusement. Son contact avait été plutôt laconique le bougre. Il est vrai, à sa décharge, qu’il était en train de mourir après avoir essuyé les feux nourris d’une mitraillette russe. Une seule phrase certes mais sans ambiguïté: « Allez à Yacta Est ! » Tu parles comme ça l’arrangeait. L’agent Bonneau, James de son petit nom, s’enfila un dernier pastis-cointreau avec deux olives et tituba vers la sortie. Il acheta un GPS portable et s’enquit de sa ...
Les Nouvelles Éditions Vaillant ont un nouveau rédacteur en chef et il est efficace. La preuve: un de ses piliers, Pifou, vient d'obtenir le plus grand prix littéraire français. ▬ Tiburce Dugommeau, rédacteur en chef des Nouvelles Éditions Vaillant, raccrocha le téléphone. Enfin, après des années de galère à faire remonter la cote de cette boite d’ex-communistes, il avait décroché le jackpot. Maintenant, il lui fallait jouer en délicatesse, user d’un doigté de fée pour diffuser l’information ...