"Cinq minutes de causette" est une histoire très courte mise en ligne par
"Donald Ghautier".. Venez publier une histoire très courte ! / Protéger une histoire très courte |
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Cinq minutes de causette Joe déambulait dans la grande rue, ne sachant pas trop quoi faire de sa journée. Le bar de Moe n’ouvrait qu’à cinq heures et les salles de rêverie affichaient déjà complet. Il aperçut un petit bonhomme tout fripé, assis sur un banc public. Joe pensa que taper la causette l’occuperait bien cinq minutes. Ce serait mieux que rien. Il se dirigea vers son futur nouveau copain. - Salut, moi c’est Joe ! - Bonjour Joe ! Je m’appelle Sigmund. - Vous faites quoi, là, Sigmund ? - Je médite, Joe. Et vous ?
Joe lui répondit qu’il s’ennuyait, comme des milliards de personnes sur Terre. Il l’avait d’ailleurs fait remarquer à Bill, un autre gars faisant la queue pour les machines à rêves. Quatre heures d’attente pour trente minutes de paradis artificiel, ça laissait largement le temps de s’ennuyer. - Vous auriez pu discuter, non ? rétorqua Sigmund.
Joe se demanda si le petit homme fripé vivait dans le même monde que lui mais il tenta quand même de le mettre au courant. Il ne se passait plus rien depuis des lustres. Avant, il y avait de quoi causer, le chômage, la récession économique, la guerre, les stars de cinéma. Depuis que « Les Yeux Dans Le Ciel » avaient montré la voie à l’Humanité, le travail n’existait plus, tout le monde mangeait à sa faim et disposait de suffisamment de ressources pour ne pas taper sur son voisin.
Sigmund haussa les épaules. Joe exprimait une vérité première : l’être humain avait fait la paix avec lui-même, enterré les religions et autres doctrines nocives, le jour où une puissance surnaturelle lui avait délivré le message ultime, montré le chemin vers un monde sans failles. - C’est quand même mieux ainsi, non ? - Je sais. Avant, c’était la merde. L’homme était con à bouffer du son. - Nous avons souvent frôlé la catastrophe, en ces temps. - Nous ne nous aimions pas. Tout simplement. - Nous avons aussi condamné les autres espèces et presque détruit la planète.
Joe regarda silencieusement Sigmund. Il avait entendu parler de ces histoires de fin du monde, quand les nations se combattaient pour le moindre grain de riz, quand les industriels pensaient d’abord au profit immédiat, quand il fallait travailler quarante ans pour nourrir ses enfants. C’était du passé, pas de quoi en chier une pendule, selon lui. Il commença à maudire le petit homme fripé. - C’est bien joli tout ça mais je m’ennuie quand même. Et je ne suis pas le seul. - Je vois ça. - Que proposez-vous pour régler mon problème ? - Lisez-vous, Joe ? Pas des magazines, non, des romans, de la poésie, du littéraire.
Sigmund n’essayait pas d’évangéliser Joe, encore moins de le convaincre. Dans sa trop longue vie, il en avait vu défiler des jeunes insouciants, nés dans un monde sans douleur où les notions de labeur et de souffrance appartenaient désormais au passé. Il avait maintes fois tenté de leur expliquer pourquoi ils étaient chanceux de vivre dans une civilisation avancée et libérée de ses démons. - Pourquoi je lirais ? - Parce que ça occupe l’esprit, ça permet d’apprendre, de découvrir, de penser. - J’ai déjà lu un roman. Une fois. J’ai détesté. - Lequel ? - Un truc bizarre intitulé « Demain les chiens ». - Et ? - Je n’ai rien compris et ça m’a gonflé. - De quoi ça traitait ? - De cabots parlants ! - Ils parlaient de quoi ? - De la vie des Humains, de la civilisation terrienne et de la conquête de l’Espace. - Et vous dites ne pas comprendre cet ouvrage alors que vous venez de le résumer ? - Il n’y avait pas besoin de faire parler des chiens pour ça. - Ce n’est pas une notice pour monter des meubles en kit. - J’aurais préféré. - Vous semblez intelligent Joe mais réfléchir ne vous intéresse pas.
Joe se leva. Sigmund lui rappelait son grand-père, un ancien professeur de lettres, le genre à couper les cheveux en mille-vingt-quatre. Le vieux Ray, c’était son nom, l’avait forcé à lire ce bouquin jusqu’au bout, sous la menace d’une fessée et d’une corvée de jardinage. Plutôt que de ramasser des feuilles et de tailler des haies, Joe avait choisi la lecture. Ses fesses en avaient été préservées mais depuis ce fameux jour, il détestait les livres, les intellectuels et les donneurs de leçons. Il fusilla Sigmund du regard, en regrettant le bon vieux temps des armes en vente libre, du goudron et des plumes, puis se dirigea vers les salles de rêverie. |
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Cinq minutes de causette
appartient au recueil Dystopie & Science-Fiction
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Histoire Très Courte terminée ! Merci à Donald Ghautier. |
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