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Annette - Histoire Courte

Histoire Courte "Annette" est une histoire courte mise en ligne par "Donald Ghautier"..

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Annette

Je suis dans le salon, à écouter ma mère me répéter en boucle que tous les lycées du monde se ressemblent, tandis que j’essaie de profiter tranquillement de mon petit déjeuner. J’ai l’impression qu’elle cherche d’abord à se convaincre elle-même, qu’elle culpabilise de m’avoir fait quitter Springfield. Mon père, lui, regarde les informations sur la BBC. J’entends le journaliste parler de guerre nucléaire, de marches pour la paix organisées en Allemagne, aux Pays-Bas et en France, du Président des Etats-Unis d’Amérique et du Premier Secrétaire de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques jouant au bras de fer. Non, ai-je envie de répondre à ma mère, Springfield ne me manque pas. Ce n’est qu’une ville grise perdue au fin fond de l’Ohio, une affectation de plus pour des parents militaires qui trimbalent leur gamin et leurs valises aux quatre coins de la planète.

 

Mon père me dépose au lycée. Tout le monde regarde son gros quatre-quatre américain, son costume d’officier supérieur et sa fière tête de Yankee conquérant. Je dois déjà avoir une étiquette collée sur le front mais je m’en fous ; je suis blindé à force de changer de ville tous les trois ans. Et puis ces Anglais me font un peu de la peine, avec leur uniforme scolaire et leur désir forcené d’afficher une forme de rébellion vestimentaire. J’en vois un affublé d’une coupe d’Iroquois, des épingles à nourrice dans le nez et des chaussures de chantier aux pieds. Une autre joue à la sorcière gothique, avec ses cheveux d’un noir corbeau et son maquillage surchargé. Quand je les vois, je pense à leur Premier Ministre, cette soi-disant dame de fer qui joue au petit soldat avec le reste du monde et se pavane droite dans ses bottes devant les caméras. Elle a encore du travail, la mégère endimanchée, pour ranger ses petits Britanniques dans ses cases bien nettoyées.

 

La première semaine de cours est agitée ; les professeurs ne se font pas vraiment respecter. Ils récitent dans le vide leurs théorèmes fatigués tandis que les élèves sont livrés à eux-mêmes tels des poulets devant un couteau. Comme à Springfield, il y a différents clans ; les garçons et les filles ne se mélangent pas, s’observent en chiens de faïence tout en essayant d’attirer l’attention du camp d’en face. Pour ma part, je n’ai pas eu de questions, personne n’est venu me dérouler le tapis rouge ou m’extirper les vers du nez. Je me suis même retrouvé à manger seul à la cantine. J’ai l’habitude et ça m’arrange, en fait. Je suis un solitaire, par la force des choses.

 

***

 

La semaine se termine. J’ai survécu, sans vivre de drame à la James Dean dans « La fureur de vivre » avec ses concours de celui qui a la plus grosse, un peu comme ce qui se passe aujourd’hui entre les Américains et les Russes. Je suis juste un être venu d’ailleurs et perdu dans une ménagerie appelée le Royaume Uni où les punks, les mods, les skas, les rastas, les gothiques, les rockers, les chevelus, les nouveaux romantiques, j’en passe et des plus étranges se jaugent à coups de regards sombres, de postures exagérées, et se lancent parfois des piques dont je ne comprends pas le sens profond mais qui jamais ne se terminent par une bagarre générale. C’est reposant, comparé à Springfield et sa brutalité de banlieue ouvrière.

-          Alors, mon chéri, ça se passe bien au lycée ? me demande ma mère.

-          Bromley, c’est la crème de la banlieue de Londres, largement mieux que chez les péquenots arriérés de Springfield, renchérit mon père. Tu vas rencontrer du beau linge, crois-moi.

-          Si tu le dis.

 

Comment leur expliquer ? Ils ne comprendraient pas, de toutes façons. Pour eux, les jeunes sont flexibles par définition ; ils s’adaptent à tout, dans une sorte de mécanisme darwinien où l’évolution commence au collège, s’affirme au lycée et se termine à l’église devant beau-papa et belle-maman. Parfois, je me demande s’ils ont déjà été adolescents ou s’ils sont sortis tout cuits de leur œuf, avec l’uniforme, la bannière étoilée et le petit manuel du parfait Américain.

 

Annette, elle s’appelle Annette. J’adore ce prénom. Je trouve qu’il lui va bien. Elle a de beaux yeux bleus et de superbes cheveux bruns. Elle sent la myrtille. Annette me fait penser à un fruit frais perdu dans une nature morte. Je ne me souviens plus comment on en est arrivé à discuter tous les deux mais j’ai tout de suite aimé.

-          Alors, Thomas, tu arrives des Etats-Unis ?

-          Oui. De Springfield dans l’Ohio.

-          Tu es né là-bas ?

-          Non, à San Diego en Californie.

-          Dis donc, tu n’es pas très bavard.

-          Je sais.

 

Que puis-je lui dire de plus ? Elle va me demander ce que font mes parents, pourquoi je me retrouve à Bromley, si je me plais dans le Kent. Je n’ai pas envie de ça, de tout cet habillage social où les adolescents essaient d’imiter leurs parents en posant des questions à la con. Je la regarde en silence. C’est bon de ne pas parler. Je me trouve bien pour la première fois depuis mon arrivée.

 

***

 

Le mois de mai pointe ses premiers jours et je n’ai pas vu le temps passer. Je suis heureux comme jamais. Annette resplendit de mille feux. Nous nous fréquentons, comme ils disent ici avec leur petit accent pointu. Elle m’a appris à apprécier la ville, son joli centre historique et la campagne alentour. Nous nous promenons souvent main dans la main, des fleurs dans les cheveux, le long du parc de Bickley, le quartier huppé de Bromley. Springfield me semble loin désormais. Mes parents aussi.

 

La fête du lycée approche. En Angleterre, les élèves célèbrent la fin de l’année avec des jeux et tout un décorum médiéval où chacun se déguise en personnage de la grande époque des chevaliers et des princesses. C’est pour eux une façon joyeuse de se débarrasser de leurs oripeaux, surtout pour celles et ceux qui terminent leur dernière année, comme Annette et moi.

-          Que feras-tu après le lycée ?

-          Je n’en sais rien. Tout va dépendre de la prochaine affectation de mes parents.

-          Tu ne vas pas partir maintenant ?

-          Je croise les doigts pour rester quelques années de plus.

-          Moi, je vais rentrer à l’Université. Je veux être journaliste, parcourir le monde, sortir de la grisaille anglaise.

 

Je la comprends. Son pays est gris et démoralisant. Des millions de jeunes ne savent pas s’ils ont encore un futur, leur reine passe son temps à inaugurer les chrysanthèmes tandis qu’une walkyrie en jupons dirige son peuple en criant sa haine des autres et en promettant des lendemains merveilleux où tout le monde travaillera sous la houlette bienveillante de la Bourse de Londres.

 

Annette aime que je lui raconte mes souvenirs de la Californie, celle de mes grands-parents et de mes derniers jours heureux, quand nous avions le droit de chanter, de danser, de rire et de penser librement. C’était l’époque de la musique et des ballons, avant qu’un cow-boy gominé fasse sauter la banque au nom d’une Amérique puissante et délivrée du péril rouge. Elle applaudit mes imitations de notre président. Elle est encore plus belle quand elle rit. Je l’aime.

 

***

 

Le lycée s’affiche multicolore. Les élèves dansent, chantent, rient et jouent dans un grand champ de fleurs. La fête est réussie ; nous oublions tous la menace imminente d’une guerre entre l’Est et l’Ouest, entre les bons libéraux et les méchants communistes. Nous choisissons de ne pas nous inquiéter des discours alarmistes du Premier Ministre, une va-t-en guerre qui veut rayer l’Argentine de la carte avant de s’attaquer à deux cents millions de bolcheviques assoiffés de sang britannique, avec l’aide de son ultime ami, le cow-boy américain au sourire atomique. Le soleil illumine le ciel de juin et les chars soviétiques n’ont pas encore envahi les campagnes du Kent. J’apprécie l’instant, Annette et son odeur de myrtille.

-    Notre dernière année de lycéens, murmure mon amoureuse en m’embrassant tendrement.

-          Je n’ai pas vu passer ces quelques mois.

-          Les plus beaux jours de ma vie.

-          A moi aussi. J’aimerais que le temps se fige comme un polaroid, toi et moi et les autres tous la main dans la main.

 

Annette ne répond pas. Elle me regarde de ses yeux bleus comme une mer sans fond puis pose ses lèvres délicates sur les miennes. La princesse demande le silence à son chevalier. Je ferme les yeux à mon tour et laisse son baiser envahir mon cerveau, illuminer mes pensées et les paver de fleurs. Annette me prend la main et nous partons rejoindre la cohue des lycéens en liesse. La musique remplit l’espace sonore où les paroles de John Lennon résonnent dans mes oreilles comme une oraison céleste à la fin de notre jeunesse.

 

« Notre vie ensemble est si précieuse

Nous avons grandi, nous avons grandi

Bien que notre amour demeure spécial

Tentons notre chance et envolons-nous

Quelque part seuls »

 

Je regarde Annette comme si nous étions sur le Titanic avant le plongeon dans les eaux glacées. Je suis triste et heureux à la fois. Je sais que je vivrai encore longtemps mais ces instants resteront gravés dans ma mémoire. Rien ne les délogera de mes souvenirs, pas même la prochaine affectation de mes parents, annoncée plus tôt que prévue, ni la guerre, la fin du monde ou l’enfer nucléaire. J’ai envie de profiter encore un peu de la musique et des ballons, du bleu des yeux d’Annette, de son odeur de myrtille, des rires et des chants d’une jeunesse insouciante.

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Auteur

Blog

Donald Ghautier

21-02-2026

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Annette appartient au recueil Des nouvelles du Monde

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Donald Ghautier.

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