"MacGuffin prend la tangente" est une nouvelle mise en ligne par
"Donald Ghautier"..
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MacGuffin prend la tangente J’étais tranquillement en train de compter mes orteils sur la musique d’Isaac Hayes quand Irina déboula dans mon bureau. - Il faut impérativement prendre cet appel, Bob ! - C’est qui ? Dieu ? Il va enfin nous révéler la vérité sur la mort de Mike Brant ? - Non ! C’est Alistair Smith en personne. Il nous appelle d’Hollywood. - Alors, si c’est Alistair Machin-chose lui-même, je vais aller directement au bar le plus proche. Irina me regarda comme si je venais d’insulter sa Russie natale. Ma Moscovite préférée me dévisagea avec attention puis se mit à rire sans vergogne. - Quoi ? J’ai dit une connerie ? - Pour changer. Je viens seulement de comprendre. Vous ne savez pas qui est Alistair Smith. - D’accord, j’avoue tout. Je suis inculte. Qui est cet Alistair Trucmuche ? Irina prit son air le plus pédagogue possible pour m’expliquer que le fameux Alistair Smith était le plus grand cinéaste du monde, un symbole à Hollywood, l’un des rares à réaliser des films de grande classe, hautement populaires et très profitables pour les studios américains. Elle n’en revenait pas que je n’ai pas vu « Totem » et « Quetzalcóatl », ses deux derniers opus. Je lui répondis que j’avais piscine ce jour-là. Elle ne releva pas la blague mais décréta la leçon terminée. J’en savais désormais assez pour discuter d’une affaire urgente avec lui. Nous utiliserions le système de conférence téléphonique, afin qu’elle rattrape mes éventuelles bourdes. Irina nous brancha avec le client, mit de l’huile dans les rouages, m’habillant de qualités que j’ignorais, servant un boniment de première bourre. Si je n’avais pas craint qu’elle me terrasse d’un atemi, je l’aurais épousée sur le champ. - Quel est le problème, monsieur Smith ? demandai-je après les préliminaires. - J’ai perdu mon scénariste favori. - Achetez en un autre ! - J’aimerais bien, mais celui-ci est un génie. J’ai besoin de lui. - Comment ça ? - Ses histoires me forcent à me dépasser. L’heureux élu s’appelait MacGuffin, Mac pour les intimes. Selon le réalisateur, il sortait largement de la mêlée des scribouillards à qui la profession décernait des prix et des critiques élogieuses alors qu’ils étaient incapables d’imaginer autre chose que leur pauvre vie de ratés. Alistair Smith avait besoin de nous car il soupçonnait MacGuffin de se trouver à Paris, de marcher dans les traces d’Hemingway. Selon lui, le scénariste commençait à développer une sorte de spleen existentiel, se lassait de son existence formatée par les standards de l’industrie cinématographique. Ni l’un ni l’autre n’avaient connu de différents notables. En général, ils trouvaient un terrain d’ententes, au prix de concessions mutuelles. - Est-il marié ? Une famille ? Un animal de compagnie ? - Mac est un pur célibataire. Je n’en sais pas plus sur sa vie d’avant Hollywood. - Rien d’autre ? - Je vous enverrai sa fiche signalétique qu’il a rempli en signant avec la production. La suite de l’entretien n’apporta pas d’information essentielle. Alistair Smith accepta mes tarifs et les conditions d’exécution de la mission. Son seul objectif se résumait à retrouver MacGuffin, vivant si possible. Irina s’occupa des formalités avec les avocats du cinéaste puis vint me rejoindre dans mon bureau. - Qu’en pensez-vous, Irina ? - Il faut récupérer MacGuffin. - J’ai ma petite idée pour loger le monsieur. - Vous prenez donc l’affaire ? - Et comment ! On va se faire une pub d’enfer, sur ce coup. ///// Il me fallut quelques jours pour repérer l’Américain à Paris. J’avais vécu à Los-Angeles où j’avais déjà exercé mon métier de détective. Je savais comment raisonnaient les intellectuels du stylo, ceux que les majors consommaient par paquet de dix. Des MacGuffin, j’en avais vu beaucoup, avec toujours la même logique d’écrivain sous-estimé, malheureux à l’idée de voir leur talent réduit à des graphiques financiers ou à des courbes d’audience. Au mieux, ils choisissaient la voie du zen. Au pire, ils sombraient dans l’alcool ou la drogue. Mon ami Dédé, un ancien de la brigade des mœurs, me servit d’intermédiaire pour une rencontre avec le scénariste, dans un café du Marais. - Salut Mac, dit Dédé. Je te présente Bob, un as dans sa partie. - Bonjour Bob. Est-ce que Dédé vous a expliqué ma démarche artistique ? - Je préfère entendre la version originale, devant quelques chopes. Vous êtes partant ? MacGuffin accepta le deal. Le barman nous indiqua une table tranquille. Je lui glissai un billet, tandis que le scénariste se posait sur une chaise fatiguée. Les bières arrivèrent presque dans la foulée, par un miracle de la mécanique quantique, fait d’ordinaire assez rare dans les cafés parisiens. - Je vous écoute, Mac. MacGuffin souhaitait écrire un roman dont l’action se déroulait à Paris. C’était l’histoire de Marie, une femme française, trentenaire, mariée à Bill, un riche homme d’affaires américain. Marie s’ennuyait avec Bill. Pour lui, elle n’était qu’un signe extérieur de richesse, un beau trophée. Elle s’occupait de leurs quatre enfants, allait à la messe le dimanche, s’activait dans des organisations caritatives et gérait le petit personnel de sa grande maison versaillaise. Je ne voyais pas trop où il voulait en venir. La littérature et moi, nous n’étions pas vraiment proches. Son pitch me rappelait vaguement un truc connu dont je ne me souvenais pas du titre. Je décidai de la jouer au bluff, histoire de ne pas passer pour une truffe intégrale. - Dites donc, cette situation me rappelle quelque chose. - J’espère bien. C’est pour ça que j’ai besoin de vos lumières. - Allez-y, demandez-moi ce que vous voulez ! - Je ne souhaite pas écrire un remake de « Madame Bovary » en version urbaine. - J’allais vous le dire. Je vous écoute. Le scénariste me raconta les interrogations de Marie sur sa condition d’animal de compagnie, sa cage dorée et son avenir tout tracé. J’écoutai avec attention en sirotant ma bière. Mon interlocuteur s’avérait un conteur hors pair, mimant ses personnages avec des gestes dignes du no japonais. - C’est à ce moment que vous intervenez, Bob. - Vous avez un rôle pour moi ? Il en avait un. Doublement. Primo, je devais lui fournir de la matière sur la misère sentimentale de Marie. Elle allait développer une relation adultère avec un homme moyen, dans l’espoir de s’échapper un peu de son quotidien. Mac voulait éviter les clichés, rentrer dans le brut, brosser un tableau sombre et sans concession. Marie n’était pas heureuse, ni dans son mariage ni dans sa liaison cachée. - Elle va se tirer une balle ? demandais-je innocemment. - Elle est catholique. - Elle va demander conseil au pape, alors ? - Le burlesque n’est pas ma tasse de thé. Je laisse ça à mes collègues d’Hollywood. Il m’ouvrait une porte sur son monde d’avant. Je décidai de m’engouffrer, de creuser la raison du pourquoi quitter les palmiers californiens pour la grisaille parisienne. - Cela fera un beau film. Qu’est-ce que je n’avais pas dit ! MacGuffin monta sur ses grands chevaux, arguant que c’était un roman dont on parlait et non un vulgaire scénario. Il n’en cèderait jamais les droits aux requins des majors. Ils transformaient l’encre en purin. Je sortis alors ma première carte. - Pourtant, il y a quelques producteurs de génie - Qui ? - Je pense à cet Alistair Smith. Il a produit et réalisé de superbes films. Mac me regarda comme si je venais de crucifier le Christ. Il enfonça en beauté son ancien producteur, déclarant que ce dernier mutait l’or en bitume, un petit pas loin du médiocre comparé aux autres mais pas assez pour lui. J’enchainai avec l’hypothèse des cinéastes européens. La réponse se déclina en un rire saccadé. Selon lui, s’il laissait la main à ces réalisateurs, ils allaient pondre une bouse prétentieuse, avec des dialogues creux, des poses interminables et de vieilles gloires décrépies. Autant ne rien écrire, selon lui. Il insista sur sa volonté d’échapper à l’industrie cinématographique. D’ailleurs, il envisager de publier sous un pseudo. Mac répéta qu’il voulait passer à la vitesse supérieure et que pour ce faire, il devait effacer son image de marque passée. MacGuffin, ça faisait trop penser à Hollywood. Chaud comme la braise, l’Américain était ferré. Il ne restait plus qu’à le travailler en douceur, par petites touches. - Vous avez déjà un éditeur ? - Bien sûr ! Je suis un auteur plutôt connu. - Je suppose que vous allez être édité en France. - Vous supposez bien. Bon, arrêtons de parler de moi et revenons à nos moutons. Il m’exposa le secundo. Il avait en tête un personnage de détective privé, spécialisé dans les maris cocus et les jaloux. Bill était un gros connard qui ne supportait pas de voir Marie heureuse. La soupçonnant d’infidélité, il mandatait un professionnel de la filoche pour la suivre, l’espionner et tout ce qui allait avec. Mac devait rester crédible sur ce coup. Selon lui, un scénariste lambda d’Hollywood imaginerait une amourette entre le détective et Marie, ce qui était absurde à mon avis. Pour MacGuffin, le privé représentait l’observateur, le second narrateur, le contrechant de la partition. Il ne jugeait ni Marie, ni Bill. Il ne prenait pas parti. Il exécutait. A la fin, il jouerait le rôle du bourreau, pleinement conscient de sa responsabilité dans le drame. - Brillant ! Je le sens bien, ce bouquin, dis-je enthousiaste. Mac me détailla le reste de son futur chef d’œuvre. Je participai de plus en plus activement à son délire créatif, mimant à mon tour des scènes, racontant des anecdotes salées sur les bêtes à cornes et leurs moitiés infidèles. Ce gars me plaisait bien. ///// Le lendemain matin, Irina déboula en trombe dans mon bureau, me servit son plus beau sourire puis démarra l’interrogatoire. - Je suis persuadée que vous avez assuré, Bob. Comme toujours. Vous êtes un maître. - J’adore quand vous miaulez, Irina. - Je pourrais aussi vous griffer. Vous aimez ça. - Pas aujourd’hui. J’ai le casque à boulons. - Racontez-moi votre soirée. Je vous masserai. - Posez votre derrière sur une chaise. Concernant le massage, je passe mon tour. - Miaou ! Je suis impatiente d’entendre votre histoire. Je procédai à un compte-rendu sobre et détaillé de mon entrevue avec MacGuffin. Pour une fois, je n’employai pas ma gestuelle grand-guignolesque, certainement à cause de ma migraine carabinée. Irina m’écouta patiemment. Visiblement, le déroulement des événements ne lui convenait pas mais elle me laissa poliment terminer mon exposé. - Dois-je en conclure que vous allez l’aider ? - Exactement ! Vous lisez en moi comme dans un livre ouvert. - Que direz-vous à notre client ? - Je le ferai patienter un peu. Mac a besoin de temps. - Alistair Smith n’est pas une autruche. Il n’attendra pas la tête dans le sable. - Quand il sera chaud, je le sortirai du four avec un bon concerto pour pipeau et orchestre. Irina insista sur le fait qu’Alistair Smith côtoyait tous les jours des professionnels du boniment. Mon baratin ne passerait pas. Je le savais. Je lui dirai ensuite que son scénariste favori était perdu pour l’industrie cinématographique. Le producteur n’aimerait pas. Irina tordit du nez. - Vous auriez pu le persuader de retravailler avec Alistair Smith, une fois son roman terminé. Oui, j’aurais pu si j’avais été un hypnotiseur. Je n’y croyais pourtant pas. Les miracles, c’était juste bon pour les gogos. Moi, quand je voyais un gars au bout du chemin, prêt à se lancer dans une nouvelle aventure, pour sa propre renaissance, j’en concluais qu’il n’y avait plus rien à faire. Le persuader du contraire revenait à de l’acharnement thérapeutique. - Dites plutôt que son histoire de détective privé a flatté votre petit égo. Irina avait touché la cible en plein cœur. Ce gars me plaisait. Alistair Smith et sa clique me gonflaient. J’avais choisi mon camp. Mon assistante en profita pour en rajouter une couche, histoire de me psychanalyser. Selon elle, je ne gardais pas mon cœur d’artichaut pour les jolies poupées blondes tyrannisées par leur mari. Non. Sous mon apparence d’enfant gâté, d’adolescent mal dégrossi, se cachait un romantique, un Don Quichotte de papier. - Pensez de moi ce que vous voulez, Irina, ma décision est irrévocable. - Je le sais, bougre d’âne. Je vais vous aider. Rentrez chez vous, je me charge du reste ! Irina persuada Alistair Smith des motivations profondes de son scénariste fétiche et de l’inéluctable fin de leur collaboration. Le client protesta pour la forme puis convint qu’il était temps pour lui de tourner la page. Le business du cinéma ne rentra pas dans une crise profonde, les critiques d’art ne crièrent pas au loup et les productions Smith continuèrent à engranger des millions de dollars. MacGuffin travailla d’arrache-pied sur son roman. Il me mobilisa plusieurs soirées pour peaufiner son personnage de détective privé et habiller Marie de réalisme social, puis passa des mois à écrire son chef d’œuvre. Finalement, il fut publié par un éditeur alternatif, descendu en flèche par les plumitifs parisiens et ringardisé par les canards spécialisés. Le génie du scénario se reconvertit en professeur d’anglais dans une sombre ville de province, épousa une maîtresse d’école et fourgua sa machine à écrire à un brocanteur de passage. |
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MacGuffin prend la tangente
appartient au recueil Des nouvelles du Monde
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Nouvelle terminée ! Merci à Donald Ghautier. |
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