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Soleil d'août - Grande Nouvelle

Grande Nouvelle "Soleil d'août" est une grande nouvelle mise en ligne par "J.L.Miranda".. Rejoignez la communauté de "De Plume En Plume" et suivez les mésaventures de Rolando et cie...

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Les manigances de Bébel

Le garçon lui apporta le thé chaud qu’il avait commandé et un verre d’eau tiède qui sentait fortement le chlore. Quoiqu’il ait la cinquantaine bien sonnée, le serveur allait et venait, sémillant, il tournait autour des tables, le pied léger et l’œil attentif.

– Pour ce qui est de la « Ventoline », vous pouvez l'avoir facilement. Vous allez dans la pharmacie, à côté, et vous leur dites que vous venez de la part de Belmonte, ou… dites plutôt que c’est Bébel qui vous envoie. On vous avancera le médoc. Vous payez, puis vous allez chez le toubib chercher une ordonnance et revenez ensuite vous faire rembourser, dit-il avec sollicitude.

Rolando remercia le serveur, tout en attrapant le verre d’eau qu’il porta aux lèvres, car le thé était presque bouillant. Il fit la grimace tout en crachant l’eau qu’il avait dans la bouche, et il reposa le verre sur la table.

– Cette flotte est imbuvable, infecte, dit-il, avec une grimace de dégoût, j’ai l’impression de boire l’eau d’une lessiveuse.

Le serveur attrapa le verre, il le rapprocha du nez, et, ayant reniflé un instant son contenu, il secoua la tête. Il était d’accord avec le consommateur mécontent.

– En effet, l’eau est dégueulasse, même un dromadaire en manque de salive n’en aurait pas voulu, dit-il hochant la tête, l’air navré. Je vous présente mes excuses.

Il repartit dans le café emportant le verre d’eau ; et, quand il revint, quelques instants après, il apportait sur son plateau un quart d’eau de source, dont la fraîcheur se remarquait à la buée qui s’était formée sur verre. Rolando but un petit coup voluptueusement.

– De la réserve du patron, offerte gracieusement, dit le serveur à mi-voix, se penchant un peu vers le client dont il sentit le parfum. Puis, il s’éloigna sans plus d’explications.

Rolando dégustait son thé à petits coups, et il regardait la rue de la Verrerie d’un oeil à la fois attentif et inquiet. D’une part, il brûlait de revoir Sabrina, mais, d’autre part, il appréhendait de la voir accompagnée par un autre homme. Elle avait autant de charme que de tempérament, ce qui ne gâchait rien, bien au contraire.

Le serveur le tenait à l’œil tout en vaquant à ses occupations. Dès qu’il en eut l’occasion, il revint près de lui, renouant aussitôt la conversation avec entrain.

– Savez-vous quelle est la meilleure façon de se protéger de la canicule ? dit Bébel, levant les yeux au ciel, et il poursuivit devant le mutisme de son interlocuteur, on devrait rester le plus clair de l’après-midi plongé dans sa baignoire, noyé jusqu’au menton.

– Vous n’en sortiriez que pour satisfaire vos besoins naturels, dit Rolando, le regard moqueur.

– Cette précaution aurait sauvé ma mère. Elle vient d’être hospitalisée dans un état critique, victime de déshydratation. J’ai peur que le céleste barbecue, qui nous bombarde de vibrations incandescentes, n’ait sa vieille peau. Par ailleurs, les pompes funèbres s’inquiètent déjà de l’insuffisance de leur stock de cercueils, leurs fournisseurs étant partis en vacances.

– Et il faudra aussi payer des heures sup aux fossoyeurs.

– Un employé de la mairie m’a dit qu’il est question d’entasser les cadavres dans des camions frigorifiques.

Rolando, qui avait vaguement écouté Bébel, ramena son attention dans le cercle rapproché de la table pour lui répondre.

– J‘espère que l’arbre qui fournira les planches de mon cercueil n’a pas encore vu le jour. Mais, vous êtes très angoissé par la mort, vous ? dit-il secouant la tête.

Le serveur concentra toute son attention sur le visage de Rolando, les yeux dans les yeux, pendant quelques secondes. Puis il annonça d’un air sibyllin.

– De toute façon, le temps nous est compté. J’ai un cousin infirmier à l’hôpital Saint-Louis, qui est en rapport avec des confrères d’autres hôpitaux. Partout, c’est une hécatombe qui se prépare, dit-il prenant un air tragique. 

A ce moment précis, un homme à lunettes noires, visiblement contrarié, parut sur le seuil du café et s’adressa au serveur sur un ton menaçant :

– Bébel, je te répète pour la dernière fois que je ne veux pas ça pendant le boulot.

Le garçon se tut, reprenant aussitôt ses occupations, après avoir dit à son interlocuteur qu’ils auraient l’occasion de discuter.

Dès les premiers mots échangés avec le serveur, Rolando avait eu l’intuition qu’il était trop gentil pour être désintéressé. Cependant, absorbé par les souvenirs de Sabrina, il n’avait pas l’esprit à analyser le comportement du garçon. Du reste, s’agissant d’une brève rencontre qui ne laisserait chez lui aucune trace, il se fichait de l’intention bonne ou mauvaise qui le rendait si avenant à son égard. Maintenant, ce « ça » de l’homme à lunettes, ce « je ne veux pas ça » eut un écho particulier à ses oreilles. Que voulait dire ce rappel à l’ordre ? Il se demanda si le serveur n’était pas un sodomite atypique, subtil, difficile à identifier au premier coup d’œil, et il rougit à l’idée qu’il se faisait peut-être draguer par un homme. Il se retourna vers la rue de Verrerie, regarda attentivement les passantes qui allaient leur chemin, et très vite son univers intérieur fut de nouveau imprégné de Sabrina.

Quand il eut pris sa consommation, Rolando alla régler l’addition à la caisse, afin d’éviter que le serveur ne revienne l’entretenir de ses obsessions, au risque de se faire encore tancer. On lui compta un thé et un quart d’eau, quoique le serveur lui ait dit que la boisson fraîche était offerte. Il regarda autour de lui, cherchant Bébel qui s’approcha pour corriger la méprise.

Ils ressortirent sur l’esplanade ensemble, le serveur alluma une cigarette qu’il se mit à griller voracement. Il dit à Rolando qu’il prenait une pause de vingt minutes, histoire de souffler un peu, et qu’il avait le temps de l’accompagner à la pharmacie, afin qu’il puisse disposer de sa « Ventoline ».

Comme Rolando lui semblait réticent devant ses prévenances, Bébel trouva bon d’exposer les raisons qui l’amenaient à agir de la sorte.

– Je vous connais de vue depuis un bout de temps. Vous traversiez souvent cette place en compagnie d’une fille du quartier. De temps à autre, vous vous arrêtiez ici ; elle prenait un café ou un coca, vous préfériez le chocolat, vous. Je vous ai parfois croisé sur les quais, dans l’île Saint-Louis ou au Quartier Latin. Ces endroits semblent avoir votre préférence. Le couple que vous formiez, je vous le dis franchement, me faisait beaucoup rêver. C’était un couple… comment dirais-je ?… (il fit semblant de rechercher l’image qu’il avait au bout de la langue) un couple cinématographique, dit-il faisant claquer les doigts, content de sa trouvaille. Je ne vous vois plus ensemble depuis un bout de temps. Je pense que vous souffrez chacun de votre côté. Votre amie continue de traverser la place, l’air désenchanté, un peu comme si elle avait laissé filer sa chance. Et vous, vous revenez par ici dans l’espoir de la rencontrer. Est-ce que je me trompe ? Une fois, elle est rentrée dans le café avec un garçon, mais ce n’était pas pareil, ça se voyait à l’œil nu. L’enjouement de l’amour ne ceignait plus son front, dit-il les yeux fixés sur Rolando, dont l’expression du visage changeait au gré de ses émotions.

Quand le serveur se tut, Rolando, étourdi par ses révélations inattendues, eut du mal à reprendre le contrôle de ses émotions.

– Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? demanda-t-il brièvement.

– Ce matin même. Elle s’en allait prendre le métro au pont Marie pour se rendre à son travail, dit-il, inquiet devant le ton sec du jeune homme.

– Pourquoi nous espionniez-vous ? dit Rolando, dont la voix avait pris une tonalité agressive.

Il leva la main dans un geste brusque, comme s’il allait gifler Bébel ; et il haussa le ton, hors de lui, fâché de voir son histoire livrée à l’indiscrétion d’un voyeur.

Les consommateurs attablés sur l’esplanade tendaient l’oreille, quelques-uns tournaient la tête pour regarder les deux hommes. Bébel entraîna Rolando plus loin, à l’ombre d’un platane, puis l’invita à marcher un peu.

– Vous exerciez sur moi, sans le savoir, une sorte de fascination, dit-il lorsqu’ils furent rue de Rivoli. D’ailleurs, j’ai quelque chose à vous montrer, quelque chose qui vous concerne intimement, vous et votre amie. Si vous me faites l’amitié de venir chez moi, je vous dirai de quoi il s’agit. J’habite juste à côté, rue des Mauvais Garçons.

– Vous voulez me montrer quoi au juste ? fit Rolando, dont la mauvaise humeur s’accentuait.

– Je ne saurais décrire avec des mots ce que vous allez voir, dit-il sans perdre patience.

Il avait réussi à éveiller la curiosité de Rolando qui, déchiré entre la crainte et l’envie, faillit céder à la tentation. Mais déjà il essaya de se dérober à l’emprise de Bébel, disant que le temps lui manquait, car il avait une affaire urgente à régler.

Le serveur ne se découragea nullement. Il savait que le jeune homme avait mordu à l’appât et qu’une manœuvre perfide suffirait à venir à bout de sa résistance. Il commença par constater le vacarme chronique de la rue de Rivoli, encombrée de voitures, qui exhalaient par mille tuyaux d’échappement l’asphyxie et la mort. Puis, pour s’en soustraire, il lui tourna le dos et pénétra dans sa rue, entraînant son compagnon de promenade.

Ils furent bientôt devant la porte de son immeuble qu’il ouvrit en tapant le code de mémoire. Il habitait au deuxième étage. Ils n’auraient que pour dix petites minutes. Du reste, sa pause étant presque finie, il devrait bientôt reprendre son travail.

Il regardait Rolando d’un air charmeur, sondant son âme. Voyant Rolando indécis, se tenant à distance sur le trottoir, il lui dit qu’il pourrait monter chez lui une autre fois, quand il aurait envie de voir cette chose personnelle qu’il tenait à lui montrer. Il suffisait qu’il vienne le retrouver au café. Alors, il se débrouillerait pour prendre une pause.

 Finalement, ils ne convinrent de rien, se quittant d’une façon plutôt singulière. Alors que le serveur lui tendait la main avec effusion, Rolando marmonna une insulte entre ses dents, et, sans autre forme de politesse, il partit brusquement en direction de la Seine.

Je te tiens, bel oiseau migrateur, tu viendras manger dans ma main. Je ne te laisserai pas le choix. Je t’enfermerai à ma guise dans ma petite cage, se dit le serveur, suivant Rolando du regard, avant de regagner la rue de la Verrerie pour retourner au café.

 

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Auteur

J.L.Miranda

05-08-2017

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Soleil d'août appartient au recueil Romans

 

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