"Cerises-Party" est un texte mis en ligne par
"Ancolies"..
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Pensez bien que je chante peu ou prou toute la journée. Et pas que mentalement. Le goûter s'avère particulièrement propice à mes poétiques vocalises, dont une récurrente Rimbaud / Charlebois (Par les soirs bleus d'été, j'irai sur les sentiers..., je ne parlerai pas je ne penserai rien...), sans doute parce qu'elle épouse agréablement le rythme patient de la petite cuillère distribuant compotes et gelées d'eau aromatisée. J'en profite aussi pour revoir mes classiques (Pour un flirt, avec toi, Poupée de cire...), approfondir les punks (Dieu les enfants aiment la sieste, d'eau tout étourdis...), également satisfaire les productions intermédiaires (Assis sur le bord d' la fontaine, j' fais d' la musique pour les pigeons...). J'évite bien sûr les mélancoliques (J'aimerais pour ma mort un étang d'Allemagne, il paraît qu'on y dort mieux qu'en ceux de Bretagne..., ou encore Ma jeunesse s'enfuit, et la vie aussi..., voire Moi, dans ma maison vide, dans ma chambre vide.). Enfin, c'est surtout la musique qui à l’instinct mène le lent bal.
Il y a Mira, menue comme un moineau. Mira a la voix flûtée et vient de Bretagne. Elle est jeune Mira, mais elle a plus sa tête. C'est pourquoi elle est là, Plus sa tête mais elle connaît ses classiques, J'aime Paimpol et ses falaises, et bien d'autres encore qu'elle aime et chante beaucoup. Elle me soutient activement en mes animations-chansons. Chouette ! une qui joyeusement participe tandis que la tendance générale est plutôt au silence muet sur lequel parfois se pose un sourd ânonnement. Naturellement, au bout de trois chansons presque collectives, Mira informe l'auditoire qu'elle a elle-même écrit une chanson pour son défunt époux, Une petite valse qu'elle se met en train d'intégralement interpréter pour la deux centième fois aux résidents polis. Y' en a bien deux, trois qui soupirent mais globalement les passagers du lent paquebot final prennent la valse en patience, heureux d'être distraits. De toute façon, hors de question de la stopper alors qu'elle parle et chante avec son mari. Le saviez-vous ? Le mari de Mira est bien vivant et là avec nous. Ainsi en a-t-elle décidé à la minute même de son décès, sans redescendre de cette certitude depuis, d'où sa précoce présence ici. Elle meurt à moins de soixante cinq ans, toujours chantante, toujours pimpante, tout à son rêve jusqu'au bout conservé. Sa petite valse est charmante, et je ne suis malheureusement pas en mesure de la faire ressurgir de ma mémoire là tout de suite, mais peut-être que ça va me revenir.
Il y a un gars âgé qui vient absolument tous les après-midi visiter sa marraine muette et paralysée. Ma Marraine ceci, Ma Marraine cela, scande-t-il à l'envi au corps encadrant. Allez savoir pourquoi, devant tant d'insistance, le gars Ancolies s'interroge si des fois ce gars-là serait pas agent de ses propres assurances.
Il y a Serge, dans la catégorie impressionnant qui t'en bouche un coin comme Grand-mère Parchemin. Serge on l'a croisé plus tôt, un des gars fiables dans les promenades. Alzheimer, lourd fauteuil roulant, plus parler, presque plus bouger. S'interdit de se plaindre, met un point d'honneur à la bonne humeur, à pas laisser tomber. S'organise un roulement d'élégantes chemises écossaises. Se fait descendre chaque matin tôt pour éplucher les journaux. Pas une grimace, si on peut dire de sa figure demi-paralysée, pas une larme. Si, la fois où je fais sa sympa caricature, crayon inspiré c'est pas toujours le cas. Serge est ravi comme un enfant. A pas l'air d'en revenir, lui qui veut encore tout ce qui lui reste pour rester dans le monde qui reste en dehors de lui. Mon dessin qui lui ressemble, il en pleure de joie.
Sachant s'y prendre avec les aimables cruautés de l'existence, en quoi Serge craindrait-il les toutes puissantes créatures soignantes ? S'en bat les roulettes de se faire admonester plusieurs fois par repas par le personnel. Motif ? usant de son bras semi-valide, Serge file à becter à son voisin de table manchot. Rigoureusement interdit, c'est punaisé au mur. Note du médecin extérieur : Prière de favoriser la psychomotricité du résident Miguel en ne l'assistant surtout pas. Vu qu'on vient de l'amputer de son bras droit (son pénis ah ah), ça ne peut lui faire que du bien d'approfondir ses ressources senestres.
On n'est pas des idiots, on est des lecteurs. On comprend bien le raisonnement. La démarche stimulative. N'empêche le résident Miguel crève présentement de faim. Le résident Miguel va havre et tellement exaspéré et fou de faim qu'il peut même pas saisir et conserver en main la senestre fourchette promise. Peu de chances que l'inaccessible purée calme son estomac et ses nerfs. Même ça nourrirait plutôt l'effet inverse, et Miguel frôle en permanence l'état dingo. Notre bon pote Serge engage ses valeureux restes pour secourir son voisin aussitôt que l'encadrement regarde ailleurs, chose heureusement fréquente. Mais bon, l'encadrement aussi connaît la dignité et lui arrache régulièrement la cuillère des mains, à Serge qui sait presque tout de la conne de vie. Pendant que je suppute que Miguel dont les yeux déchaussent loin devant leurs orbites va peut-être bien réussir à choper cette fois-ci la maudite fourchette et la violemment planter là où ça fait du bien. Merde à la fin !
Et on va laisser Miguel ramper affamé ? Tsss tsss... c'est me méconnaître les amis ! 24 h pour respirer les us et costumes de la place et le héros qu'a mal au dos prend le manchot sous son épaule. Je lui colle directement le steak haché dans la main. Vas-y vieux. T'en veux deux ? t'en as deux. Et trois ? va pour trois ! Pareil pour le fromage et les tranches d'ananas. Les vieilles de la vieille en restent babas et tentent l'interposition : Le Document Officiel ! Favoriser la senestre !!! Ah ouais ?! cette feuille vide sur ce mur sale ! Cette recommandation date de 6 mois et ce gars crève de faim, je tranche poliment, me contentant de jouer esthétiquement avec l'image d'arracher d'un souple coup de poignet le Document du Mur pour le transmuer en Négligente Boulette. Pas la peine bien sûr.
On s'en doute, dans ces conditions, forcément Miguel est mon pote. Le troisième matin où je me pointe, mon nouvel ami me guette au portillon. J'ai bien fait de me lever, j'ai gagné au loto. Eh ouais ! La veille Miguel a pris toutes les dispositions nécessaires pour scinder en deux son magot secret (10 millions de francs ou d’euros, ai pas bien compris), moitié pour sa famille, moitié pour son impromptu bienfaiteur, m'apprend-t-il. Merci beaucoup, j'assure touché.
Miguel est un pote un peu lourd. Une fois engagé, faut assurer. Barboter dès le matin des biscuits à son intention. Egalement l'inclure régulièrement aux promenades extérieures avec très long arrêt figuier. S'il en est pas, du pique-nique, lui rapporter plusieurs douzaines de figues en se poissant momentanément les doigts et durablement les poches de blouse.
Il y a les blanchisseuses. Z'ont évidemment du boulot. Comme les copines on dira. Et pourquoi elles font tout le temps la gueule comme ça ? Chépa, peut-être parce qu'elles blanchissent au sous-sol. A moins que ce ne soit toutes ces taches de figues.
Il y a comme d'hab des collègues modérément sérieux. Modérément sérieuses puisque l'univers soignant est essentiellement féminin. L'univers soignant pratique les règles habituelles du grand petit jeu de vivre : faire semblant. Pas trop dur devant des vieillards sans défense, sans réponses. Gentilles les collègues, notez ! Affranchissent rapide l'inoffensif Ancolies du comment ingurgiter vite fait un steak haché froid et trop cuit dans le secret de la salle de bain anonyme du résident auquel on file le déjeuner. Excitant programme qui, va savoir pourquoi, me passionne peu, voire pas du tout. Je me demande surtout comment les collègues supportent leurs journées à être à côté. A essentiellement guetter et gratter des pauses cigarettes café. Doivent se faire chier à mort les pauvres. Et en même temps, qu'en sais-je mes pauvres ? Qu'en sais-je moi l'habituel fantôme ? Si au lieu d'une poignée de semaines dans le lieu, j'y passais comme elles des années et une vie, je pourrais bien faire pareil non ? Moi-même le novice ne suis-je pas en train d'acquérir les b.a. bases de l'indifférence, par exemple traverser le hall en prodiguant tel un homme politique de larges et chaleureux saluts individuels à la cantonade et surtout sans ralentir le pas. Car je te le demande vieillard, qui va faire le boulot et t'apporter ton repas et tes fraises si je m'arrête toutes les cinq chaises pour soulager tes détresses et solitudes, et celles de tes 5000 camarades. Sans compter que, c'est pas pour dire, mais vous êtes pas tous faciles à comprendre. Comment te répondre ?
N'empêche, en une poignée de repas, les filles ont compris qu'avec l'Ancolies chantant, ça rigolait pas n'importe quoi n'importe comment à maltraiter les feuilles mortes. J'ai pourtant fait aucune remarque, hormise celle relative au mode nutritionnel de Miguel. Je m'occupe des pensionnaires c'est tout. Mais c'est comme mes patrons de pub, les filles voient que je vois, alors elles sont plus embarrassées pour tricher. Même les pensionnaires les plus teigneux sont tout déboussolés, manquant subitement de motifs où appliquer leurs récriminations. Notre amie Gilberte voit quant à elle significativement baisser sa moyenne bombe H.
Il y a bien des kinés et docteurs mâles de passage, mais je compte un seul et unique collègue masculin à demeure, responsable des entretiens de l'établissement, de l'ampoule soufflée au fauteuil roulant en rupture de freins. Vous devinez que nous nageons désormais en pleine rivalité. Chouette.
Z'avez vot' ticket ? z'avez pas payé trop cher j'espère parce que du spectacle, du rodéo entre mecs, va pas y' en avoir trop. D'abord l'homme de la maison, qui m'a pas vu arriver du meilleur œil, dispose d'un avantage certain. Ne porte-t-il pas une longue et parfaitement virile blouse de travail bleue tandis que moi le nouveau me trimballe dans une blousette d'infirmière, verticalement rayée blanche, rose et verte. Ridicule et m'arrivant aux fesses. L'homme en bleu laisse tomber le mouron mais reste méfiant et vigilant, en commençant par m'éviter. C'est vrai qu'on a de quoi foutre quiconque mal à l'aise, moi et ma blousette. Heureusement pour moi, je ne me croise jamais.
La seule et palpitante confrontation aura lieu lors d'un pot de début d'année, la directrice offrant blanquette de Limoux et encouragements à ses personnels. C'est sympa et ça ne l'est pas, tout le monde se tient bien raide à carreaux rapport à la cheffe. Les premières et secondes salves collectives envoyées par-delà les gosiers, quelques-uns me rassurent en frôlant le laisser-aller, très bénin qu'on se rassure. Au nombre des détendus, mon bon vieil ami l'homme de la taule. Tiens, vient même me causer : Tu voudrais pas déboucher une bouteille, y' a des dames qui réclament. Certes je pourrais lui retourner un facile Puisque t'as envie de picoler, pourquoi tu le fais pas toi-même ? Mais il y a autre chose, un défi : T'es cap' de traverser la salle et choper une des dernières bouteilles sous les yeux de la directrice qu'a déjà fait comprendre que la fête était finie ? Bien que fort peu pressé d'attirer l'attention, notre héros qui se passe ou pas c'est selon de relever les défis idiots n'y voit cette fois aucune objection. Le gars boira son coup, et moi itou, et à la tienne ! Forcément, la directrice m'asticote le lendemain sur la question : A la demande, Madame, débouchage à la demande ! Sagement elle évite de demander à la demande de qui. C'est ça être une bonne directrice, savoir ce qu'on peut savoir et ignorer le reste.
Cerises Party, suite. Et pourquoi ce titre pour ce chapitre ? en raison des cerisiers (roses et pommiers blancs - 19 pts) fleurissant dans le jardin de l'établissement des vieux enfants.
Les vieux enfants suite : Chantal. Pure hypothèse de ma part : j'imagine qu'un jour cette femme n'en a plus pu, de ses côtes de veau et ses émissions radio solitaires ingurgitées dans un immense appartement sombre, vidé de mari et d'enfants. Alors elle a déclaré la maison de retraite avant l'âge. Déjà qu'à force de vide elle s'y connaissait vachement en France Musique, ça s'est pas arrangé. Mais je crois qu'elle partage avec personne ses connaissances. Réfugiée en sa chambrée entre quelques nounours culturels, elle snobe ses petits camarades de vieillesse et décrépitude, un peu légers pour elle. Bien entendu c'est par douleur mais elle le sait pas, ou plutôt le sait par cœur sauf qu'elle veut absolument pas le savoir. De son lit à escarres, elle m'invite vigoureusement à me trouver vite fait une autre occupation professionnelle. Nous ne faisons pas le ménage quand même ! m'explique-t-elle, rapport à ma culture générale et mon maintien aristocratique. Quoi ? y' aurait un problème avec le ménage ? m'interroge-je débarrassant une par une les peluches de ma serpillière.
Exilé dans une vie, exilé dans les pages d'un livre, ça veut dire quelque chose ça ? Ou dans les pages d'un autre livre, à moins qu'il ne s'agisse d'autres pages du même livre. Là il y a d'autres Simone, d'autres âmes seules, d’autres fées tristes. D'autres enfants rois d’autrefois. D'autres hommes de peine en blouse bleue. Et partout des miroirs qui renvoient la peine sur la peine de la peine... Alors, peiné, je lève les yeux de cet écran d’ordi vers la fenêtre. Waow ! Mary Poppins est passée dans la journée ! C'est que les carreaux des vitres offrent une frappante et absolue netteté du panoramique paysage de cet après-midi d'hiver. Ouais, ça peut être que l'œuvre de cette fidèle Mary Poppins, vu que c'est pas moi qu'ait récemment manié l'Ajax Vitres.
Mais, mais, à y regarder de plus près, c'est pas Mary c'est la pluie. La pluie qu'a nettoyé le ciel, les trottoirs, les toits et tant qu’à faire les carreaux de fenêtres. Les yeux et les humeurs aussi peut-être. Bisous Mary, bisous Simone, Juan, Serge et René, Mira et Robert et les rires étranglés. Bisous la pluie, les cerises mortes et les poisseux figuiers, les doubles-porte en verre, les gens coincés devant derrière. Tout ça c'est pareil. Pareils le gris, le foutu soleil.
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Cerises-Party
appartient au recueil Nouvelles du monde
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Texte terminé ! Merci à Ancolies. |
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