"Cerises-Party" est un texte mis en ligne par
"Ancolies"..
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A garder à l'œil ou à défaut l'esprit, voici Jean. Pas méchant mais qui s'en prend constamment aux autres pensionnaires à force de frustration, énervement, enfermement. Pas question de l'emmener en balade hors de l'enceinte comme je le fais pour d’autres, lui je le rattraperais pas. Alors je lui fais faire le grand tour du petit jardin. Et alors ?! dit-il après quelques mètres, crachant dans l'herbe et me plantant là pour s'en retourner sur ses pas. Et alors ?! dit-il aux biscuits secs du goûter. Et alors ?! dit-il encore chaque dimanche à sa famille navrée, les plantant également là pour repartir errer d'une salle à l'autre. Famille navrée et gênée, qu'il faut également réconforter des éclats qu'il a dans la semaine occasionnés, dits-éclats aimablement caftés en long et large par le personnel bien intentionné et qu'en a gros sur la patate pensez ! Enfin, ce brave Jeannot s'en fout depuis des lustres, de savoir qui l'a dénoncé. Ou plutôt il le sait trop. Y' a rien, absolument rien à y faire et ça le rend un peu nerveux, un peu dingo, un peu beaucoup vachement fou furieux, et je crois que lui-aussi on le comprend.
J'œuvre également pour la parité, la directrice appréciant dans le cas de Jean et d'autres la rarissime présence de personnel masculin en ce type de lieux. Un avantage persuasif certain via les traditionnelles méthodes grosse voix gros bras. Pas que je m'entraîne chaque mardi au club de gym, mais bon, les résidents sont quand même plus infantiles, craintifs et fragiles que le jeune et usé bibi. Un bibi vaguement gêné de ses propres petits soucis dorsaux, parodontaux... Honteux d'être vieux si jeune, de pas être plus jeune si peu vieux. Et je parle pas que pour moi. Mais bon, on va quand même pas pleurnicher entre les squelettes dont certains m'en bouchent un coin.
Ainsi que je la baptise en raison de son physique d'amérindienne cuivrée, sa classe et sa dignité, Grand-Mère Parchemin m'en bouche un beau coin. Ceci en deux temps trois mouvements vu qu'elle s'éternise pas dans l'établissement. Demande le jour de son arrivée d'être menée aux toilettes avant le repas. Taratata ! on va s'asseoir gentiment là et manger bien sagement comme les copines ! Grand-Mère Parchemin a sans doute passé l'âge d'être traitée comme un papoose capricieux. Se perd pas en conjonctures, fixe son regard sur les montagnes invisibles de l'horizon, repousse définitivement son assiette terrestre, enfourche le poney nommé Silence qui est devenu au fil du temps son préféré, prend la piste du Chemin des Âmes menant au Pays des Ombres, chevauche vers les ultimes Collines de Sable qu'elle rejoint tranquille en moins de dix jours. J'ai le temps de lui glisser que je suis impuissant et désolé, avec le sentiment qu'elle m'entend.
Il y a Robert. Qu'oublie souvent de remonter sa braguette mais jamais de protéger sa tête en l'air d'un élégant Stetson crasseux et nouer un papillon ficelle texan autour de son cou de poulet. Robert pose sur toutes choses son esprit en balade, un doux western aux lèvres ainsi qu'un filet de bave blanche.
Il y a Joséphine qui ne parle plus sauf pour deux cent fois par jour soudainement hurler J'ai froid ! Quand ça chauffe trop, je lui chante Ma tonkiki ma tonkiki ma tonkinoise. Elle s'en rappelle de celle-là, enfin du début. On chante en boucle jusqu'à qu'elle se calme.
Il y a des petits miracles. Joséphine (semi-autonome) et Georgette (non autonome) deviennent subitement potes. Communiquent de leurs planètes respectives, se tiennent la main, se quittent plus. Deux nouvelles petites sœurs.
Il y a des gens qui travaillent bien. Quand la tendance générale d'encadrement gère le coup de foudre précité en glissant tranquillement Joséphine en salle à manger non-autonome, la trop rare animatrice Céline pense et impose un stimulant schéma inverse. Georgette y gagne, en énergie, en autonomie. Même si, en ce cas et la plupart des autres, on se demande forcément à quoi ça sert. Prolonger la vie et son absurde souffrance. A coup de milliers d’euros de surcroît. Mais comme tout le monde je suppose, j’ai aucune réponse à cette insoluble question.
Il y a l'horrible Henriette, que le gars moi-même supporte difficilement. L'a plus sa tête mais l'est encore sacrément leste l’Henriette. Guette et engouffre illico toute bouffe passant à sa portée. A déjà été par trois ou quatre fois sauvée in extremis de l'étouffement. Tête de fouine, corps de rat, cris de souris. Fond sur l'assiette et les biscuits du voisin muet paralysé. Fond sur le chariot-goûter tandis que le préposé à la distribution a le dos tourné. Se glisse dans les sas avant-cuisine pour ratisser sans respirer les reliefs repas retour. Ai-je du mal à aimer Henriette pour la raison qu'elle ressemble dans sa dissimulation, sa furtivité et son avidité à de malheureux enfants-adultes dont je connais plusieurs prototypes ? Bref, j'ai du mal à la supporter, lui pardonner et évidemment l’aimer, l'henrrible Horiette.
Il y a Henri, qui rit plus beaucoup et pue seul dans son coin. Comment faire autrement cloué sur un lit avec simplement les yeux pour causer. Heureusement la chambre donne sur le jardin et j'ouvre tout grand la porte-fenêtre coulissante le temps des repas que je lui administre, autant pour mes propres et délicates quoique bouchées narines que pour le malheureux Henri asphyxié. Egalement, à peine entré, je coupe la télé méthodiquement enclenchée au petit déjeuner par le personnel toujours bien intentionné (On va regarder les dessins animés ! pis les séries, pis les clips de pub tant qu'on y est ! Allez bonne journée Pappy !). Henri aurait les jambes et bras un peu moins faiblards, sans doute s'arracherait-il pronto de sa couche pour arracher le foutu poste qu'il bazarderait à travers la porte-fenêtre dans l'immobile foutu jardin où vient jamais un seul enfant. Se ré-enfilerait ensuite sous la couette, heureux et soulagé d'un foutu tour de reins gagné au champ d'honneur. Henri. Je me force un peu pour l'embrasser après le repas du soir, bonne nuit à demain. Je me force pas du tout pour repérer qu'il s'en fout des légumes mixés, des compotes insipides, et bande encore pour la viande, le picrate, les desserts chocolat. Pas de problème mec, bi-quotidienne triple-dose.
Il y a une autre Céline qui fait du bien. C'est la fille de Marylin, celle-ci chargée de l'accueil des familles et autres babioles, sympa malgré sa grande gueule, ainsi que donnant toujours à désirer. Mais forcément pas autant que sa Céline de dix-sept ans qui vient régulièrement bosser une semaine ou deux. Mignonne, malicieuse, souriante..., rayon de soleil et brin de fraîcheur dans ce monde aigre et rouscailleur.
Il y a Juanito, dont je comprends pas bien ce qu'il fait là. Semble encore solide sur ses soixante-cinq ans de corps et d'esprit. En tout cas, mange et cause de moins en moins. A quoi bon. A manifestement renoncé à comprendre et à espérer. Garde d'autant plus sa douleur pour lui que j'entrave pas la moitié de nos dialogues franco-espagnol. Cependant ces barrières de langage, Juanito fait un très agréable compagnon de promenade.
Promenade. Fort de mon statut de mâle forcément musclé, désireux également de prendre l'air quoique moins expressément que nombre de pensionnaires, j'organise entre les banquets quelques balades champêtres environnantes. Insuffisamment à mon goût comme à ceux des baladés je suppose. Au nombre de ceux-ci, on retrouve régulièrement Serge dont je pousse allègrement le fauteuil roulant. A moins que je ne confie cette tâche à l'un de nos joyeux résidents qui aurait à cœur de montrer qu'il en a encore dans les bras et dans la responsabilité. J'apprends vite à pas être trop gourmand, à constituer un groupe réduit et cohérent, soit pas tous prêts à décamper d'un seul coup dans sept directions différentes. Forcément novice les premiers temps mais maintenant conscient du risque, j'évite d'omettre de m'équiper de mon portable, histoire de lancer au plus vite les opérations récupération en cas de souci.
Régulièrement parmi les élus promeneurs, Juanito l'homme fort et résigné, sa tête de rocaille à la fois encore chaude, pleine d'appétit et ensoleillée, et aussi de plus en plus froide et triste. Je peux compter sur Juanito. Il va pas se tirer Juanito. Vu que ses enfants veulent plus de lui. Même, il va m'aider si j'ai des problèmes au cas où certains promenés décideraient brusquement de se faire la belle. Juanito gagne ses vingt cinq balades gratuites.
Pas de ça avec René. Si je balade René, c'est du seul à seul. Il veut sa ferme, René, il pense qu'à elle. Toute la journée, posté à l'intérieur derrière la double-porte de verre du bâtiment final, il tente de se faufiler à la moindre sortie / entrée, ou à défaut de visualiser les codes d'accès. Il réussit fréquemment son coup et s'attaque maintenant à la grille extérieure, codée elle-aussi. Las ! il franchit jamais cette ultime barrière. Si c'était le cas, pas sûr du tout qu'on le revoit jamais l'ami René, Droit devant ! ou plutôt Droit derrière ! Bien sûr que c'est ça qu'il veut René, Droit derrière ! Rentrer à la maison, rentrer hier. Comme sans doute tous les autres, même les fous, les résignés et les sages. Comme peut-être chaque enfant aussitôt qu'il naît. Où sont mon père et ma mère ? Des fois, j'embarquerais René dans ma caisse, on rouleraient dans la campagne, on trouveraient une ferme. Peut-être que moi-aussi j'y resterais définitivement tant qu'à faire. Fiston viendrait me voir. Mais bon, là tout de suite, le temps est court entre déjeuner et goûter, entre goûter et dîner, et question balade, chacun son tour.
Quand c'est le sien, à René, on marche dans la campagne sous le soleil oblique qui descend tandis que l'ancien bébé fermier cherche désespérément le soleil naissant. Quand il faut faire demi-tour c'est duraille. René pleure et résiste. Heureusement je dispose d'une honteuse botte secrète : un grand chien bâtard, très probablement de poil noir puisque nommé Black. Un bon compagnon fidèle de la ferme disparue. Quand il faut rebrousser chemin et en venir aux mains, j'évoque immanquablement ce bon vieux Black, et les sanglots de René redoublent tandis que sa résistance s'amenuise. Au retour, j'ai le sentiment de trahir et abandonner le vieux paysan en larmes en ne le remettant entre aucune épaule secourable, avant que de m'en retourner à mes lourds chariots-repas. |
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Cerises-Party
appartient au recueil Nouvelles du monde
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