"Cerises-Party" est un texte mis en ligne par
"Ancolies"..
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cerises party
tout est blanc, les longs doigts de l'hiver le cœur de la fleur nue ensorcelée de neige les nuages qui s'élèvent des lèvres des enfants qui glissent sur l'étang, sur la glace du temps
blancs les nuages qui s'élèvent des lèvres des enfants qui glissent sur l'étang sur la glace du temps
ils ont des écharpes, ils ont mis des gants comme font les grands cygnes, et les goélands quelque part peut-être un renard les guette
ils glissent sur l'étang sur la glace du temps
sur des lames d'acier, comme de petites trombes dans la ronde des écharpes, ils entraînent le monde ils entraînent le monde, graves et ardents ils dépassent le vent en glissant sur l'étang sur la glace du temps
ils glissent sur l'étang sur la glace du temps
Toulouse années 2000. Je pousse la double-porte de verre, pénètre dans le hall, suis illico saisi d'une impérieuse envie de tourner bride à toute blinde au vu du terrifiant tableau. Le flash d’une centaine de quasi cadavres assis ou sanglés dans des fauteuils, des chaises. La sensation des chairs fanées. Des gémissements, mélopées, piaillements en boucle, des récurrents hurlements au fond de la salle à droite. Et encore posées là-dessus, une odeur d’urine et de bébé aigre, et une maousse chape de silence. Ough !
Le pot qu'on a des fois ! Le pot d'être seul, d'être libre. Libre de fuir je veux dire. Fuir ce hall, cette maison de retraite. Oui puisque je ne suis là qu’en simple visiteur. D’ici une heure maxi, j’aurai décanillé des lieux. Une heure : je peux quand même faire face.
D’ailleurs, trop tard pour faire demi-tour, voici mon rendez-vous. Non, pas un parent. Il s’agit de la sous-directrice de l’établissement gériatrique. Je vous explique. J’ai téléphoné suite à une petite annonce vaguement floue pour un remplacement de 2 mois en ce lieu. J’ai pas été franchement surpris d'apprendre que j'indisposais les qualifications requises. Mon interlocutrice m’a cependant aimablement proposé de me rencontrer pour m'éclairer sur les us et coutumes de ce secteur qui semble me passionner (je cherche du taf, comme d’hab, c’est tout). Nous y voici, au rendez-vous. Une demi-heure de courtois entretien avec la dame ; qui confirme l'exigence de qualifications, et donc l’impossibilité d’accès au poste proposé, mais s'enquiert avec curiosité des motifs et trajets ayant amené là ce candidat original. Et puis Au revoir et Bonne chance dans vos recherches !
Et Ouf et Heureusement ! aspire-je et expire-je un grand coup refranchissant la double-porte de verre et rejoignant ma caisse. Durailles le lieu et l'affaire ! Mieux vaut ça qu'être mort ? Pas sûr les amis, pas sûr !
C'est sans compter sur la large autoroute providence. La dame m'appelle le lendemain vendredi. “J’ai confiance en vous. Pouvez-vous prendre le poste dès lundi ?” A lundi ! m'entends-je répondre ferme et assuré, vu qu'évidemment j'ai pas fait ça pour dire non. Vu que je laisse jamais tomber. Week-end expectatif ? A peine !
Bon ! Moi et mes appréhensions de ne pouvoir supporter dix minutes l'endroit sommes évidemment à poste le lundi matin. Et alors ? Bah ! Maintenant sur place, les mêmes dix minutes suivantes suffisent et c'est tant mieux pour que mes craintes et peurs de rejet filent aux oubliettes. Et comment un tel passe-passe ? Feu de l'action les amis, des grandes idées à la petite cuillère. Passage direct de la métaphysique à l'assiette. Purée carottes à droite, carottes purée à gauche, un déglutissement après l'autre. Pas le menu le plus sexy du monde d'accord, mais largement de quoi nourrir les mains et l'esprit, avec enjeux et résultats vachement tangibles : Hourra pour la demi-purée, à nous deux la viande mixée !
J'y vais de mes 2 mois et ensuite de remplacements épisodiques. Généralement comme responsable des repas soit des semi-autonomes soit des plus du tout autonomes. Ainsi que chargé d'hygiène et d'animation dans le restreint temps restant. Mise en place, déroulement et démise en place des repas, + goûter + régulière distribution d'hydratation frôlent les deux tiers des occupations. Bien entendu, je ponctue et renforce ma concentration de moult chansons et auto-secrètes blagues, dont la plus jolie est très certainement : La tristesse d'un verger ? la fin des abricots. Evidemment je la garde pour moi, relativement à l'état peineux global des pensionnaires.
Il y a Gilberte. Super peu coopérative pour ce qui est d'avaler quoi que ce soit. La peau quasi diaphane sur des os en dentelle. Très grande et d'autant plus frêle. Ne tient assise que bien sanglée au fauteuil. Ramures sans feuille. Gémissant beaucoup, terrifiée derrière sa fragilité et sa cataracte galopante. Terrifiée d'être si seule dans la nuit, bien que son fils soixantenaire passe la voir presque tous les jours. Terrifiée de ce qui lui arrive et de ce qui l'attend. Par longs moments on la comprend la Gilberte. Par exemple après le repas du soir, lorsque les employées préposées pieutent les pensionnaires, menant d'abord les groupes valides dans leurs chambres, puis récupérant un à un les non valides dans les salles à manger peu à peu vidées. Aucun doute, certaines préposées savent s'y prendre pour accélérer le mouvement. Coup d'œil droite gauche, pas de cheffes en goguette d'heures sup en vue, hop ! empoignons vigoureusement le dossier du fauteuil où Gilberte gît soit morte soit assoupie et poussons un bon coup jusque l'ascenseur. Vraooummm ! Brutal certes mais nettement plus expéditif que parvenir à établir la communication avec la vieille dame afin de : l'informer des opérations à venir, se pencher face à elle, glisser les mains sur les côtes sous ses aisselles, la saisir et la soulever sans la briser, une fois debout assurer le précaire équilibre en déplaçant prudemment ses prises jusque ses avant-bras, enfin la conduire en la tirant à reculons et pas de fourmi jusque l'appareil ascendant, tandis que bien sûr elle pleure et pousse de crispants petits cris noyant vos murmurantes paroles rassurantes. Rayer le lino, vraooummm, est évidemment bien plus performant, et Gilberte prend chaque fois une bonne bombe atomique en guise de pilule digestive. Si son fils voyait ça ! Des fois celui-ci m'interpelle : C'est quoi cette soupe ?!... Je vois ce que je peux faire ! je réponds. Splendeur d'un responsable. A défaut de disposer du loisir de passer des plombes à mijoter une nouvelle préparation pleine de patience, de pois cassés et de compassion, on peut toujours être aimable et poli non !
J'aime bien Simone. Elle a le corps mais plus la tête. Elle est une vieille enfant triste. Sitôt qu'elle m'aperçoit dans la matinée, elle vient m'entreprendre pour dessiner. Après le déjeuner ! je la rassure, vu que momentanément je suis vachement occupé. Ah bon ! elle dit tellement déçue, sur le point de pleurer. Après le déjeuner, juré ! On en fait un aussi bien que celui d'hier. Il était beau celui d'hier pas vrai ?! Elle fond en sourire, rassérénée : Oh oui il était beau. Ma nièce va bien l'aimer. Ce qu'elle aime Simone c'est les couleurs, mettre les couleurs. Je dessine un motif approximatif, moulins, phare, avion, voiture, jongleur, skieur... puis la laisse à ses couleurs. Si je reste pas à proximité, je repasse toutes les dix minutes car elle a besoin qu'on lui dise que c'est bien, très très bien pour continuer, et que mais oui ! peindre le toit de la baraque des 7 nains en vert (desséché depuis belle lurette dans le vieux tube de peinture) va être du plus splendide effet. Après, concentration épuisée, elle s'endort dans son fauteuil oubliant le dessin. Je le mets de côté et le glisse sur sa commode dans sa chambre le soir avant de partir. Une fois, plusieurs jours d'affilée, elle me supplie de lui acheter du rouge à lèvres. Doutant que la directrice approuve, je m'exécute cependant, priant pour que la Simone en barbouille pas irrémédiablement les quelques étroits murs du temps encore presque blancs. |
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Cerises-Party
appartient au recueil Nouvelles du monde
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