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Les délateurs - Histoire Courte

Histoire Courte "Les délateurs" est une histoire courte mise en ligne par "Ancolies"..

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Les délateurs

 

Je porte à votre attention le fait que Mr Théodore Bottin mange du chien soir, midi et matin.

J’accuse Mr Isidore Beautrelet de voler chaque jour de l’année les cannes des dames âgées.

Je vous informe que Mme Eléonore Corentin écrit des lettres anonymes qu’elle signe de son patronyme.

Je vous signale que Mlle Taupin sort avec son voisin.

Vous devez savoir que Mme Lamas entretient des relations avec la mafia des pizzas.

Il faut que je vous le dise : je ne me dénoncerais pas mais j’ai un hobby, je photocopie des cartes grises.

J’accuse Honoré de Balzac d’avoir voulu faire de la notoriété avec son J’accuse. Y’a prescription mais c’est pas une raison.

Etc etc etc…

- Nom de Dieu ! s’écria l’adjudant-chef Bernard Lenoir, depuis que cette loi sur la délation a été promulguée, c’est vraiment n’importe quoi !

- C’est bien vrai chef, en plus ça nous inonde de travail pour tout vérifier.

- Nom de Dieu, si je tenais ce crétin de député ! reprit son supérieur.

- On s’en sort pas chef, faut recruter !

– Ah ouais ! Et avec quel budget ?

 

Et la litanie des dénonciations de plus belle continuait :

Je signale que Mr Philippe Poisson, boucher, conserve une vache en parfait état de marche dans sa chambre froide.

Vous ne pouvez rester sans ignorer que Mr Albert Dumolet squatte les places handicapées sans détenir le macaron approprié.

J’accuse Mme Elisabeth Riché de voler son propre courrier.

J’accuse Mr Lucciardi, curé, de porter un couvre-chef durant la messe.

Je ne peux demeurer sans vous informer que les stations-service Avia pratiquent un prix autant exorbitant qu’indécent à la pompe.

Je vous signale que ce que les médias ont appelé Le scandale des sandales n’est en réalité qu’une vaste salade.

Etc etc etc…

 

- Nom de Dieu, c’est plus possible ! explosa l’adjudant-chef Bernard Lenoir. A ce stade des opérations je ne vois qu’une solution : acculer ce crétin de député à revenir sur son inepte idée et la faire annuler par l’Assemblée.

- Bonne idée chef, mais comment peut-on s’y prendre ?

- On est flics non ? On dispose de moyens que je sache.

- Ben on fait comment ?

- Ecoutes, filatures, relevés de ses comptes bancaires et téléphoniques, généalogie de sa famille, de ses amis, de ses petites amies… Allez, on met en branle tout le toutim !

- Comment il s’appelle déjà ce député ?

- Didier Artero. Allez, au boulot

- Entendu chef.

 

Il s’avéra rapidement que ce dénommé Didier Artero était difficile à cerner. Pour commencer il n’appartenait à aucun parti sinon le sien. Etiquette indépendant de chez indépendant donc. De plus il n’avait pas de famille, femme, enfants, parents… c’était un fils de la DDASS qui avait grandi de foyer en foyer et régulièrement les registres de l’état civil perdaient sa trace. Où était-il entre ses quatorze et seize ans par exemple ? Trou noir. Il entretenait extrêmement peu de relations sociales, quelques coups de fil de ci de là à quelques collègues de l’Assemblée. Un appartement modeste situé en périphérie, rien d’anormal non plus sur ses relevés de comptes bancaires, ses courses hebdomadaires au Leclerc du coin, le lavomatic une fois par mois, voilà à peu près tout. Il n’avait même pas de véhicule, se déplaçant en transports en commun, même pas le moindre animal domestique à travers lequel on aurait pu faire pression. Franchement, c’était tellement vide que c’en était absolument désespérant.

- On n’a rien chef.

- Bon sang, cherchez encore, creusez, creusez !

Et ça continuait :

Mr Saint-Sénoch qui habite rue du Languedoc se rend régulièrement dans le Roussillon. Pour moi il y a aiguille sous roche.

J’accuse Mlle Joséphine Flambert de détourner l’héritage littéraire de Gustave Flaubert. C’est proprement honteux.

Je vous informe que le commandant en chef des sapeurs-pompiers de Versailles traverse les clous en dehors des rails.

Honnête citoyen, je me dois de vous informer que de petits gros malins ont dérobé tous les réverbères de la rue Saint-Augustin. D’une part ce n’est pas bien, d’une autre on n’y voit plus rien.

Alors que je butinais avec ma tendre sur une botte de foin, nous avons été méchamment piqués par une anguille, très certainement placée là par son mari jaloux. Ma tendre et moi-même avons été infectés par la myxomatose. Il me semble que la moindre des choses serait que vous arrêtiez cet homme.

Etc etc etc…

 

- Ça ne peut plus durer ! explosa l’adjudant-chef Bernard Lenoir. Brutus, réunis-moi quelques gars sûrs, cette nuit on chope cet Artero de malheur et on lui fait rendre gorge. Exécution.

- Bien chef.

 

C’est bien ce qu’ils firent, le chopant comme ils disaient en bas de son domicile alors qu’il s’en revenait d’un pas tranquille. Ils étaient quatre, tous affublés de capuchons noirs. Lenoir lui pointa son surin sur le plexus. Ecoute-moi bien enfoiré de mes deux, je veux que d’ici trois jours, quatre maxi, t’aies fait abroger ta putain de loi, tu m’as compris ?! Artero était livide. Il se fit même sur lui. Mais comment voulez-vous que je m’y prenne ? On est 577 députés à l’Assemblée ! Je m’en fous total, reprit Lenoir, tu te démerdes, point barre ! Quand c’est fait t’accroches une serviette rouge à ta fenêtre, sinon on revient dare-dare. Et ils le plantèrent là, en bas de son immeuble, glissant comme des ombres dans la nuit.

Artero n’en menait pas large. C’était un trouillard de naissance, ce qui lui avait joué bien des mauvais tours dans sa vie. Je ne vois qu’une solution, pensa-t-il, rejoindre le parti du centre, celui qui compte le plus de sièges. Je remonte chez moi, je me nettoie et j’appelle Duchemin sans attendre demain matin.

Le gars Artero veut nous rejoindre, téléphona à son tour le député Duchemin à son chef de parti dans la nuit. Tu dis oui, répondit celui-ci, plus on est de sièges plus on rit ! Duchemin se frotta les mains : il allait avoir une promotion, c’était sûr et certain !

Artero en fut rasséréné. Il n’était plus seul. Se sentant en confiance il exposa son problème à son collègue. Mais bien sûr qu’on va la faire sauter ta loi à la con ! explosa de rire Duchemin. Laisse-moi en parler aux copains !

Le parti du centre comme tous les autres avaient mille paroles mais cette fois-ci exceptionnellement ils la tinrent. Malgré les motions de censure déposés comme à l’accoutumée par les extrêmes, la loi sur la délation fut abrogée le surlendemain en fin de matinée. Artero s’empressa de quitter l’Assemblée pour chez lui s’en retourner et accrocher la serviette rouge qu’il avait pour l’occasion achetée à sa fenêtre. Les deux clampins placés là par Lenoir s’en vinrent immédiatement au rapport. C’est tout bonnard chef ! Ben vous voyez, quand vous voulez ! rétorqua sobrement celui-ci, bien qu’au fond de lui il explosait de pure satisfaction. 

J’accuse le directeur de mon entreprise d’association de falmaiteurs.

Le salopard de bien-portant squatte toujours les places handicapées. Merde à la fin, faîtes votre métier !

Je signale qu’on m’a dérobé la totalité du butin que j’avais dérobé dans cette bijouterie de Saint-Sernin si vous vous rappelez bien et vous prie de rattraper au plus tôt ces vils sagouins.

Je vous informe que Mlle Taupin sort maintenant avec le voisin du cousin de son voisin.

Le fait qu’André Gide ait écrit son grand succès Les faux-monnayeurs ne pourrait-il s’apparenter à une apologie du délit ? Je réclame pour avoir dénoncé cette infamie le montant total de ses droits d’auteur depuis 1951, année de sa disparition.

Il est de mon devoir d’exécrable contribuable de dénoncer l’exécrable contribuable qui m’a dénoncé au centre des impôts de Vernon-les-deux-Sables.

Je signale que Mr Philippe Poisson, boucher, développe un élevage de camions clandestins dans sa chambre froide, ce qui vous le savez comme moi est strictement illégal et de plus extrêmement mesquin.

Etc etc etc…

 

Eh oui ça continuait, ça continuait ! Il fallait se rendre à l’évidence. Malgré l’abrogation de la loi relative, les Hexagonaux avaient pris goût à la délation. Partant pourtant d’une bonne intention, la loi Artero avait créé 60 millions de collabos. Lassés, exténués, exaspérés, de l’inspecteur le plus décoré au plus simple agent en uniforme, un à un tous ils démissionnèrent et force fut de fermer tous les commissariats. La France était désormais un pays sans forces de l’ordre, état des choses qui provoqua naturellement une fulgurante explosion des crimes et délits tandis que les pauvres délateurs se retrouvaient sans un seul récipiendaire pour partager leurs grands malheurs, leurs petites misères et leur enviable rancœur.

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Ancolies

16-05-2026

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Les délateurs appartient au recueil Polars'oïds

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Ancolies.

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