"L’affaire de la syntaxe" est une histoire courte mise en ligne par
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L’affaire de la syntaxe
- Nul n’est censé ignorer la syntaxe : la Cour vous condamne à deux ans de prison ferme. Leroy se retrouve enfermé entre ses quatre murs. Anéanti il se laisse tomber sur le banc d’acier. Cinq ans sans écrire une ligne, c’est impossible ! C’est thérapeutique chez moi. Et leurs règles de grammaire je m’en fous, j’écris comme je veux. Putains de vieux croutons de mes deux ! Il voit son avocat. Ce même soir, le gardien apporte son diner à Leroy. Comme pour le narguer, il est composé d’une soupe de vermicelles avec des pâtes représentant les lettres de l’alphabet. Leroy vide le liquide et choisit quelques lettres. Sur le banc d’acier il compose cette phrase : Je vous emmerde. C’est dérisoire mais cela soulage quelque peu ses nerfs. Il ne prend même pas la peine de se déshabiller pour se coucher. « Mon client plaide la liberté d’expression » déclare son avocat à la barre lorsqu’enfin ils en sont à l’appel. Les magistrats froncent leurs sourcils. L’argument est fort et tombe pile au centre d’une polémique qui fait rage en ce moment même dans les médias. Leroy voit sa peine de prison ferme effacée. Néanmoins demeure l’interdiction d’écrire la moindre ligne, la moindre phrase durant cinq ans. Ainsi libéré son premier souci est de disparaître de la société civile. Il quitte son appartement et rejoint un squat. Bien qu’ils soient de foutus branleurs, les occupants du lieu l’accueillent chaleureusement. « Tu peux te servir de mon ordi autant que tu veux mon pote ! » lui déclare l’un d’eux. « Merci. Je vais me gêner tiens ! C’est quoi ton mot de passe amigo ? ».
Leroy ne chôme pas. Il écrit, écrit, et ouvre un blog en choisissant comme pseudo le patronyme d’un caïman qui s’ignore, Jean Saurien. Les followers affluent. Il faut dire que l’auteur n’y va pas avec le dos de la plume. Mais ce succès fulgurant attire rapidement l’attention des autorités qui mettent aussitôt tout en œuvre pour découvrir l’identité de celui qui se fait appeler Jean Saurien. Naturellement et malgré l’appui de ses potes hackers qui soutiennent Leroy en brouillant les pistes, ils parviennent aisément à leurs fins et lui mettent à nouveau le grappin dessus. Leroy se retrouve une nouvelle fois devant la Cour. - Vous vous êtes bien moqués de nous, déclare le juge. Cette fois-ci c’est dix ans fermes sans aménagement possible de peine. Déjouant les policiers qui l’encadrent, Leroy enjambe la rambarde de son box d’accusé et se précipite sur le juge. Il l’attrape par le cou et braque un stylo-plume sur sa tempe. - Tout le monde dehors ! Sortez tous sinon je l’abats ! Des exclamations, des cris retentissent à travers toute la salle d’audience, laquelle néanmoins se vide en quelques instants. - On va sortir par l’arrière, intime Leroy au juge. T’as ta caisse ? Tu vas me conduire illico à l’Académie Française ! Terrifié le juge obtempère et conduit l’écrivain surexcité jusqu’au Quai de Conti. - Tu restes avec moi. On rentre là-dedans. Plus un poil sur le caillou ou alors crinière blanche, voutés, chenus, les membres de la célèbre institution sont en train de se bagarrer à propos d’un nouvel ouvrage que certains considèrent politiquement correct tandis que d’autres le jugent beaucoup trop woke. Traînant toujours le juge par le cou, Leroy bouscule le Président de l’Académie juché sur son perchoir. Se produit alors un sacré remue-ménage dans les rangs de cette gente assemblée. - Ecoutez-moi bien, bande de vieux schnocks, je ne lâcherai pas ce juge tant que vous n’aurez pas rapporté au centre de cet amphithéâtre tous les exemplaires de vos foutues encyclopédies. Terrorisés les académiciens s’exécutent à la vitesse maximale à laquelle leurs vieilles jambes peuvent encore les porter. Maintenant c’est une pyramide, une montagne d’ouvrages autant poussiéreux qu’épais qui occupe le centre de la pièce. - Lequel est le plus jeune d’entre vous ? aboie Leroy, toujours bien campé avec le juge sur le perchoir. - C’est moi, Maxence de Robespierre, répond une voix chevrotante. - Bien. Tu fumes Maxence ? - Seulement des cigares dans mon club privé. - Sois adroit, attrape mon briquet et fous-moi vite fait le feu à tout ça !
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- Il est où ce forcené ? demande le commissaire Legendre à ses équipes.
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C’est un immense feu de joie au centre de l’Académie. Toutes ces vieilles badernes d’encyclopédies flambent crânement. Le désordre est tel que Leroy ne voit pas les forces de l’ordre se glisser discrètement dans la salle. - Toi le juge, je te libère quand tout ce fatras n’est plus que cendres et braises. Dépassés par les événements, carrément déboussolés par ce qui se passe, les vieux schnocks dansent comme des sioux autour du gigantesque brasier. Conformément aux ordres de son patron, Laurence a pris position en haut à droite de l’amphithéâtre Elle a les mains qui tremblent, c’est la première fois qu’on lui demande de tirer sur une cible vivante. Elle épaule et cadre dans son viseur Leroy et le juge que le premier tient toujours en protection devant lui. Son oreillette grésille : « Tu l’as ? » demande Legendre. « Affirmatif ! ». « Alors vas-y ! On va pas y passer la nuit ». Elle appuie sur la détente, le juge s’effondre. « Ô merde ! ». Elle réarme, tire une seconde fois, c’est au tour de Leroy. Décidément, cependant nos constants efforts conjugués, force est de constater que le désordre des choses et la syntaxe ne changent jamais d’un iota ici-bas. |
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L’affaire de la syntaxe
appartient au recueil Polars'oïds
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Histoire Courte terminée ! Merci à Ancolies. |
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