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L'étrangère - Tranche de Vie

Tranche de Vie "L'étrangère" est une tranche de vie mise en ligne par "Ancolies"..

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L’étrangère

Pourquoi je viens ? Par devoir je suppose. Ou peut-être par ennui ? L’ennui, tous les chagrins sont gris, c’est bien ça, oui. Non, je n'éprouve pas de chagrin. De la joie alors ? Ah ça non plus, la joie et moi ça fait au moins 3, la joie je crois que je n'ai jamais connu. Non, rien, je n'éprouve rien. Du trottoir je sonne et attend que la préposée à l’accueil m’ouvre la porte à double-battant. Ça y est. Je pénètre dans le hall et me dirige vers les ascenseurs, croisant au passage qui les aides-soignantes, infirmières, papys à petits pas, mamys à petits prix, homme de tâches, sous-directrice laquelle me salue aimablement… Arrivé à l’étage, je longe le couloir jusque sa porte, je frappe et ouvre sans attendre de réponse car il n’y en aura pas. Je pénètre dans la chambre où je la trouve assise, ou plutôt totalement affaissée dans un grand fauteuil devant la télévision. C’est un jeu, un autre jeu, une émission de télé-réalité, encore et toujours de la pub débile - pléonasme. J’attrape la télécommande et coupe le son. Je ne sais pas si elle a remarqué ma présence. Je tire une chaise pour m’installer à côté d’elle. J’attrape son bras que j’abaisse horizontalement vers moi et lui caresse très doucement l’avant-bras, le poignet et la main. Je caresse également du dos de mes doigts son visage, ses cheveux blancs avec ça et là de sales reflets jaunes. Je lui chante très doucement d’anciens couplets, d’anciens refrains. Encore heureux, qu’il ait fait beau, et qu’ la Marie-Joseph soit un beau bateau… J’aime Paimpol et ses falaises, j’aime surtout ma Paimpolaise qui m’attend au pays breton. Elle entend, je ne pense pas qu’elle comprenne, qu’importe. Ou peut-être les mélodies lui rappellent-t’elle quand même quelque chose qui remue au fond d’elle-même. Maintenant je lui parle à mi-voix. De rien, de n’importe quoi, j’emplis doucement l’espace. Je lui dis Kate est insupportable, elle vole sans cesse les vêtements de son beau-père. Charlotte est adorable, tout comme la petite Lou dont elle s’occupe beaucoup. Je luis dis que cette nuit je suis tombé en dormant de mon lit. Je me suis fait très  mal et ai provoqué dans ma chute celle de la lampe à l’abat-jour de verre posée sur la table de chevet. Après un moment où je suis resté groggy à mesurer la douleur et reprendre mes esprits, je me suis redressé très doucement dans le noir et faisant attention car j’imaginais qu’il y avait des éclats de verre partout. Finalement j’ai allumé le plafonnier. La lampe était tombée sans se casser. Maintenant  je sais pourquoi son lit à elle dans cet endroit est équipé de barrières sur les côtés, pas seulement pour ne pas s’échapper mais également donc pour ne pas tomber. Bientôt ce sera mon tour. Non, cela ne sera jamais mon tour. Je partirai avant d’être transporté dans un endroit comme celui-là. Je laisserai une lettre à mon fils pour lui expliquer. Je lui dirai la vieillesse est un meurtre à petit feu. Il comprendra. Là, maintenant dans cette chambre, je parle tout seul. Non elle ne comprend rien à ce que je raconte mais peut-être que cela lui fait du bien d’entendre une voix douce. Ce n’est pas vrai mais je lui dis Je vous aime. Des mots qu’elle n’a pas dû entendre souvent, perverse narcissique et garce qu’elle était. Qu'importe, cela ne peut pas lui faire de mal et j'applique les sages conseils de Cabrel Je dirai les mots qu'elle attend. Le temps est immobile. Nous le traversons de cette façon, dans ce silence que mes mots ou mes chants ne troublent même pas. Elle ne dit plus rien depuis longtemps. Je crois que la dernière fois qu’elle a parlé, peut-être il y a 2 ou 3 années, c’était pour dire qu’on lui avait proposé le poste de 1ère ministre britannique et qu’elle avait refusé. Perdue très loin au fond d’elle-même elle sourit. Durant toutes ces longues minutes transformées en demi-heures successives, elle ne me regarde pas et garde les yeux fixés sur l’écran muet. Interruption soudaine du temps, la sonnerie du déjeuner retentit faiblement. La soulevant doucement par les aisselles, je l’installe dans son fauteuil roulant et la pousse lentement hors de la chambre dans le couloir vers les ascenseurs pour rejoindre la salle à manger. J’ai beau l’avoir fermement sanglée, son corps penche complètement du côté gauche et son bras appuie sur la roue. Je la redresse plusieurs fois, cela ne sert à rien, elle reglisse aussitôt. Aussi je pousse le fauteuil d’une main et tente de la maintenir un peu moins affaissée de l’autre.

Ça y est, nous avons rejoint la salle à manger et je l’ai installée à une table, moi en face d’elle. Je la fais manger à la cuillère tout en continuant à lui murmurer des mots encourageants. Bien sûr elle ne comprend toujours pas mais peut-être que cela la détend. Une cuillère, une cuillère, une demi-cuillère… cela prend beaucoup de temps pour qu’elle avale une demi-assiette. Ailleurs, cela fait longtemps qu’elle est ailleurs. De temps à autre, je bois une gorgée du carafon de mauvais vin rouge posé sur la table. Je ne mange pas. Non merci, pas de beefsteak haché mixé purée et compote de fruits pour moi.

Nous en avons terminé du menu et de la salle à manger. Encore une fois je la redresse sur son fauteuil en la maintenant en place avec un bras. Je l’emmène dans le petit clôt de pierres qui fait office de jardin dans cette ephad à 5000 balles par mois. Je fume une cigarette puis une autre et encore une autre. Bien entendu il n’y a pas de cendriers, aussi je mets mes mégots dans ma poche arrière de pantalon. Et encore je lui parle. Toujours de rien. J’ai vu Jacques et son fils Tristan. Oui, il s’appelle comme votre défunt époux. Il est en train de tourner un film, qui sera nul comme tous ceux qu’il a déjà réalisés. Je lui parle,  je ne l’ai pas fait durant près de 40 ans, depuis que je suis parti dès que j’ai eu mon bac quand j’en avais 18. Aujourd'hui, ce corps, ce pauvre corps en fin de vie, cette pauvre tête atteinte par la maladie et qui dans le vide sourit. Alzheimer et Parkinson se sont invités à son bal de vivre depuis 3 ou 4 ans déjà. Ça va durer longtemps avant que ne résonne la sonnette ? Notre Père ? Docteur serpent, Mister sornette. Cette femme dans son fauteuil, cette femme qui m'est totalement étrangère depuis le jour ma naissance, oui, cette étrangère c’est ma mère.  

 

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Ancolies

06-09-2022

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L'étrangère appartient au recueil Nouvelles d'une vie

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies.

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