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Discours sur l'esthétique - 1937 - Domaine Public

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Ainsi, devant le mystère du plaisir dont je parle, le Philosophe justement soucieux de lui trouver une place catégorique, un sens universel, une fonction intelligible ; séduit, mais intrigué, par la combinaison de volupté, de fécondité, et d’une énergie assez comparable à celle qui se dégage de l’amour, qu’il y découvrait ; ne pouvant séparer, dans ce nouvel objet de son regard, la nécessité de l’arbitraire, la contemplation de l’action, ni la matière de l’esprit, – toutefois ne laissa pas de vouloir réduire par ses moyens ordinaires d’exhaustion et de division progressive, ce monstre de la Fable Intellectuelle, sphinx ou griffon, sirène ou centaure, en qui la sensation, l’action, le songe, l’instinct, les réflexions, le rythme et la démesure se composent aussi inti­mement que les éléments chimiques dans les corps vivants ; qui parfois nous est offert par la nature, mais comme au hasard, et d’autres fois, formé, au prix d’immenses efforts de l’homme, qui en fait le produit de tout ce qu’il peut dépenser d’esprit, de temps, d’obstination, et en somme, de vie.

La Dialectique, poursuivant passionnément cette proie merveilleuse, la pressa, la traqua, la força dans le bosquet des Notions Pures.

C’est là qu’elle saisit l’Idée du Beau.

Mais c’est une chasse magique que la chasse dialectique. Dans la forêt enchantée du Langage, les poètes vont tout exprès pour se perdre, et s’y enivrer d’égarement, cherchant les carrefours de signification, les échos imprévus, les rencontres étranges ; ils n’en craignent ni les détours, ni les surprises, ni les ténèbres ; – mais le veneur qui s’y excite à courre la "vérité", à suivre une voie unique et continue, dont chaque élément soit le seul qu’il doive prendre pour ne perdre ni la piste, ni le gain du chemin parcouru, s’expose à ne capturer enfin que son ombre. Gigantesque, parfois ; mais ombre tout de même.

Il était fatal, sans doute, que l’application de l’analyse dialectique à des problèmes qui ne se renferment pas dans un domaine bien déterminé, qui ne s’expriment pas en termes exacts, ne produisît que des "vérités" intérieures à l’enceinte conventionnelle d’une doctrine, et que de belles réalités insoumises vinssent toujours troubler la souveraineté du Beau Idéal et la sérénité de sa définition.

Je ne dis pas que la découverte de l’Idée du Beau n’ait pas été un évé­nement extraordinaire et qu’elle n’ait pas engendré des conséquences positi­ves d’importance considérable. Toute l’histoire de l’Art occidental manifeste ce qu’on lui dut, pendant plus de vingt siècles, en fait de styles et d’œuvres du premier ordre. La pensée abstraite s’est ici montrée non moins féconde qu’elle l’a été dans l’édification de la science. Mais cette idée, pourtant, portait en elle le vice originel et inévitable auquel je viens de faire allusion.

Pureté, généralité, rigueur, logique étaient en cette matière des vertus génératrices de paradoxes, dont voici le plus admirable : l’Esthétique des métaphysiciens exigeait que l’on séparât le Beau des belles choses !...

Or, s’il est vrai qu’il n’y a point de science du particulier, il n’y a pas d’action ni de production qui ne soit, au contraire, essentiellement particulière, et il n’y a point de sensation qui subsiste dans l’universel. Le réel refuse l’ordre et l’unité que la pensée veut lui infliger. L’unité de la nature n’apparaît que dans des systèmes de signes expressément faits à cette fin, et l’univers n’est qu’une invention plus ou moins commode.

Le plaisir, enfin n’existe que dans l’instant, et rien, de plus individuel, de plus incertain, de plus incommunicable. Les jugements que l’on en fait ne permettent aucun raisonnement, car loin d’analyser leur sujet, au contraire, et en vérité, ils y ajoutent un attribut d’indétermination : dire qu’un objet est beau, c’est lui donner valeur d’énigme.

Mais il n’y aura même plus lieu de parler d’un bel objet, puisque nous avons isolé le Beau des belles choses. Je ne sais si l’on a assez observé cette conséquence étonnante : que la déduction d’une Esthétique Métaphysique, qui tend à substituer une connaissance intellectuelle à l’effet immédiat et singulier des phénomènes et à leur résonance spécifique, tend à nous dispenser de l’expérience du Beau, en tant qu’il se rencontre dans le monde sensible. L’essence de la beauté étant obtenue, ses formules générales écrites, la nature avec l’art épuisés, surmontés, remplacés par la possession du principe et par la certitude de ses développements, toutes les œuvres et tous les aspects qui nous ravissaient peuvent bien disparaître, ou ne plus servir que d’exemples, de moyens didactiques, provisoirement exhibés.

Cette conséquence n’est pas avouée, – je n’en doute pas – elle n’est guère avouable. Aucun des dialecticiens de l’Esthétique ne consentira qu’il n’a plus besoin de ses yeux ni de ses oreilles au-delà des occasions de la vie pratique. Et davantage, aucun d’eux ne prétendra qu’il pourrait, grâce à ses formules, se divertir à exécuter, – ou du moins à définir en toute précision d’incontestables chefs-d’œuvre, sans y mettre autre chose de soi que l’application de son esprit à une sorte de calcul.

Tout, d’ailleurs, n’est pas imaginaire dans cette supposition. Nous savons que quelque rêve de ce genre a hanté plus d’une tête, et non des moins puis­santes ; et nous savons, d’autre part, combien la critique, jadis, se sentant des préceptes infaillibles, a usé et abusé, dans l’estime des œuvres, de l’autorité qu’elle pensait tenir de ses principes. C’est qu’il n’est pas de tentation plus grande que celle de décider souverainement dans les matières incertaines.

Le seul propos d’une "Science du Beau" devait fatalement être ruiné par la diversité des beautés produites ou admises dans le monde et dans la durée. S’agissant de plaisir, il n’y a plus que des questions de fait. Les individus jouissent comme ils peuvent et de ce qu’ils peuvent ; et la malice de la sensi­bilité est infinie. Les conseils les mieux fondés sont déjoués par elle, quand même ils soient le fruit des observations les plus sagaces et des raisonnements les plus déliés.

Quoi de plus juste, par exemple, et de plus satisfaisant pour l’esprit que la fameuse règle des unités, si conforme aux exigences de l’attention et si favorable à la solidité, à la densité de l’action dramatique ?

Mais un Shakespeare, entre autres, l’ignore et triomphe. Ici, je me per­mettrai, en passant, d’émettre une idée qui me vient, et que je donne, comme elle me vient, à l’état fragile de fantaisie : Shakespeare, si libre sur le théâtre, a composé, d’autre part, d’illustres sonnets, faits selon toutes les règles, et visiblement très soignés ; qui sait si ce grand homme n’attachait pas bien plus de prix à ces poèmes étudiés qu’aux tragédies et aux comédies qu’il improvi­sait, modifiait sur la scène même, et pour un public de hasard ?

Mais le mépris ou l’abandon qui finirent par exténuer la Règle des Anciens, ne signifie point que les préceptes qui la composent soient dénués de valeur ; mais seulement, qu’on leur attribuait une valeur qui n’était qu’ima­ginaire, celle de conditions absolues de l’effet le plus désirable d’une œuvre. J’entends par "effet le plus désirable" (c’est une définition de circonstance) celui que produirait une œuvre dont l’impression immédiate qu’on en reçoit, le choc initial, et le jugement que l’on en fait à loisir, à la réflexion, à l’exa­men de sa structure et de sa forme, s’opposeraient entre eux le moins possible ; mais au contraire, s’accorderaient, l’analyse et l’étude confirmant et accroissant la satisfaction du premier contact.

Il arrive à bien des ouvrages (et c’est aussi l’objet restreint de certains arts) qu’ils ne puissent donner autre chose, que des effets de première intention. Si l’on s’attarde sur eux, on trouve qu’ils n’existent qu’au prix de quelque incon­séquence, ou de quelque impossibilité ou de quelque prestige, qu’un regard prolongé, des questions indiscrètes, une curiosité un peu trop développée mettraient en péril. Il est des monuments d’architecture qui ne procèdent que du désir de dresser un décor impressionnant, qui soit vu d’un point choisi ; et cette tentation conduit assez souvent le constructeur à sacrifier telles qualités, dont l’absence et le défaut apparaissent si l’on s’écarte quelque peu de la place favorable prévue. Le public confond trop souvent l’art restreint du décor, dont les conditions s’établissent par rapport à un lieu bien défini et limité, et veulent une perspective unique et un certain éclairage, avec l’art complet dans lequel la structure, les relations, rendues sensibles, de la matière, des formes et des forces sont dominantes, reconnaissables de tous les points de l’espace, et introduisent, en quelque sorte, dans la vision, je ne sais quelle présence du sentiment de la masse, de la puissance statique, de l’effort et des antagonismes musculaires qui nous identifient avec l’édifice, par une certaine conscience de notre corps tout entier.

Je m’excuse de cette digression. Je reviens à cette Esthétique dont je disais qu’elle a reçu de l’événement presque autant de démentis que d’occasions où elle a cru pouvoir dominer le goût, juger définitivement du mérite des œuvres, s’imposer aux artistes comme au public, et forcer les gens d’aimer ce qu’ils n’aimaient pas et d’abhorrer ce qu’ils aimaient.

Mais ce n’est que sa prétention qui fut ruinée. Elle valait mieux que son rêve. Son erreur, à mon sens, ne portait que sur elle-même et sa vraie nature ; sur sa vraie valeur et sur sa fonction. Elle se croyait universelle ; mais au con­traire, elle était merveilleusement soi, c’est-à-dire originale. Quoi de plus original que de s’opposer à la plupart des tendances, des goûts et des produc­tions existantes ou possibles, que de condamner l’Inde et la Chine, le "gothi­que" avec le mauresque, et de répudier presque toute la richesse du monde pour vouloir et produire autre chose : un objet sensible de délice qui fût en accord parfait avec les retours et les jugements de la raison, et une harmonie de l’instant avec ce que découvre à loisir la durée ?

A l’époque, (qui n’est pas révolue), où de grands débats se sont élevés entre les poètes, les uns tenant pour les vers que l’on nomme "libres", les autres pour les vers de la tradition, qui sont soumis à diverses règles conven­tionnelles, je me disais parfois que la prétendue hardiesse des uns, la préten­due servitude des autres n’étaient qu’une affaire de pure chronologie, et que si la liberté prosodique eût seule existé jusqu’alors, et que l’on eût vu tout à coup inventer par quelques têtes absurdes la rime et l’alexandrin à césure, on eût crié à la folie ou à l’intention de mystifier le lecteur... Il est assez facile, dans les arts, de concevoir l’interversion des anciens et des modernes, de considérer Racine venu un siècle après Victor Hugo...

Notre Esthétique rigoureusement pure m’apparaît donc comme une inven­tion qui s’ignore en tant que telle, et s’est prise pour déduction invincible de quelques principes évidents. Boileau croyait suivre la raison : il était insen­sible à toute la bizarrerie et la particularité des préceptes. Quoi de plus capricieux que la proscription de l’hiatus ? Quoi de plus subtil que la justifica­tion des avantages de la rime ?

Observons qu’il n’est rien de plus naturel et peut-être de plus inévitable que de prendre ce qui paraît simple, évident et général pour autre chose que le résultat local d’une réflexion personnelle. Tout ce qui se croit universel est un effet particulier. Tout univers que nous formions, il répond à un point unique, et nous enferme.

Mais, fort loin de méconnaître l’importance de l’Esthétique raisonnée, je lui réserve, au contraire un rôle positif et de la plus grande conséquence réelle. Une Esthétique émanée de la réflexion et d’une volonté suivie de compréhen­sion des fins de l’art, portant sa prétention jusqu’à interdire certains moyens, ou à prescrire des conditions à la jouissance comme à la production des œuvres, peut rendre et a rendu, en fait, d’immenses services, à tel artiste ou à telle famille d’artistes, à titre de participation, de formulaire d’un certain art (et non de tout art). Elle donne des lois sous lesquelles il est possible de ranger les nombreuses conventions et desquelles on peut dériver les décisions de détail qu’un ouvrage assemble et coordonne. De telles formules peuvent, d’ailleurs, avoir dans certains cas, vertu créatrice, suggérer bien des idées que l’on n’eût jamais eues sans elles. La restriction est inventive au moins autant de fois que la surabondance des libertés peut l’être. Je n’irai pas jusqu’à dire avec Joseph de Maistre que tout ce qui gêne l’homme le fortifie. De Maistre ne songeait peut-être pas qu’il est des chaussures trop étroites. Mais, s’agis­sant des arts, il me répondrait assez bien, sans doute, que des chaussures trop étroites nous feraient inventer des danses toutes nouvelles.

On voit que je considère ce que l’on nomme l’Art classique, et qui est l’Art accordé à l’Idée du Beau, comme une singularité, et point comme la forme d’Art la plus générale et la plus pure. Je ne dis point que ce ne soit point là mon sentiment personnel ; mais je ne donne pas d’autre valeur que d’être mienne à cette préférence.

Le terme de parti pris que j’ai employé signifie, dans ma pensée, que les préceptes élaborés par le théoricien, le travail d’analyse conceptuelle qu’il a accompli en vue de passer du désordre des jugements à l’ordre, du fait au droit, du relatif à l’absolu, et de s’établir dans une possession dogmatique, au plus haut de la conscience du Beau, deviennent utilisables dans la pratique de l’Art, à titre de convention choisie entre d’autres également possibles, par un acte non obligatoire, – et non sous la pression d’une nécessité intellectuelle inéluctable, à laquelle on ne peut se soustraire, une fois que l’on a compris de quoi il s’agissait.

Car ce qui contraint la raison ne contraint jamais qu’elle seule.

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Auteur

Paul Valéry

08-04-2015

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