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Viens donc jouer à pile et face - Article

Article "Viens donc jouer à pile et face" est un article mis en ligne par "Ancolies"..

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Viens donc jouer à pile et face

Quand il est mort le poète ? chantait Bécaud relativement à la disparition de Jean Cocteau, texte de Louis Amade, préfet de police de Seine-et-Oise, également très talentueux et prolixe poète et parolier à ses heures (L’important c’est la rose, l’opéra d’Aran c’est lui aussi). Jean Cocteau et quelques autres d’hier et d’aujourd’hui sont des miraculés, des exceptions comme il y en a toujours et heureusement pour confirmer la règle. Quand il est mort le poète ? Quand l’industrie est arrivée. Et l’industrie, de surcroît surboostée depuis quelques décennies par la technologie et aujourd’hui l’inquiétante intelligence artificielle, l’industrie est la plus forte. Toujours la plus forte. Lorsque l’on regarde les images qui ont immédiatement suivi Woodstock, les shows tv de Dick Carvett avec ses invités grands héros de la contreculture, que voit-on ? De petits pantins se prenant terriblement aux sérieux, en réalité toutes petites choses tout-à-fait insignifiantes, quasi ridicules sur un plateau télé. Et ce qu’ils croient représenter disparaît sitôt cadré dans la lucarne magique au profit du voyeurisme et de l’audimat, les ramenant à de vulgaires produits publicitaires. Désolant pour les idéalistes, les rêveurs d’un monde meilleur, les naïfs, les crédules, les Don Quichotte et les gogos de la révolution qui ne mène qu’à un chaos stigmatisé par de gigantesques et piteuses batailles d’egos. Qu’est cela, ces âmes envolées, ces grands héros assis en rond par terre autour de l’animateur vedette ? Qu’est-ce qu’une star ? Une savonnette qui vaut cher et rapporte gros. Qu’est-ce qu’une super star ? Une super savonnette qui vaut très très cher et rapporte très très gros. Pour les hommes d’affaire, les politiques ne sont eux-aussi que des pantins manipulés par les lobbyistes, idem pour le show-biz et les artistes (les vrais comme les faux) manipulés par de soi-disant directeurs artistiques et des producteurs pas toujours blancs comme neige quoique, des artistes pantins patinant à cloche-pied, singes savants dont le message, quand message - soyez humains - il y a, est totalement détourné dans le grand cirque que nous avons nommé la civilisation et le progrès. Même sur scène, la médiocrité de la foule conditionnée à leurs pieds les rabaisse. Ou alors il faut oublier les stades et les milliers de lampes-torches des portables allumées et retourner aux petites salles pour regagner un peu d’authenticité. Des musiciens eux-mêmes le disent et ça ne date pas d’hier. En 1970, le batteur du groupe psychédélique californien culte Jefferson Airplane, juste l’Airplane pour les connaisseurs, alors en pleine gloire, quittait le beau navire « en ayant marre de jouer pour les énièmes et énièmes fois les mêmes et mêmes titres devant des kids programmés ». Combien de fois Hugues Aufray a-t-il chanté Santiano ? Combien de fois Martin Scorcese a-t-il réalisé le même film, Michel Houellebecq et Amélie Nothomb écrit le même livre, Françoise Hardy chanté la même chanson (l'absence de l'être aimé) parmi ces centaines que compte son répertoire, nous-mêmes répété les pauvres et mêmes phrases inutiles ? Qu’y a-t-il à sauver ? Peut-être perd-on son âme lorsqu’une passion devient profession, comme pourrait dire Godard. A l’origine, l’auteur-compositeur écrivait ses chansons parce qu’elles sortaient seules de lui-même, parce qu’elles lui étaient indispensables, vitales, parce que son cœur lui dictait quelque chose d’intéressant, de peut-être poignant et important à raconter. Une fois reconnu et installé, il n’est plus que machine à honorer ses contrats, livrant, passé ses années de grâce, album après album de prétendues chansons qui n‘ont plus rien à dire, plus rien à mâcher et rimer que du vide. Combien d’albums, combien de chansons inutiles ? Non il n’y a là plus d’âme - les enfants ont grandi - plus de tripes, plus de motifs. Pathétiques, ils sont, nous sommes, pathétiques. Face à l’industrie nous avons perdu d’avance. Nous sommes perdus d’avance. Peut-être l’unique moyen d’y échapper, d’être une exception est-il de rester parfaitement anonyme et de minimiser maximalement sa vie professionnelle et sociale, voire de devenir ermite dans les grottes Vosgiennes ou celle du Grand Canyon. De se diogéniser quoi. Ce que l’on appelle la société nous tire sans cesse vers le bas, l’inverse de l’amour. Ou alors il faut être croyant mais, heureusement ou malheureusement je ne sais, cela n’est pas donné à tout le monde, bien que certains n’ayant jamais été touchés par la grâce aient - comment ont-ils fait ? - tout simplement choisi, décidé de croire. Oui, malheureusement peut-être car les vrais chrétiens eux connaissent la Joie (et pour peu qu’ils soient un tantinet excités, celle-ci tourne vite fait à l’Allégresse). Cette joie qui nous manque tant dans ce monde qui a de tout temps été difficile mais qui est aujourd’hui sans doute plus anxiogène que jamais. Vallée de lance-larmes et de flammes, oh oui, que la joie nous ferait du bien. Jésus que ma joie demeure, dit le cantique popularisé en variétés dans les années 70. Que ma joie demeure : il faudrait pour commencer qu’elle soit là, alors qu’en regardant autour de nous, les motifs de sourire sont apparemment bien moins nourris que les raisons de souffrir. Insolubles problèmes climatiques, sociaux, économiques, géopolitiques…, personne n’en a plus rien à foutre de la contreculture et de ses providers inutiles. Tout est rangé, tout est politiquement correct. Qu’une chose politiquement incorrecte se produise, elle sera aussitôt classée dans un beau tiroir en cuir avec une belle étiquette « politiquement incorrecte » et sera donc alors bien rangée, donc politiquement correcte. C’est ça, t’as tout compris, pile ils gagnent, face tu perds.    

  

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Ancolies

25-03-2023

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Viens donc jouer à pile et face appartient au recueil Nouvelles du monde

 

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