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Une tache sur la belle robe - Tranche de Vie

Tranche de Vie "Une tache sur la belle robe " est une tranche de vie mise en ligne par "Ancolies"..

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Une tache sur la belle robe 

 

Ma mère. Ma si chère mère. Impitoyable cette femme. Si impitoyable et manipulatrice, si mauvaise langue de fer dans une bouche de velours, si perverse narcissique de première bourre. Et mon père, si effacé, si faible. Si sous la coupe de cette bonne femme après avoir été sous celle de sa propre mère, un cas aussi celle-là, une autre daronne, une maîtresse femme, une autre reine-mère.. Mon père si honteux d’être si faible et ne savoir hausser le ton ou taper du poing sur la table face à sa douce épouse (je me suis rattrapé sur le tard pour lui). Je me suis souvent demandé ce à quoi ressemblait une enfance encadrée par des parents aimants, à l’écoute de l’identité et la personnalité de leur(s) rejeton(s). Et pour suivre une vie d'adulte toujours liée à ses parents aimants. J’imagine que cela doit être chouette mais en ce qui me concerne, il me faudra repasser par la case départ, j’ai loupé le coche pour cette fois mais bah, ce sera peut-être lors d’une prochaine réincarnation. Oui je me demande souvent quelle aurait été ma vie, qu'en aurais-je fait si j'avais eu des parents aimants, à l'écoute de qui j'étais, m'encourageant vers mes propres aspirations qu'ils m'auraient aidé à découvrir. Une amie psy m'a dit : Tu aurais probablement fait la même chose que celle que tu fais (la création) mais sans passer par la souffrance. Ma chère mère : j’exagère : elle m’a fait un cadeau dès ma fécondation. Elle m’a transmis une maladie orpheline héréditaire de type hyperkalièmante, se traduisant par des crises de paralysie neuromusculaire ponctuelle des mains, des jambes, du visage, du corps entier. Information supplémentaire, cette maladie a des degrés. Ma mère, elle, était vaguement embarrassée des mains 2 fois par an, rien quoi, tandis que moi, champion toutes catégories afin de me faire remarquer, c’est quotidiennement que je suis emmerdé, des mains et des jambes. En ce cas je ne peux plus écrire, faire son affaire à un bouton, tourner une clé dans une serrure, gratter ma guitare, me lever de ma chaise, marcher, grimper un escalier… Le corps entier paralysé c’est plus rare et lorsque cela se produit il me faut souvent 2 ou 3 jours pour revenir à mon état normal. Lorsque cela m’arrive chez moi, je suis relativement à l’abri, au diable les obligations, mais il se peut également que cela me prenne subitement dans des circonstances diverses. Par exemple cette fois où je me suis retrouvé brutalement paralysé lors d’un bain de mer ; par chance une providentielle baigneuse barbotait à mes côtés et m’a ramené au rivage. Autre exemple : une crise survenue alors que je rejoignais en pleine nuit une station de sports d’hiver. Immobilisé, étalé, étendu de tout mon long dedans la neige à une cinquantaine de mètres du village où brillaient encore quelques lumières, ne pouvant même plus ramper. Je n’ai eu d’autres solutions que crier, hurler bêtement (je me sentais con) A l’aide sous la lune qui s’en foutait, jusqu’à ce qu’une famille à l’oreille affûtée vienne me tirer d’affaire. Faute de quoi, comme me l’a dit le lendemain le médecin de la station, je serais soit décédé de froid dans la nuit, soit amputé de quelques orteils et/ou doigts.

Et mes parents aimants dans tout ça ? Eh bien un samedi matin à Paris, à 12, 13 ans, je me réveille les jambes à moitié hs. J’en ai pour la journée mais cela ne dissuade pas mes géniteurs de m’emmener malgré mes protestations faire quelques courses l’après-midi. Non ce n’est pas le bon jour pour moi mais qu’importe, nous voici tous 3 remontant l’avenue de la Grande-Armée vers l’Arc de Triomphe, mes parents d’un pas allant, moi clopinant en arrière pour tenter de suivre. Las ! Mes susdits parents sont obligés de s’arrêter tous les 25 mètres pour m’attendre. Cela ne prend guère de temps à ma mère pour être exaspérée et soudain me lancer en se retournant « Fils, tu es gênant ! ». Tu parles si je suis gênant : lorsque l’on a l’ambition, et même la certitude d’être sur cette basse terre la femme, la femme parfaite, l’épouse et la mère parfaite, la maîtresse de maison parfaite, l’unique, celle qui organise les dîners mondains et les soirées-bridge les plus réussis du Tout-Paris. Celle dont le mari et les enfants et l’appartement et les 3 salons et les 2 pianos à queue ne sont que des objets destinés à refléter cette perfection, reléguant par là même ses sœurs aînées et par tache d’huile toutes les autres femmes de l’univers à de vulgaires imbéciles… Non, il ne fait certes pas bon lorsque l’on est cette femme-là d’avoir dans un coin de son identité, dans un coin de son grand et sublime portrait en pied un rejeton handicapé qui tire la langue et la patte.

« Gênant ! ». Sûr, je me vois dire cela à mon propre fils en difficulté, auquel j’ai malencontreusement refilé cette maladie aussi, tandis que les statistiques évaluent à 50% le risque de transmission. Pas de chance mon garçon, je t’ai placé du mauvais côté de la barricade, sur la rive gauche de la gourderie, du mauvais côté des statistiques.  

 

Mille pardons mère. Si tellement désolé, j’ai déçu j’ai fait chier. J’ai fait tache dans votre tant soignée et sublime et intouchable tenture au mur. J’ai biffé, raturé, écorné votre rêve d’enfant, celui de votre revanche, votre merveilleux visage, votre merveilleuse image. Ma mère, ma chère mère, cette étrange étrangère.

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Ancolies

20-03-2023

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Une tache sur la belle robe appartient au recueil Nouvelles d'une vie

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies.

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