Connexion :

Sissi gauchiste - Nouvelle

Nouvelle " Sissi gauchiste" est une nouvelle mise en ligne par "Ancolies"..

Venez publier une nouvelle ! / Protéger une nouvelle

Sissi gauchiste

Mai 68, Paris rue Gay-Lussac : les pavés pleuvent, les coups de matraque aussi. Les CRS chopent une jeune manifestante particulièrement virulente. Panier à salades, commissariat, interrogatoire. Nom ? Sissi. Profession : gauchiste. Le fonctionnaire lève des yeux étonnés tout en haussant ses sourcils en accents circonflexes : Je croyais que vous étiez Impératrice ? L’une n’empêche pas l’autre, dit-elle. Et vos parents sont au courant ? reprend-t-il. Les parents de l’injustice sociale ne sont jamais au courant, dit-elle froidement. Bon, je fais quoi avec vous ? Je ne peux quand même pas boucler une impératrice. Je risquerai à minima un blâme et au mieux je me fais virer. A minima ! s’étonne-t-elle, vous parlez bien pour un flicton. Ecoutez, dit-il, primo l’ironie facile me tape sur les nerfs ; deuxio, déguerpissez, disparaissez, je ne sais vraiment pas quoi faire de vous.  

Elle se barre, rejoint à pinces la Sorbonne - les bus sont en grève -, repère dans la grande salle son sac de couchage parmi les centaines d’autres gisant par terre en vrac, s’y glisse. Arrive Cédric, Cédric le fort en gueule. Toi, l’interpelle-t-il, t’as bien besoin de compagnie. Ton duvet est assez grand pour deux, crois-moi va ! Dégage connard ! réplique Sissi, en même temps qu’elle est aux prises avec la fermeture éclair manifestement bloquée. Cédric s’éloigne la queue basse. Enfin elle parvient à décoincer cette foutue fermeture éclair, la remonte jusqu’au menton et va pour piquer un petit roupillon. Ça loupe pas, se pointe Bernard. Bernard, l’amateur de nanars. Mais qu’est-ce que tu fous toute seule ma jolie ? Je dors, lui répond-elle d‘un ton sec, laisse-moi tranquille ! Ô la ! Du calme la belle ! Peace & Love tu connais ? La ferme ! crie-t-elle, toi-aussi dégage ! Par chance, plus personne ne vient la déranger pendant deux heures. Elle dort d’un soleil sans rêves. Sans rêves ? Elle ne croit guère à l’honnêteté intellectuelle de la plupart de ses petits camarades de jeu.   

Brouhaha. Ça s’agite autour d’elle, les étudiants gagnant l’improvisé dortoir. Il est quelle heure ? lance-t-elle à la cantonade. Presque huit heures répond une voix. Et vous vous couchez déjà ? demande-t-elle. On fait une pause. A minuit on fait une descente sur les Champs-Elysées. Très bien, pense-t-elle se rendormant.

Brouhaha. Ça s’agite là-dedans. Elle se réveille pour de bon. C’est l’heure de la descente ? lance-t-elle à la cantonade. Ouaip ! répond une voix. Elle tente d’émerger de son sac de couchage. Cette satanée fermeture éclair est encore bloquée. Elle n’y arrive pas. Ho ! crie-t-elle, je suis coincée, quelqu’un peut m’aider ?  C’est Mélanie qui se pointe. Elle est carrément cassée, dit-elle, il va falloir te tirer de là en te trémoussant. Sissi se trémousse et parvient à se dégager. Allez tout le monde, on y va ! crient les meneurs de bandes. Merde, je prendrais bien un café avant d’y aller, se dit-elle. Trop tard, la joyeuse troupe se met déjà en branle. Elle rejoint les rangs.

Ils sont en bas des Champs. C’est une action mi improvisée, pas de cars de police pour l’instant en vue. Mais ils vont rappliquer dare-dare ça c’est sûr. On remonte en courant, vous cassez toutes les vitrines que vous pouvez et aussi leurs putains d’abribus avec leur saloperie de pubs, enjoignent les meneurs. 3, 2, 1,  go ! Elle court avec les autres. Ils sont tous armés de battes. Elle frappe dans les vitrines mais il faut bien reconnaître qu’elle n’est pas très efficace. Tant pis, elle continue. Ils entendent les sirènes. Les cars se parquent en bas de l’avenue, exactement au point dont ils sont partis. Les CRS en jaillissent et se lancent à leur poursuite. Sissi s’en fiche, elle est impératrice, intouchable. Bang ! Elle parvient à fendre la vitre d’un abribus. C’est déjà ça ! Mince ! Il semble qu’un CRS la course. Elle cavale de plus belle. Son poursuivant ne la lâche pas d’une semelle. Il l‘a rejoint juste lorsqu’elle arrive à la hauteur de l’avenue Georges V. Ils se font face, elle avec sa batte, lui sa matraque et son bouclier. Ne me touchez pas ! Tiens, je vais me gêner ! rétorque-t-il abatant sa matraque sur son crâne.

Elle ignore quand, elle se réveille dans un lit d’hôpital, un gros bandage blanc lui enserre la tête. Il y a un boîtier avec un bouton rouge sur le rebord du lit. Elle appuie. Quelques instants plus tard une infirmière arrive. Ça fait longtemps que je suis là ? lui demande-t-elle. Quatre jours mon chou. Comment vous sentez-vous ? J’ai très mal à la tête. Ça c’est plutôt normal, répond la femme dans son uniforme blanc, apparemment vous avez reçu un coup violent. Une chance que vous ne vous en soyez pas sortie avec un traumatisme crânien. Mince ! murmure-t-elle, je ne pensais pas qu’être gauchiste pouvait être dangereux à ce point ! Vous avez dit quoi mon chou, je n’ai pas compris ? Rien, rien ! Dîtes, vous pouvez me donner quelque chose pour mon mal de crâne ?  Bien sûr ! Je vais vous chercher ça.

Sissi réfléchit : quatre jours que je suis là, dix que j’ai quitté en loucedé le Palais, que faire ? L’infirmière revient avec quelques comprimés et un verre d’eau. Voilà, avalez ça.  Dîtes, on n’a pas trouvé de papiers d’identité sur vous. On n’a donc pu prévenir personne. Maintenant que vous êtes sortie du coma, on va s’en occuper. Alors dîtes-moi qui prévenir. Vous avez un papier et un crayon s’il vous plaît ? demande Sissi. Bien sûr. Tenez. Sissi y griffonne un numéro de téléphone. Elle tend le papier à la femme : Voilà, ce sont mes parents. Vous pouvez leur demander de venir me chercher ? Oui, mais j‘ai besoin de votre nom. Sissi, répond Sissi. Sissi ? Vous êtes l’Impératrice ? Pas du tout, c‘est un homonyme. Ah j’aime mieux ça ! dit la femme. Entendu je les préviens. Mais vous vous croyez en état de sortir ? Vous devez rester en observation quelques jours. Non non, ça ira très bien, nous avons un très bon médecin. S’il vous plaît, soyez gentille, faîtes ce que je vous demande. C’est vous qui voyez mon chou, dit la femme quittant la chambre munie du bout de papier.

Sissi réagit aussitôt. Elle bondit de son lit et galope dans le couloir à la poursuite de l’infirmière. Elle la rattrape et lui arrache le papier des mains. Non non, dit-elle, je me suis trompée, il ne faut pas les prévenir ! Mon père est cardiaque, ce serait peut-être trop brutal. Elle fait demi-tour laissant l’infirmière décontenancée au milieu du couloir, regagne son lit et réfléchit : Qui es-tu donc ma pauvre fille ? Aussi con qu’une valise sans poignée ? N’as-tu donc pas le courage de tes opinions, aucune fierté ? Même si tu n’as aucune confiance dans la rectitude de leur démarche, tu ne peux pas laisser tomber tes camarades comme cela. Tu dois te battre pour la justice sociale et la liberté ! Elle quitte à nouveau son lit, ouvre le battant du placard de la chambre, y trouve ses vêtements, ceux qu'elle a demandé à Mathilda sa précieuse servante et confidente de lui prêter, se débarrasse de sa nuisette d’hôpital et les enfile. Grace aux comprimés, son mal de tête s’est validement apaisé. Elle jette un œil par la porte, le couloir est désert, elle s’y glisse et le traverse pressant le pas. Les ascenseurs. Elle appuie sur le bouton d'appel, une des trois portes s’ouvre, elle appuie sur le bouton 0.  

Elle a mis un temps certain à repérer où elle était. Dans un hôpital de la rive droite en fait. Mais une fois orientée, elle a traversé la moitié de Paris d’un pas décidé et rejoint la Sorbonne, la grande salle et son sac de couchage où elle s’est faufilée après cette longue marche. De plus son mal de crâne a repris. Maintenant elle dort. Elle a pris la précaution de laisser sa montre sertie de rubis au Palais mais cela n‘empêche nullement le temps de paisiblement s’écouler et elle dort.

Brouhaha. La salle est à nouveau envahie par les étudiants. Certains la rejoignent. T’étais passée où ? Elle se redresse sur son séant. A votre avis ? répond-elle désignant de l’index son bandage à la tête. C’est les flics hein c’est les flics ! Les salopards ! s’exclament-ils. Qu’y a-t-il au programme ? demande-t-elle. Une AG de fin de journée dans deux heures. Et demain manif, départ boulevard Saint-Michel. Rassemblement à onze heures. Bon, dit-elle, je suis trop cassée pour l’AG. Pour demain on verra dans quel état je suis. Vous pouvez me trouver de l’aspirine ? Ouais ça doit pouvoir se faire. On a saccagé l’infirmerie mais on va fouiller. Repose-toi, on te rapporte ça. Merci dit-elle, puis elle repose sa tête en arrière et se rendort.

Brouhaha. C’est le matin, les étudiants se lèvent, excités à l’idée de la manif qui les attend et du boxon qu’ils vont foutre au maximum. Elle émerge. Mélanie est près d’elle. Comment tu te sens ? Pas trop mal. Vous avez trouvé de l’aspirine ? Oui, tiens ! Sans même un verre d’eau Sissi avale les trois cachets. Je crois que je vais pouvoir venir avec vous, dit-elle. Ça me paraît vraiment pas raisonnable chérie, dit Mélanie, franchement t’es pas en état. Nan vraiment, tu ferais mieux de reprendre des forces. Je vais t’apporter un café et une tartine. Sissi réfléchit : Mélanie a raison, elle est encore trop faible. Merde ! Elle va se faire chier toute la journée dans ce duvet à la fermeture éclair cassée. Bon, pour commencer elle mord dans la tartine et avale son café.

Onze heures. Ils sont rassemblés dans la cour pour le départ. Sissi est seule dans son sac de couchage. Onze et quart, ils sont partis. Elle n’entend plus que le bruit lointain de la circulation. Elle reprend deux cachets d’aspirine et se rendort. Elle est dans un sommeil profond quand les hommes de main des services secrets viennent la chercher. A deux ils la portent dans le sac de couchage, elle ne se réveille même pas, et l’allongent à l’arrière d’une fourgonnette. Laquelle démarre et rejoint le palais.

Elle ouvre les yeux. Elle est dans une pièce immense, richement décorée, un pièce qu’elle ne connaît pas. Ils sont quatre autour d‘elle : ses parents, le médecin du Palais et naturellement son mari l’Empereur. Mais que… ? balbutie-elle. C’est sa mère qui parle la première : Comment te sens-tu ma petite fille ? Mais que… ? reprend-elle. L’empereur se lève de son siège et s’approche du lit. Son ton est froid et sec, glacial même : On peut savoir ce qui vous a pris ma chère ? Vous enfuir de nuit du Palais et rejoindre cette racaille, cette bande de sauvageons incultes, indisciplinés, aux cheveux sales et longs ! Mais qui croyez-vous donc être ? Je suis Sissi, répond-elle faiblement. Vous n’êtes pas seulement Sissi, reprend son mari, vous êtes Sissi Impératrice ! Vous avez des devoirs ma chère, des obligations auxquelles vous ne pouvez vous soustraire. Et vous ne pouvez pas suivre la première lubie, la première fantaisie, la première folie qui passe par votre cervelle de moineau ! Avez-vous dit à l’un ou l’une de ces dégénérés qui vous étiez ? Non, répond-elle toujours aussi faiblement, je n’ai rien dit. Vous me rassurez ! De plus, vêtue comme une romanichelle d’un vulgaire blue-jean et d’un T-shirt, je doute qu’un ou qu’une seule de ces imbéciles vous ait reconnue. Docteur s’il vous plaît, pouvez-vous lui retirer ces bandages autour de sa tête. Le médecin s’exécute. Alors ? demande l’Empereur. La plaie est peu visible. Je crois que ceinte de la couronne impériale, personne ne s’apercevra de rien. Parfait ! conclut l’Empereur quittant l’immense pièce. Il s’arrête sur le pas de la porte, se retourne vers elle : Je vous reverrai tout-à-l’heure ma chère.

                                      ****   ****   ****   ****

Ce même soir, vêtue de ses plus beaux habits d’apparat et sa couronne sur le crâne, Sissi Impératrice apparut aux côtés de son époux l’Empereur sur le balcon principal du Palais, au premier étage. Devant une foule en liesse criant et chantant A bas les sauvageons et les hippies, à bas la révolution, vivent l’Empereur et l’Impératrice ! C’est ainsi que la jeune Sissi gauchiste apprit avec dans la gorge un goût amer qu’ici, en ce bas-monde, on ne faisait pas toujours ce que l’on voulait de sa vie.



Partager

Partager Facebook

Auteur

Blog

Ancolies

16-02-2026

Couverture

"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Sissi gauchiste appartient au recueil Nouvelles du monde

 

Nouvelle terminée ! Merci à Ancolies.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.