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Hors de contrôle - Histoire Courte

Histoire Courte "Hors de contrôle" est une histoire courte mise en ligne par "Donald Ghautier".. Rejoignez la communauté de "De Plume En Plume" et suivez les mésaventures de Les élèves de Monsieur Dugommeau et cie...

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Hors de contrôle (version 2020)

Monsieur Perrier, le professeur de mathématiques, traçait un cercle parfait à la craie blanche sur le tableau noir de la salle 102. Les élèves de la classe de troisième A ne disaient pas un mot, comme s’ils étaient hypnotisés, tombés sous le charme de la figure géométrique dessinée avec dextérité par un magicien en blouse blanche. Une fois son cérémonial terminé dans un silence de cathédrale, l’enseignant se retourna et fixa le dernier rang tel un chanteur d’opéra italien dans un concert en plein air. Il semblait vraiment fier de lui. Du haut de ses quarante ans, avec son embonpoint naissant et sa fine moustache, il aimait se donner un air de mousquetaire, un hybride d’Athos et Aramis. Comme à son habitude, dans le souci d’affirmer son autorité sur la trentaine d’adolescents assis en face de son bureau, il choisit un élève en particulier, sa tête de Turc préférée, un petit rouquin bedonnant.

-        Duperray, pouvez-vous nous dire ce que j’ai dessiné ?

-        Un cercle, monsieur.

-        Qu’est-ce qu’un cercle en géométrie euclidienne ?

-        C’est un rond.

-        Voyez-vous ça ! Un rond, rien que ça. Combien de synonymes allez-vous me sortir, Duperray ?

 

Personne ne rit à la remarque de monsieur Perrier. L’élève Duperray lui-même ne rougit pas, contrairement à son habitude dans une telle situation. Devant ce manque de réaction, le professeur de mathématiques regarda attentivement sa victime du jour. Pour lui, le jeune Raymond Duperray n’avait pas changé ; il ressemblait toujours à un rôti de porc mal ficelé comme avait coutume de le répéter mademoiselle Delahaye, la nouvelle arrivante en charge des cours de sport. Des adolescents de ce genre, partis perdant dès le jour de leur naissance, il en avait vu passer des centaines. Ils ne comprenaient rien à rien. Jamais.

-        Dois-je répéter ma question, Duperray ?

-        Non, monsieur, je crois l’avoir bien comprise.

-        Alors, j’attends.

-        Un cercle, c’est un anneau, un collier, le bout de la laisse.

 

Monsieur Perrier sursauta. Il n’avait pas prévu une telle réponse, surtout de la part d’un adolescent mal dégrossi. Il tenta de conserver son emprise sur la classe.

-        D’où vous sort une idée aussi saugrenue, Duperray ?

-        Je ne sais pas, monsieur, ça m’est venu comme ça.

-        Je suis curieux d’entendre la suite. Que vous raconte votre petit cerveau ?

-        La laisse va craquer. Le collier n’est plus assez résistant. Il a fait son temps.

-        Qui tient ladite laisse ?

-        Vous, monsieur.

-        Qui est prisonnier dudit cercle ?

-        Nous, monsieur.

 

L’enseignant remarqua un mouvement inhabituel dans la salle de classe. Tous les élèves avaient fermé leur cahier et posé leur stylo. Ils regardaient dorénavant leur camarade avec une étrange intensité, un air de fièvre. Monsieur Perrier décida de remettre de l’ordre dans son cours de mathématiques.

-        C’est bon, Duperray, nous n’allons pas passer l’heure sur votre histoire de laisse. Asseyez-vous !

-        Vous aussi êtes pris dans un collier, monsieur.

-        Sans blague ! Et qui tient la bride ?

 

L’adolescent leva les yeux sur son professeur. Le reste de la classe en fit autant. Trente paires d’yeux fixaient désormais le représentant de l’autorité scolaire, un professeur peu habitué à mater des insurrections ou à contourner des barricades.

-        Des gens placés au-dessus de vous, monsieur.

-        Qui vous permet une telle insolence, Duperray ?

-        Vous, monsieur.

-        Comment ça ? Jamais je ne vous ai encouragé à sortir de telles balivernes sur la géométrie euclidienne. Vous êtes là pour apprendre les mathématiques modernes, point barre et fin de la discussion !

-        Nous raisonnons par nous-mêmes, monsieur.

-        Vous, Raymond Duperray, un petit gros rouquin fils de cuisinier ? Vous terminerez au mieux comme votre père, à récurer des casseroles, à couper des patates en quartiers et à servir la soupe au vieux de la maison de retraite du coin.

-        Pas lui, nous, répliqua d’une seule voix l’ensemble des élèves.

 

Le jeune Duperray quitta alors sa place, bientôt suivi par ses camarades de classe. La trentaine d’individus se dirigea comme un seul homme vers la sortie, devant un Monsieur Perrier atterré. Ils rejoignirent d’autres cohortes de collégiens, sorties des salles avoisinantes. Les professeurs, effarés, n’osaient pas les rappeler à l’ordre. Ils semblaient tétanisés par la foule grandissante, silencieuse, par les dizaines de paires d’yeux fiévreux dirigés par un invisible leader vers un ailleurs inconnu. Après une bonne dizaine de minutes, l’enseignant reprit ses esprits. Il sortit à son tour puis se rua dans les quartiers du directeur. Ce dernier, un quinquagénaire à l’air peu commode, était en pleine discussion avec d’autres de ses collègues.

-        Il faut appeler la police, dit-il au chef d’établissement.

-        C’est fait. Ils arrivent quand ils peuvent.

-        Comment ça ? Ils sont à ce point occupés ?

-        Oui, vous n’avez pas idée. Tous les collèges et lycées de la ville connaissent le même phénomène. Quelques écoles primaires sont touchées également. Nous avons des centaines d’enfants dans les rues.

-        Heureusement qu’il n’y a pas d’université, sinon ils nous referaient Mai 68, ironisa Monsieur Laforêt, un vieux professeur de français et de latin.

-        Que comptent-ils faire ?

-        Personne ne le sait. Ils n’ont pas répondu à mes ordres, à mes questions, à rien en fait. On dirait des fourmis suivant leur instinct et parties en direction de la fourmilière.

 

Madame Crozatier, la doyenne des cours d’histoire, décida de pimenter la discussion.

-        C’est ce que nous voulions de toutes les manières. En faire de braves petits robots, des singes savants appliqués à réciter des tables de multiplication, des déclinaisons latines et des verbes irréguliers sans comprendre le sens de la vie.

-        Ils disent que le cercle c’est un rond, un collier au bout d’une laisse, gémit Monsieur Perrier. C’est du grand n’importe quoi !

-        Dans mon cours, ils ont osé comparer l’orthographe à une vaste prison, la grammaire à un champ de mines et le génitif romain à de l’esclavage, pleurnicha Monsieur Laforêt.

-        Nous sommes arrivés au bout de leur éducation, répondit Madame Crozatier. Ils n’en ont plus besoin. Ils me l’ont dit tout net, juste avant de sortir tous ensembles de la classe.

-        Où va-t-on, je vous le demande ? C’est le début de l’anarchie si on les laisse faire, déclara Monsieur Perrier d’un ton solennel.

-        Ou de la liberté, soupira le directeur. N’est-ce pas ce dont nous rêvons tous sans oser la réclamer.

 

Monsieur Perrier haussa les épaules en signe de mécontentement devant cette réponse trop évasive à son goût, un manque flagrant d’autorité de son supérieur hiérarchique dont il n’avait jamais cautionné les principes laxistes. Son collègue Laforêt commença à bougonner des phrases incompréhensibles sur la révolution bolchévique venue détourner ses chères petites têtes blondes de la France Eternelle. Madame Crozatier se mit à rire sans raison. En guise de conclusion, le chef d’établissement déclara la séance levée et congédia les trois enseignants, invoquant la procédure en vigueur dans tous les collèges de France et de Navarre, forcément efficace quand les choses ne tournaient plus rond.

 

Inspiré par cette chanson écrite en 1979 par Roger Waters: 

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Auteur

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Donald Ghautier

15-09-2017

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Hors de contrôle appartient au recueil Premières années sur DPP

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Donald Ghautier.

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