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Les fugues - Texte

Texte "Les fugues" est un texte mis en ligne par "Ancolies"..

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Les fugues

 

En réalité mon père n’était pas mort et enterré pour le compte. Non, il avait simplement fait une fugue. Des fugues. Il réapparaissait parfois pour quelques heures ou quelques jours avant de refiche le camp. Je le découvrais par hasard. Il y avait aussi nombre d’autres choses que je découvrais par hasard. Décidément, je n’étais au courant de rien dans cette famille. Mais n’était-ce pas normal ? Ne m’en étais-je pas moi-même volontairement exclu dès mon adolescence ? Bref. Mais comment expliquer que mon père lors de ces réapparitions semble plus jeune qu’il ne l’était au moment de son trépas ? Je le sais bien, je l’avais veillé sur son lit mortuaire, guettant en permanence un signe de respiration qui n’était jamais apparu. Et puis quoi fugues ? J’avais pourtant piqué l’un des pires fou-rires nerveux de ma carrière penché par-dessus son cercueil au cimetière, je m’en souvenais parfaitement. Décidément tout cela était bien mystérieux, et moi bien décidé à faire toute la lumière sur cette curieuse affaire. Aussi m’étais-je engagé comme détective privé pour m’aider à y voir clair. Je disposais de toutes les qualités requises pour mener à bien cette mission, hormise celle de ne pouvoir m’empêcher de me foutre sur la gueule avec quelqu’un au moins une fois tous les 2 jours, ce qui, de l’hôpital où je soignais ma mâchoire fracassée, ne me rendait pas 100% opérationnel. Il fallait faire avec. Allez, fourres tes vieilles affaires à la poubelle, je te paie le sky train de Laker pour résoudre ce problème de fugues, me disais-je.

Môme en famille, je me rappelle qu’il fallait descendre tous les soirs la poubelle après le dîner. Dieu ce que l’on en produisait de déchets, dégoûtant. Au jour d’aujourd’hui ai-je appris, chaque famille hexagonale file à la baille 3 kilos 5 de bonne nourriture au moment des fêtes de fin d’année. Ciel y’en a des beignets qui se perdent tandis que courent les rues et les continents les crève-la-faim. 

Et pourquoi mon père au lieu de décéder aurait-il choisi de faire des fugues ? Bien entendu pour échapper à la terrifiante pression que lui collait en permanence ma perverse narcissique de mère. Tristan, vous devez être le plus réussi des époux afin de prouver à la face du monde que je suis la plus parfaite des femmes. Oui il s’appelait Tristan mais elle pas Yseult hélas.

Alors le privé, décès ou fugues ? Comment va l’enquête ? J’appelais toutes les gares du monde, tous les aéroports du monde, toutes les stations Greyhound des USA, je ratissais tous les hôpitaux psychiatriques, les hôtels 2 et 3 étoiles, les appartements meublés, les garnis, je coursais toutes les maîtresses qu’il aurait pu avoir, rien. 

A part à mes 20 ans dans mon premier appartement, je n’ai jamais eu qu’un lit simple chez moi. Amplement suffisant. Ceci avait beaucoup choqué l’un des jeunes visiteurs qui était passé chez moi lorsque j’habitais un grand et coquet studio tout lambrissé de bois avec jardinet situé juste en face du Bois de Boulogne, lors de mes années pub, lorsque j’étais riche. Temps enfui. Il se choquait, de quoi souffrait-il ce jeune visiteur ? Tu n’existes qu’à travers tes conquêtes c’est ça ?

Bon, l’enquêteur, t’en es où ? Mon père, fugues ou décès, il faudrait bien que je le sache à la fin. Ta quête piétine ? Pourquoi je me paie des ponts d’or que j’emprunte mes mains vides dans mes poches trouées. Alors ? Non, me réponds-je, nulle trace de lui nulle part, nulle ride nul radar nulle vie, nulle voile sur la Seine ou le Nil. Mince ! C’est probablement qu’il, mon père, était réellement mort. Aussi pourquoi être allé inventer cette histoire de fugues ? Ô mon père, je sais bien que je suis responsable de l’ulcère de stress qui a provoqué ta disparition avec tous les soucis que je te créais, mes cheveux éternellement trop longs, mes systématiques t-shirts à la place d’honorables chemises, mon refus catégorique de faire des études supérieures toi qui me voulais à l’ENA ou Polytechnique, ma consommation de dope, ma sale manie de taxer des vinyles et des bd.... C’est ta faute aussi, toi qui n’a jamais voulu tenir compte de mon identité.

« Sois un homme, il est mort », m’avait dit un oncle déjà sur place lorsque j’étais arrivé en taxi quelque peu affolé dans le hall de l’hôpital américain de Neuilly, après avoir été prévenu à mon boulot qu’il avait fait un malaise à son bureau lors de sa première réunion de travail de la journée. Il avait été allongé sur un canapé le temps que l’ambulance se pointe, et il était décédé dans la dite ambulance lors de son transfert au dit hôpital. A l’ami qui l‘accompagnait dans le véhicule, il avait dit « Dis-leur que je les aime ». Lequel ami n’avait eu alors de cesse de draguer ma mère, laquelle tout en offrant aux populations navrées le rôle de la grande tragédienne jouait en réalité la coquette.

Sois un homme il est mort, mes jambes avaient lâché en entendant cela, j’étais tombé assis dans un fauteuil se trouvant providentiellement dans l’axe de mon arrière-train. Je l’aimais ce père malgré ses zones d’ombre, bien que 50 ans après je n’ai pas réussi à découvrir ce que cachait les prénommées zones d’ombre, ce qui me rendait son souvenir trouble et difficile. J’avais 18 ans et étais devenu à mon corps défendant chef de famille. D’une famille aristocratique, milieu social que je détestai et dont je n’avais donc plus tardé à m’extraire. Encore et toujours aujourd’hui, lorsque je vois apparaître un nom à particule j’ai une réaction première de défiance. Ce gars-là ne doit pas être sérieux, me dis-je. 

Alors le privé, tu confirmes définitivement le décès de ton géniteur, à 48 ans ? Oui ? Bon je me dois combien. De pèze, de flouze, d’artiche. Eh oui le privé s’enrichit tandis que ma vie privée ne me regarde toujours pas. Spectateur de sa propre vie, en voilà une posture qu’elle est originale bien que je pense qu’elle concerne un grand nombre d’entre nous. Lors de mes réunions de travail dans mes activités professionnelles, réunions qui duraient 3 plombes alors qu’elles eussent pu être expédiées en une demi-heure ne serait-ce l’incompétence des participants, je tournai frénétiquement en rond autour de la grande table, changeant parfois de sens selon l’inspiration, jouant avec la rassurante balle de colt que j’avais en permanence en poche, laquelle balle me disait Lorsque j’en ai assez je me casse. Assieds-toi, tu nous fatigues, nous donnes le tournis, me disaient mes collègues exaspérés. M’asseoir pour écouter vos interminables prévisibles indécisions et âneries, nan. Mes parents, mes collègues, mes copines, Dieu que j’avais fait chier de monde lors de mon voyage sur terre ! Notez c’était réciproque. Non, maintenant pour éviter de tels désagréments, je vivais seul me nourrissant d’œufs à la coque ; sans toutefois utiliser de coquetier. N’oubliez pas que je suis un rebelle solitaire. Et même possiblement  révolutionnaire si je croyais toutefois en l'intelligence de la collectivité, ce qui n'est évidemment pas le cas.

   

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Ancolies

12-02-2025

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Les fugues appartient au recueil Nouvelles d'une vie

 

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