"Le poirier" est une histoire détente mise en ligne par
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Le poirierAtlantique centre, années 80.
JC marchait sur l'eau, la belle affaire ! Ancolies, lui, fait le poirier en plein Atlantique, qu'est-ce que vous dîtes de ça !
Vous voyez ce dix-huit mètres là, oui, le grand voilier blanc qui s'éloigne seul au monde sur l'infini océan. C'est Pearl Valley souffle une voix. Rapprochons-nous, grimpons à bord histoire d'en savoir plus. Bon : un homme quasi endormi à la barre, à la fois écrasé par le soleil au zénith et bercé par la mer qui respire d'une ondulation ample et tranquille.
Sans réveiller ce bienheureux barreur, glissons-nous dans le cockpit. Ça sieste là-dedans dirait-on. Fouinons un peu et voyons les papiers du bord. Ah, quelques précisions ! Le bateau s'appelle en effet Pearl Valley, jusque là on ne nous a pas raconté d'histoires. Route suivie ? départ Casablanca, arrivée Pointe à Pitre. Motif du déplacement ? transat des alizés, course amateur. Equipage ? six gars, dont deux Gérard. Bon, voilà déjà quatre de nos gaillards écroulés sur les couchettes, + un siestant au gouvernail. Diable, le compte n'est pas bon.
Retournez dehors. Matez nord-nord est. Vous voyez cette tache orangée et claire sur l'immense et ondulant tapis aux mille bleus et verts ? Vous voyez pas bien ! Bon, retournez dans le carré, choppez les jumelles de bord à côté de la radio VHF en panne et radinez-vous. Voilà. Voyez mieux maintenant ?! Alors cette tache ? Bon sang mais c'est bien sûr : ce bon vieil Ancolies ! Et qu'est-ce qu'il fait ? Je vous le donne en mille : le poirier ! Ouais le poirier dis donc ! Ma parole, l'est tombé sur la tête en pleine mer ou quoi ?!
C'est mal (de mer) le connaître. S'il fait le poirier ou plus exactement s'y exerce, l'a sûrement une bonne raison. Afin d'en savoir plus, remontons plusieurs miles marins en arrière.
De l'eau ça y' en a. Autour du bateau s'entend, parce qu'à l'intérieur ça respire pas franchement l'hydratation sans peine, la fraîcheur et l'hygiène, ainsi que vous l'avez très probablement noté lors de votre petite escapade dans le carré. C'est que le vaillant équipage a essuyé une tempête quelques jours à peine après le départ. Case bilan, deux réservoirs d'eau sur trois explosés. Pearl Valley croise alors les Canaries, ultime station service avant longue autoroute maritime. Le vaillant équipage s'interroge avec sagesse sur l'option cap aux îles et abandon. Pffftt...! d'elle même, l'hypothèse se ridiculise et passe à la baille lorsque la radio du bord annonce que leur beau bateau blanc tient la tête après une semaine de course. Trois cent cinquante concurrents quand même. Alors pensez, de l'eau pour quoi faire ? Droit devant mec, Pearl Valley plonge sa route, empoignant à bras le corps la traversée sans retour.
Mesure immédiate à bord : restriction liquide. Rations à boire au millimètre cube et impasse complète gants de toilette. Inconfortable situation sous un soleil chaque jour plus brûlant. Aussi parfois un membre de l'équipage tente t'il d'affraîchir ses membres desséchés d'un bon bain de mer. Un soulagement ponctuel que d'aucuns plus forts et sensés évitent, vu qu'il se paye sur le champ d'une croûte supplémentaire de sel sur les peaux cramées. Une procédure est cependant d'usage pour qui choisit de s'immerger cinq minutes : enfiler un harnais de sécurité relié au bateau avant que de se laisser traîner dans le stimulant sillage.
Loin là-bas sur l'eau, la tache orangée et claire nommée Ancolies a choisi d'ignorer cette fois la procédure. Bien à la légère il faut l'admettre. Mais c'est que l'océan est si calme ! C'est que c'est à peine si le bateau avance poussé par un filet de filet de brise, et encore heureux que les grands machins blancs pendouillants donnent un semblant de voile grâce à d'habiles réglages. En ce monde presque immobile, en cette longue ronde sans réponse, Ancolies glisse à la flotte par la coupée arrière et entame quelques brasses langoureuses. La vie est un lent clapotis.
Plus ennuyeux, voici qu'il s'avise soudain que le rafiot a pris de l'avance. Quelques brasses maintenant vigoureuses vont sans doute arranger ça. Jeune présomptueux va !
C'est maintenant clair, le piètre nageur rattrapera pas le grand voilier blanc. Fort de cette évidence, je me mets donc à héler les parties vivantes de l'engin qui s'éloigne. Comme déjà dit, ça roupille sec là-dedans. Ça met un moment à l'homme de barre d'émerger de ses fantasmes de fruits frais pour balancer à tout hasard une bouée à la flotte loin devant le naufragé et prévenir les potes. Ça leur prend encore un sacré temps qu'ils reviennent à la vie, captent l'affaire et se mettent à la manœuvre. Super lente la manœuvre, faire demi-tour, tirer trois ou quatre bords avec quasi pas de vent. Y a un moteur à bord notez, mais il est scellé. Et si découvert descellé à l'arrivée de la course, hop disqualifié !
D'ailleurs, vu du bateau, y a pas vraiment d'urgence, pas de problème majeur. L’homme à la mer s'offre somme toute une baignade vaste et tranquille en cette immensité d'eau dont l'ondulation n'a jamais été aussi ample, belle, lente, jamais été aussi sereine. Qu'il discute donc une demi-heure avec sa chère amie patience ! Le nageur tout penaud a rien contre mais hélas, là tout d' suite, j'entends pas bien tout ce qu'elle me dit, la fille patience. C'est que je suis un peu nerveux voyez. Nerveux rapport aux requins voyez. Heureusement, là tout d' suite, z'ont pas l'air de trop faire la fête dans le coin. Mais bon ça veut rien dire. Pearl Valley en a croisé un paquet depuis quelques jours, dont tiens ! pas plus tard qu'il y a deux heures mon vieux.
La nuit dernière j'en ai vu un, requin. Tout près tout près. 4 h du mat, la lune brillait, mes potes équipiers roupillaient, la mer était une immense amie, immense, forte et calme, et j'étais seul avec la barre, le vent, les étoiles. Soudain, wwaouff, à même pas trois mètres du bateau sur tribord, là où par hasard étaient posés mes yeux, wwaouff un dos noir et luisant surmonté d'un aileron émerge soudain, majestueusement tel un sous-marin, presque sans un bruit, dans un simple enchaînement glissement et aspiration d'eau. Wwaouff ! Un sacré choc les amis, l'apparition irréelle d'une puissance silencieuse et terrible, subitement surgie des abîmes et des mystères de l'enfance du monde et de l'océan ; cet animal comme un dieu ancien et bien vivant me présentant la face cachée et l'âme secrète du temps. Waoh !!
Venons-nous par hasard de croiser sa route ou bien nous suit-il, nous surveille-il depuis un moment ? Lit-il dans le cœur des hommes torturés et naïfs, sait-il qui nous sommes et ce que nous valons ? Dispense-t-il la justice, est-il le guide, le gardien, l'arbitre ? Est-il le grand pardon ?
En tout cas il est le beau. Suspendu entre l'air et l'eau, l'imposant dos noir ruisselle de traînées de lumière d'or blanc et bronze, et le bestiau magnifique glisse sans effort à côté du bateau. L'immense tableau du ciel et des étoiles défile en accéléré et grand écran, mais pour moi, debout à la barre sur ce petit carré de plastique flottant sur ces quelques encablures du temps quelque part en Atlantique, la terre, la mer et nos vies sont immobiles. J'aurais le bras plus long, je pourrais tendre la main tribord et la poser sur le dos monstrueux. Oui je pourrais pour toujours toucher l'instant, et peut-être une fois pour toujours tout comprendre. Prudent quand même, je m'y risque pas.
Puis, sans signe annonciateur ni geste d'adieu, l'être surgi des légendes replonge sa route vers les grands abysses et disparaît à jamais, jugeant probablement que tout est en règle et nous octroyant son sauf-conduit, à Pearl Valley et à bibi.
Savez quoi ? Ces quelques brèves encablures du temps, Grand Requin et moi on était parfaitement unis et on conduisait toute la vie. Lui de son expérience ancestrale associée à sa queue et sa nageoire dorsale, et moi de mes doigts légers gérant au millimètre les forces internationales du vent concentrées dans les grands champs de voilure.
Très bien très bien tout ça, plein de sagesse, d'enseignement, de profondeur. N'empêche tout ça c'était la nuit dernière et t'étais dans le bateau. Présentement, seul et nu dans l'océan, proie évidente accrochée à une bouée orange, tu ferais mieux de t'occuper fissa de tes fesses au lieu de raconter ta vie.
Ok, allons-y. Sourire crispé aux lèvres, je serre les parties précitées et me concentre en premier lieu sur le concept d'horizontalité parfaite : mains bien posées doigts bien écartés sur la bouée, bras parallèles tendus à l'extrême, maîtrise du buste, ventre plat au bord de la rupture abdominale... voilà, comme ça ! Attention, maintenant, plus difficile, équilibrage des jambes, suivi de hop ! lente et progressive bascule d'une partie de leur poids sur la partie inférieure du fessier... Magnons ! cette sacrée bouée orange qui sent pas encore le sang mais en a ou quasi la couleur, doit se repérer de foutrement loin même pour ces bigleux de requins, en cet océan miraculeusement apaisé et transparent, ceci à l'instant précis où je barbotte dans la grande flotte.
A quoi songent les naufragés ? Croyez-vous qu'ils guettent les ombres de la mer, les frôlements furtifs, les mouvements d'eau ? Anticipent-ils la longue seconde où ils se feront happer une jambe puis entraîner sans rivière de retour dans les prairies profondes définitives où ils achèveront leur carrière de ploucton transformés en plancton ? Non, pas du tout, en tout cas pas moi. Je pense pas à ça du tout. Et est-ce qu'alors je songe à mon grand ami de la nuit dernière, le magicien noir peut-être en train d'intervenir en ma faveur auprès de ses petits camarades ? Pffft…, non plus, j' suis bien trop occupé !
Corps tendu à se rompre, effilé comme un arc, je me propose maintenant de purement et proprement et surtout vachement rapidement pulvériser l'idée finalement un peu simpliste d'horizontalité exemplaire. Ouais, je m'intéresse désormais au concept d'attraction céleste, bien que j'hésite un peu stupidement (c'est pas l' moment) entre attraction et acclaration céleste, chacune ayant évidemment ses avantages. Assez ri, je bloque mes complications d'une profonde inspiration et me remets à l'affaire, visant cette fois l’objectif verticalité parfaite.
Et... et on dirait que ça marche n'empêche ! Oui ça y est, mes pieds, mes pieds s'élèvent ! quittent le sol euh le sel, euh... la surface supérieure de la mer. Et les chevilles maintenant s'y mettent, et les mollets les mollets eux aussi s'élèvent et s'appuient désormais sur l'air, et les tibias et les autres là, les péronés, qui suivent comme un seul homme, et… et attention... pas trop vite ! et aïe et crotte de bique ! ça bloque à la rotule, forcément je dévisse, reculez pour pas vous faire éclabousser.
Plaouf !!! je m'écrase dans une grande gerbe d'eau ainsi qu'une explosion sonore peu judicieuse qui risque de rameuter du monde. J'aurais pu m'en passer, mais au fait où suis-je passé ? Devons-nous nous inquiéter ? Non c'est bon, grâce au sel euh au ciel, j'émerge et m'y remets. Inspiration, concentration : les pieds, les mollets, la rotule qui tient bon ... et ... oui ... ça y est ! La verticalité absolue ! L'esprit et la condition humaine toute entière qui s'élèvent ! Hosanna !
Bon, troublons pas l'auteur-baigneur en son effort, c'est bien assez émouvant comme ça. Mais j'imagine que vous comprenez maintenant pourquoi il s'exerce au poirier en plein Atlantique l’Ancolies. En fait, l'est vachement sensé ce garçon non !
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Le poirier
appartient au recueil Nouvelles d'une vie
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Histoire terminée ! Merci à Ancolies. |
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