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Oiseau fou de bassan - Texte

Texte "Oiseau fou de bassan" est un texte mis en ligne par "Ancolies"..

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 Oiseau fou de bassan

 

Cet enfant que je ne t’ai pas fait ! Qu’est-ce qui m’a pris ? Fou de bassan que j’étais. Sifflotant tellement haut avec mes amis les oiseaux, dérivant insouciant entre la course des nuages, décrivant de facétieuses arabesques avec les avions acrobates, les mirages personnels, les sages nénuphars, les sirènes et les fées. Si loin si loin de la réalité. Qu’est-ce qui m’a pris, j’ai rien compris. Cet enfant que je ne t’ai pas fait, pardon mon chou j’étais à mort distrait. Oiseau fou de bassan que j’étais. L’enfant du jardin, de l’eau et des plantes. L’enfant du regret. Notre enfant secret.

 

Chaque aube et chaque crépuscule, j’aurais penché ma tête attentive sur ton ventre blanc et plein, je l’aurais lentement et doucement caressé des mèches de mes cheveux trop longs, je l’aurais baisé partout des lèvres pour l’encourager et le préserver, j’aurais effleuré et suivi de mes doigts les plus doux le fleuve et ses affluents de tes veines diaphanes et bleutées, tout en émettant ici et là quelques borborygmes incrédules et tendres. J’aurais cru enfin au ciel, celui d’être ensemble.

 

J’aurais pris soin de toi, tu peux pas savoir. Question maison, à moi les courses, la vaisselle, le ménage, les poubelles…, tandis que toi, toi la femme enceinte, la presque mère, tu n’aurais fait que ce qui t’aurait plu : du thé au miel et du yoga, du jardinage d’appartement, une séance de maquillage, la sieste avec un livre ou un mp3, ou alors préférant les rideaux silencieux tirés sur un monde toujours plus pâle. Et puis une promenade peut-être, un atelier céramique ou de peinture sur soie, ou encore préparer une tarte salée ou un dessert, une île flottante, un fondant au chocolat… comme ça t’aurait chanté.

 

ça, pour chanter, pour sûr on aurait chanté, et beaucoup ri aussi. Pour un oui et pour un oui. Bien sûr on aurait fait du moindre non un nouveau oui. On aurait fait un nouveau monde, en remerciant l’ancien, on n’est pas des ingrats. Bien sûr on se serait abstenu de fumer et autres bassesses tellement on aurait été haut. Bien sûr je t’aurais dit chaque jour je t’aime. Chaque jour je t’aurais dit amoureux et heureux. Et chaque matin j’aurais disposé trois roses sur ton oreiller - rouge, blanche, jaune, rose vif ou pâle, selon arrivage. Mais jamais de noire bien sûr. Exit, out pour toujours le noir, ses inquiétudes et ses cauchemars. Et puis cette fois, c’est moi qui aurais veillé à ce que tu ne manques jamais de cônes d’encens vata et du doux enchantement s’ensuivant.

 

Bien sûr on se serait livré aux joies de l’échographie, mais en refusant catégoriquement que le moindre représentant de la gent médicale nous informe du sexe de l’enfant à venir. C’est qu’on aurait voulu tout : le miracle et la merveilleuse surprise.

 

Cet enfant que je ne t’ai pas fait. Pardon Femme vata, enfant fou de bassan que j’étais. Fou de mes visages ensanglantés sous mes masques angéliques, de mes cercles barbelés certes christiques et héroïques mais également foutrement égocentriques. Un enfant ! Pfffttt… purement et simplement inconcevable à mon âge et ces pages de mon histoire. Pas pensable, pensez !

 

Pouvez me croire, j’ai presque tout faux dans l’histoire.     Je me donnais pas le droit d’être aimé comme j’étais. Voilà. Alors forcément, pensez ! le droit de faire un enfant ?!

 

Bah ! un enfant sans importance, j’ai dit un jour il y a longtemps à une douce et fidèle amie - qui en comptait déjà quatre -.  et qui cette fois-ci l’échappait belle. C’est vous dire si j’y connaissais quelque chose. Sans doute à cette époque j’étais moi-même un enfant sans importance. Vingt, trente, quarante ans plus tard, et toujours fœtus bouche cousue. C’est gai les amis pas vrai ! Par chance il arrive parfois que, ouf, on rencontre quelques sujets harmonieux dans notre grand vol de bassan boiteux, et c’est tant mieux.

 

Cet enfant plein d’importance que je ne t’ai pas fait. Oiseau aveugle et fou que j’étais. Mais bien sûr, avant l’enfant, bien avant l’enfant était l’amour. Et pourtant, l’amour ça on l’a fait. Des dizaines, des dizaines et des dizaines de fois on l’a fait. Mais on l’a pas dit. Comme des foutus muets, on l’a pas dit. On s’est pas regardé les yeux dans les yeux, les lèvres sur les lèvres, et on a pas clamé haut et clair On s’aime. On s’aime ! Même si on l’a parfois c’est vrai glissé dans le rire d’un murmure, dans le renfoncement lumineux d’un mur. Mais ouais, amoureux clandestins qu’on était, on se l’est pas officiellement graffité sur l'écorce d'un panneau de marbre ou celle d'un arbre le Je t’aime sacré.

 

Voilà, c’est comme ça : pas le droit, amoureux clandestins qu’on était. Pas le droit, surtout moi, mes culpabilités et mes folies, tandis que tu m’aimais, ça alors, comme je suis. Alors non, je l’ai pas dit, je l’ai pas braillé Je t’aime bordel, et je te veux. Nan je l’ai pas dit Merde aux murs. Stupidement j’ai pas déclaré la guerre à l’impossible. Deux vrais branques je vous dis, parce qu’elle aussi, elle aurait peut-être pu y mettre un peu du sien, croyez pas ? Mais elle est ainsi, Femme vata, elle donne elle donne elle donne et elle donne, et elle ne demande rien, jamais rien. Notez que c’est entre autres cette générosité totale qui me fait l’aimer, et pas le fait qu’elle fasse jamais chier. Sur ce point justement, j’eusse aimé qu’elle en demande et en dise davantage. ça m’aurait comme qui dirait invité à réfléchir.

 

Bah, je vous fais pas le détail de l’affaire, la banale love affaire. Alors voilà, comme des glands, on n’a rien dit et on s’est contenté de vivre ravis le lien secret perfusant l’amour de nos veines à nos veines. On n’a pas compté nos innombrables chansonnettes ensemble, ni nos joyeuses boumettes (petites boums à deux à un moment ou un autre de la journée ou la soirée), nos dîners simples et soignés dans la kitchenette, nos gestes et frôlements sans autre raison qu’aimer, être réels, se toucher. Et on n’a pas non plus compté nos baisers lentement effleurés ou alors hop ! vite faits, chipés, dérobés. Et mes interminables rêves éveillés et ton écoute infinie. Et notre joie permanente d’être ensemble. Et nos nuits ou pas ensemble. Et toujours nos accueils et nos adieux, moi du balcon et toi te tordant parfois une cheville sur la chaussée inégale, ton cou vissé au ciel, ton regard vrillé au mien. Vrillé jusqu’au dernier des derniers signes d’adieu, agité de nos mains amoureuses lorsque tu tournais le coin de la rue pour rejoindre ta vie que partout en secret je partageais.

 

Un enfant plein d’importance. L’importance de s’être profondément reconnus, acceptés, choisis. L’importance de comprendre où et ce qu’est la vie.

 

J’ai rien compris, rien vu venir. Un jour, un jour affreux, ton cœur s’est émerveillé ailleurs. La fin du monde.

 

Hier c’est hier. Et déjà le vent l’a poussé loin, très loin, comme il a déjà poussé ce matin. Et maintenant, là tout de suite, cet après-midi aussi ? Pourquoi pas maintenant, pourquoi ne pas le faire cet après-midi même, cet enfant plein d’importance ? Tu parles ! Alors que ton si bel et si total amour chaque jour s’échappe, me filant entre les doigts comme torrent d’air et de braises. Et me voici simple enfant bassan balayé, tourbillonné, depuis des mois agrippé aux frêles montants de bois d’un cerf-volant géant pour le retenir, retenir notre amour. Et regardez, levez les yeux, matez le pantin suspendu gigotant tel un filament désarticulé au cerf-volant dingue qui malgré tous mes efforts t’emporte. Où ? nul n’en sait rien, mais on dirait loin loin loin, jusqu’à se quitter et se perdre, sortir du meilleur de nos vies, s’abandonner et éprouver pour toujours la déchirure de ne plus jamais se voir, ne plus jamais s’aimer. Foutu cerf-volant géant, volant notre amour géant et le ciel de nos vies.

 

Femme vata, femme cheyenne. Et moi que suis-je ? Force peut-être, celle d’être faible, force de pleurer du grand guerrier reconnaissant et acceptant l’irrémédiable perte ? Ou bien hop ! fini, réglé, lessivé, loque à la rue, à la ramasse ? Oui, que suis-je : fine fleur émeraude piquée sur mon pourpoint blanc d’amour et pourpre de sang, souffrant mais toujours croyant, ou bien suis-je chrysanthème fané flétri pendouillant à ma boutonnière anthracite élimée ? Oui dîtes-moi amis poètes et de la vie, suis-je encore de ce monde l’ancolie, pétales pâles qui recueillent l’eau d’amour et de pluie, ou bien suis-je l’impossible pays, le souffle constant du chagrin, l’immense plaine ondulante de la peine, le vaste ciel effondré de tristesse, le grain permanent de l’infinie mélancolie ? Suis-je la perte ? Suis-je ?

 

Cet enfant plein d’importance que je ne t’ai pas fait. Tête en l’air, oiseau fou de bassan que j’étais. Mais après tout, après tout qui sait ce que demain sait ?

 

 

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Ancolies

24-10-2013

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Oiseau fou de bassan appartient au recueil Ancolies - Nouvelles d'une vie

 

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