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Le petit joueur de flûtiau - Tranche de Vie

Tranche de Vie " Le petit joueur de flûtiau" est une tranche de vie mise en ligne par "Ancolies"..

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Le petit joueur de flûtiau

 

Depuis presque la nuit des Temps, depuis la nuit des Neiges blanches immaculées et sacrées que les hommes de leurs pas n’avaient jamais foulées, un mathématicien de génie avait inventé le jeu d’échecs. Éric aimait ce jeu. Adorait ce jeu. Qui était fascinant d’intelligence et de précision sans laisser de place au hasard mais le hasard y faisant cependant merveilleusement bien les choses, le cavalier protégeant l’autre cavalier, ou encore leurs redoutables fourchettes, jouissives lorsqu'on les porte, maudites si l'on les subi, le pion faisant la paire indétrônable avec le fou, les tours dégageant leurs lignes pour s’en faire des boulevards, la dame dotée de son omnipuissance régnant sur ce petit monde.... Éric s’était cependant toujours demandé pourquoi ce nom, échecs, échec comme défaite, comme déconfiture ? Les joueurs d’échecs étaient-ils fatalement des êtres de déconfiture ? Des losers ? Quoiqu’il en soit la Fédération Nationale le nommait « Le plus noble des sports ». Cela arrangeait les affaires de notre héros, physiquement feignant comme pas deux, ultra-sédentaire, d’apprendre qu’il pratiquait un sport. Alternant pièces noires et pièces blanches, Éric jouait contre lui-même et comme dit la chanson, il en perdait autant qu’il en gagnait évidemment. C’était son père, joueur à la petite semaine qui lui avait appris enfant et qui d’ailleurs, lorsqu’ils jouaient, retournait rapidement le plateau de jeu pour se livrer à des parties de dames où il - le père - se sentait beaucoup plus à l’aise. Rapidement l’enfant s’était mis à battre son géniteur aux échecs, comme au tennis d’ailleurs. Au tennis justement, un jour, enfant, Éric assistait à un double-mixte entre ses parents et un autre couple. Soudain son père était tombé courant derrière une balle filante et s’était fait mal au coccyx. La mère d’Éric avait vu aussitôt dans ses yeux le désir du fils de prendre la place du père sur le court, ce qui arriva effectivement. Ce désir était tellement évident que l’enfant en avait eu honte. Tenait-il tant que cela à remplacer son père face à sa perverse narcissique de mère, son père trop faible pour hausser le ton ou taper du poing sur la table pour les mettre sur les i. Rôle que remplit plus tard dans sa vie Éric, longtemps après la disparition de son père. Il haussa le ton et sa mère aussitôt prit peur et devint aimable. Oui, plus tard dans sa vie, Éric enseigna à son tour les échecs à son fils. Au départ il n’avait pu lui apprendre que le nom et le mouvement des pièces mais après il resta quelque temps bloqué : comment inculquer des notions de stratégie à son élève ? La réponse vint tout naturellement s’imposer lors d’un voyage en Irlande où Éric emmena son fils âgé d’une dizaine d’années. Il avait pris un jeu d’échecs avec lui et trouva la solution : il fallait jouer tout simplement, en invitant son fils à réfléchir sur quel déplacement était intéressant à ce stade de la partie pour le fou, le cavalier etc… Le fils devint fan du jeu, Éric lui offrit un jeu électronique et 10 et 15 ans plus tard Fiston y était plus habile que son père, à la grande joie d’icelui que rien ne ravissait plus que l’accomplissement de son rejeton. Maintenant l’époque était aussi au jeu sur le net mais Éric ne le pratiquait pratiquement pas, une fois tous les 6 mois 3 parties avec son fils habitant à l’autre bout de la France. Il préférait retrouver chaque dimanche un petit groupe d’amis avec lesquels il jouait 3 ou 4 heures. Certains de ces amis étaient accrocs au jeu sur internet et Éric désapprouvait, trouvant que c’était une perte de temps comme tous les jeux vidéo qu’il jugeait sans les connaître - donc de façon débile - débiles. Or il se passa de façon inexplicable un étrange événement. Pris d’un désir aussi inattendu qu’improbable, Éric de demanda un jour combien de temps il pourrait jouer d’affilée sur le net. Aussitôt pensé, aussitôt fait, il y passa 36 heures, ne dormant naturellement pas puisqu’il ne s’arrêta que 2 fois 2 minutes pour manger 2 bananes. Et régulièrement remplir son verre de sirop de framboises et aller pisser. Naturellement, à la fin des 36 heures sur l’échiquier, il faisait absolument n’importe quoi, les yeux sortant de leurs orbites et versant des larmes de fatigue sur l’écran. Cet événement eût des conséquences considérables. Et désastreuses. Éric se retrouva totalement déstabilisé par cette expérience, dont il mit d’ailleurs quelques jours physiquement à se remettre. Désastreuses ? Il avait rompu son équilibre fondamental, fait d’écriture et lecture et musique et méditation quotidiennes. Il se sentait maintenant hors de lui-même. Et le piège referma ses mâchoires sur lui comme sur tant d’autres. Éric se mit à jouer toute la journée et toute la nuit sur son ordi. Il ne savait plus rien faire d’autre. Il était attiré par le jeu tel un cow-boy à la gorge asséchée errant dans le désert et découvrant subitement un pack de 6 bien fraîches. Non, plus rien d’autre ne l’intéressait et il enfreignait toutes ses propres règles. Il ne sortait plus et n’allait même plus au groupe du dimanche. Le piège était les points positifs ou négatifs attribués à l’issue des parties, en cas de victoire ou de défaite, et le résultat indiquait le niveau du joueur. C’était le classement international officiel, le classement Elo, tel était son nom. Et le malheureux joueur tenait à ses points comme à la prunelle de ses yeux. Tel un accroc des casinos, plutôt que s’arrêter lorsqu’il gagnait, il s’obstinait lorsqu’il perdait, pour se refaire comme on dit couramment dans les salles de jeu ou sur les hippodromes. Et ne faisait que s’enfoncer d’avantage bien sûr. Trou qu’il fallait par la suite combler en remontant, en regagnant, en reperdant, en regagnant en reperdant Et ainsi de suite.  Le pire est qu’Éric n’y prenait plus aucun plaisir et qu’il commençait même à détester ce jeu, qu’il pratiquait dorénavant mécaniquement et qui avait perdu tout son attrait et son mystère. C’était donc particulièrement improductif. Et l’écriture et la lecture et la méditation et la musique avaient disparu, créant chez lui un vide carrément existentiel. Éric s’inquiétait : cela durerait-il longtemps ? Il souffrait de ne pas écrire, de ne pas composer, de ne pas travailler et être utile, lui qui avait instauré peu à peu dans son existence comme une règle ce principe, faire œuvre utile même s’il elle n’était reconnue que par 3 ou 4 ou 5 ou 6 malheureux clampins, ce qui ne l’avait pas empêché d’être un bourreau de travail. Et voilà qu’il passait 16 ou 18 heures par jour à déplacer des pièces sur un écran, devenant lui-même l’un de ces addicts qu’il en quelque sorte méprisait car ils ne faisaient rien justement, rien que s’emplir de vide et procrastiner, tandis que, bien que tout doux avec les autres, Éric était un bagarreur de la vie. On refait pas le monde, on le fait chaque seconde, c’était l’une de ses innombrables devises. Et voilà qu’il se trahissait, qu’il se niait lui-même. Ô, il était trop indifférent à son propre endroit pour se détester, il ne s’était jamais intéressé à lui, simple spectateur de sa propre vie, bien qu’il y eût opéré des choix drastiques, moraux et esthétiques, venant du plus profond de lui-même. Spectateur de sa propre vie ! Il n’était pas sans comprendre qu’il s’agissait là des conséquences des graves carences affectives de son enfance mais il avait décidé de s’en foutre. Ma vie privée ne me regarde pas, ajoutait-il. J’en ai royal air foutre, chantait-il. Bon, les échecs ? Allait-il enfin se décider à fermer tous ses comptes sur le site (il en avait plusieurs, pour la journée, pour la nuit, avec des objectifs différents) pour revenir à lui-même, un lui-même qui lui réussissait plutôt bien puisqu’il rimait avec calme et apaisement. Tandis que depuis qu’il jouait  sur l’ordi, il constatait à l’heure du réveil - variable selon le temps où il avait joué précédemment et l’heure à laquelle il s’était finalement couché - qu’il avait dormi de travers dans son lit. Cela suffit, pensait-il, qu’est-ce qui m‘arrive ? Une chose était troublante : Éric prenait un médicament appelé subutex, substitut à l’héroïne. C’était son médecin que le lui avait prescrit quelques années auparavant pour une raison que son patient ignorait. L’héroïne n’avait fait partie qu’une demi-douzaine d’années dans sa vie et cela remontait à 40 ans. Mais docile il avait pris le médicament. 8 mg quotidiens. Un médicament que les pharmaciens dispensaient avec la plus grande précaution et attention. Et puis, il y a quelques mois, il avait vu un film, « Médecin de nuit », où un brave docteur quelque peu véreux recevait nocturnement dans sa voiture toutes sortes de toxicos, eux-mêmes nantis de paquets de Cartes Vital afin que le médecin prescrive des tonnes d’ordonnances de subu à la ronde. Éric avait également appris dans ce film que le cachet de 8 mg se vendait 200 euros dans la rue. Et moi je prends ça comme du petit pain, comme du petit lait ? s’était-il dit. Halte-là ! Il avait annoncé à son médecin - qui avait changé entre temps - qu’il désirait arrêter et commencer par diminuer les doses de moitié, puis du quart, jusque l’arrêt total. Le médecin avait acquiescé mais, à l’un des rendez-vous suivants, elle - c’était une femme tout-à-fait charmante - s’était enquise de savoir si cette diminution n’avait pas eu des conséquences collatérales, comme devenir addict au poker par exemple - Éric jouait au poker parfois aussi. Addict au poker, c’est ce qu’elle avait dit. Tandis qu’Éric devenait addict aux échecs sur ordi. Il ne voyait pas le rapport mais s’interrogeait sur la coïncidence. Cela ne pouvait pas en être une, c’était impossible. Quoiqu’il en fût, il ne prenait plus de subu et avait aujourd’hui, sur le sagace conseil de son psychologue très certainement pour endiguer le pervers engrenage, repris la main une heure durant pour écrire ce texte plutôt que jouer, et l’écriture appelant l’écriture comme la charité appelle la charité et la cruauté la cruauté, il espérait avoir brisé le cercle maudit. Que l’on ne lui parle plus d’échecs ! Telle la truite de Schubert cela lui donnait maintenant de l’urticaire. Même s’il allait jouer cette nuit, la nuit tous les chats étant permis. Incorrigible, comme disait Belmondo. Mais Bon Dieu, de quoi sommes-nous donc fait ? s’interrogeait Éric. De mou de chat ? En tout cas, je ne veux plus jouer la journée. Forbidden, interdit, verboten ! Je veux écrire, publier, lire, faire de la musique, méditer. J’ai commencé aujourd’hui, demain je poursuis. Seigneur svp, Faîtes que la muse soit là. Perdre mon temps dans la journée, je ne pourrai plus le supporter. Non, non et non, ce n’est pas moi « ça », « ça », ce cœur sans objectif ni volonté, mou, vide, paresseux et sans doute devenu berk ! du pire oiseux.              

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Ancolies

19-10-2023

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Le petit joueur de flûtiau appartient au recueil Nouvelles d'une vie

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies.

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