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La tête là où il faut pas - Tranche de Vie

Tranche de Vie "La tête là où il faut pas" est une tranche de vie mise en ligne par "Ancolies"..

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La tête là où il faut pas

 

J’ai passé trop de temps la tête dans le juke-box bébé. Ça m’a niqué les fusibles, cramé une fois pour toutes les plombs, plus rien qui fait masse même avec des dizaines de rouleaux de chatterton. Je ne le regrette pas, j’ai pris, oh oui j’ai pris du bon temps. Quand à 14 ans - je sais, c’est tard mais avant j’étais jusque-là prisonnier dans un collège catholique privé qui n’a pas fermé un seul jour ses horribles grilles de fer forgé en mai 68, mais rassurez-vous j’ai très rapidement rattrapé mon retard -, quand à 14 ans donc j’ai tout pris en même temps dans la figure, découvert le blues, anglais et américain, le rock, le psychédélisme californien, le chichon, le picrate de mauvaise qualité, sécher les cours, taxer les bd pour adultes, taxer au fur et à mesure de leur publication les 6 premiers numéros de L’écho des savanes, du Canard sauvage, de Mormoil, taxer les vinyles…

Mon plus aboniblable forfait : rentrer dans le Monoprix de la rue de Passy Paris 16ème, me rendre au rayon disques, rassembler une quarantaine de 33 tours des musiques précitées, les ranger ensemble dans l’un des bacs, sortir du magasin, attendre 10 minutes, rentrer à nouveau, me diriger tranquillement vers le rayon susmentionné, attraper la pile sous le bras, ressortir tout aussi tranquillement… Une fois dehors je me suis dit Tu devrais courir peut-être non ? Non, même pas. Mon père voyait ma chambre se remplir à vue d’œil, il me demandait très suspicieux C’est quoi tout ça ? C’est des copains qui me l’ont prêté. Une fois, j’avais tiré un gentil bouquin sur le chichon et la beuh dont le titre était L’herbe bleue. Ce salopard a fouillé ma chambre en mon absence et l’a trouvé : C’est quoi ça ? Même réponse : C’est un copain qui me l’a prêté. Tu vas me faire le plaisir de lui rendre vite fait. Il avait une trouille bleue comme cette herbe de la dope. Une fois, plus tard, quand j’étais en première, il a été convoqué par le directeur de mon lycée qui lui a raconté qu’il y avait de cette fameuse dope qui circulait dans l’établissement et que je n’y étais sûrement pas pour rien. Il était désarmé.

Gens de bien, rassurez-vous, je n’ai pas taxé très longtemps. Il suffisait que je désire quelque chose pour l’obtenir par ces moyens illicites, c’était trop facile et sans limites, et il m’a paru évident que j’allais me faire choper un jour ou l’autre. Je ne tenais pas plus que cela à affronter les coups redoublés de cravache de mon géniteur. Non, ces coups de cravache je les connaissais depuis bien trop longtemps, le samedi après le déjeuner à la lecture des bulletins scolaires de la semaine. Peut mieux faire y’avait marqué partout. Je me contentai en effet de petites moyennes sans lever le petit doigt et ça rendait mon père barje, lui qui projetait ) 1000% que je fasse math sup et spé puis l'ENA ou Polytechnique - tandis que j'étais un littéraire mais qu'à cela ne tienne - et il se vengeait sur mon cul nu, histoire de m’apprendre à bosser.

Peine perdue pour les manuels scolaires, moi je bossais à mort les pochettes des vinyles, la liste des musicos qui avaient participé à l’album. Après j’allais explorer les autres albums sur lesquels ils avaient joué, leur discographie solo, j’étais un spécialiste. 50 ans après je fais toujours pareil avec les bouquins. Quand je découvre un auteur - ricain bien entendu - qui me plaît, outre me taper l’intégralité de sa bibliographie, je m’informe quant à ses copains écrivains (la colonie du Montana, la colonie du Texas, les p’ tits gars de la Louisiane…) et je me les farcis. Je me réfère également à l’éditeur, j’écume son catalogue. Jeune je me suis tapé la littérature européenne et russe. Il y a longtemps que je ne peux plus, trop étroit, j’étouffe là-dedans. 30 siècles d’inconscient collectif ça file un sacré coup de frein à l’imagination, même s’il est bien entendu qu’il existe moult exceptions dont j’ignore l’existence.

Aujourd’hui, pour revenir au juke-box, je suis un peu lassé des guitares grunge et autres chansons rock ou pas, définitivement art mineur même si quelques artistes tiennent la distance et ceux-là je les écoute encore. Quant à la musique classique, art mineur art majeur, m’en fous, peux pas sacquer. J’en ai été gavé toute mon enfance et mon adolescence, alors ne me parlez pas d’orchestre symphonique, c’est un non catégorique et épidermique. L’opéra et pire l’opérette - il grandira car il et espagnol -, me filent de l’urticaire tout comme la truite de Schubert dès les premières interventions des barytons et autres cantatrices avec les voix gonflées comme des grenouilles qui cherchent vous savez quoi. A la rigueur je mettrais le piano solo à part, peut-être quelques-uns des nocturnes de Chopin, quelques études de Czerny, Satie, certaines de ses gnossiennes et gymnopédies… Tout ça me rappelle une blague des années 70 d’un excellent dessinateur français de cartoons et de caricatures sophistiquées, dessinateur du nom de Mulatier : Beethoven était tellement sourd que toute sa vie il a cru qu’il faisait de la peinture. Ce n’est pas faux, la musique est une forme de peinture qui compose avec le silence comme le peintre compose avec le blanc. Ecoutez l’album live de Barbara : sans soucis d’élocution ou de prononciation, elle lance ses traits mélodiques de voix comme on balance dans l’art abstrait des coups de pinceaux sur la toile. D’ailleurs, depuis 3 mois, je ne compose plus, je peins. Ô bien modestement, j’ai juste acheté des cahiers canson et des boîtes de pastilles de gouache comme les écoliers. Evidemment c’est très limité mais on peut faire des trucs plaisants quand même. Et toujours évidemment, une fois jeté à l’eau, une fois les premières grandes œuvres crachées sur ce papier épais, on devient plus exigeant, on cherche à progresser. Alors maintenant je mélange pastilles de gouache (y’a un bleu que j’aime bien) et acrylique. De là à faire un à-plat uniforme, je repasserai. La sensation du pinceau qui glisse sur ce papier vaut bien celle des doigts sur un manche de guitare. Idem, la peinture m’a placé l’écriture en arrière-plan. Ce soir, j’ai dîné chez des amis, une fois rentré j’ai peint un homme bleu perdu dans un brouillard jaune et gris, et maintenant j’écris ceci. Ensuite j’enverrai quelques liens de vidéos live choisies à des amis choisis puis je jouerai aux échecs en ligne en écoutant Clapton ou Bryan Ferry avant que de finir La route, sans conteste avec Méridien de sang le meilleur bouquin de Cormac Mc Carthy.

Non je ne sais pas m’arrêter, ma journée n’est jamais terminée, ma soif jamais étanchée, comme un enfant j’en veux toujours plus, je n’en ai jamais fini. C’est ce que je disais : j’ai passé trop de temps la tête dans le juke-box baby et je l’ai senti passer pour mes plus grands frissons toute ma vie à partir de ces fameux 14 ans. Comme me le dira le grand Saint Pierre à l’instant du jugement suprême : Ite missa est. C’est ça professeur Tournesol, 3ème porte à droite, toujours un peu plus à l’est.

  

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Ancolies

16-12-2024

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La tête là où il faut pas appartient au recueil Nouvelles d'une vie

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies.

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