"Epaule nord" est un texte mis en ligne par
"Ancolies"..
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Epaule nord
J’ai enfoui mon visage au creux de son épaule. Son épaule nord. Brrr ! Il y faisait frisquet, bien pire, glacial, polaire ! J’ai tenté l’autre côté, j’ai passé la nuit sur son épaule sud. Mon Dieu, toute cette nuit durant le sommeil a brillé de tous ses feux, irradiant nos rêves communs. Les seuls rêves que nous avions étaient l’instant, demain sera une autre matinée, un autre après-midi, demain sera une autre nuit. Aux premières lueurs, sans faire de bruit j’ai dit « Un instant à la fois, c’est là mon mode d’emploi ». « Moi non plus je ne veux pas de promesses, a-t-elle répondu. Pas d’avenir. Je ne veux pas de faux soleils ». Ainsi accordés nous avons traversé le fossé de l’aube, puis très doucement absorbé la tasse de thé pour elle, de café pour moi. Nous étions bien, sans raison aucune de maudire les choix du hasard et des saisons. Dehors, poussées par une très légère brise, flottaient paisiblement des nappes de brouillard. « Pourquoi ton épaule nord est-elle si froide ? » ai-je demandé. « C’est qu’elle a traversé des contrées qui n’auraient jamais dû exister, qui n’auraient jamais dû être mises au monde » a-t-elle répondu ondulant sa chevelure brune et blonde. « Ainsi tu as souffert ? » ai-je repris. « Hier est déjà poussière, hier est si loin derrière. Je l'ai oublié mais pas mon épaule, non pas elle. C’est la raison pour laquelle elle te joue ces mauvais tours polaires. J’en suis si désolée » a été sa réponse. « Mais ton épaule sud a traversé des pays chauds n’est-ce pas ! Il ne peut en être autrement, j’y ai passé une si merveilleuse nuit » ai-je repris. « Cette nuit elle-aussi est déjà hier. Tu sais comme moi ce que nous avons à faire : à chaque nouvelle seconde, à chaque infime détail, il s'agit d'éphémère. A soigner, à célébrer, à faire. C’est la somme de tous ces éclats présents et fugitifs qui écrira à chacun notre histoire, la tienne, la mienne. Je me fous des lendemains, eux-aussi sont si loin, la vie est toujours maintenant et ici » a-t-elle dit. « Tu es si jeune, comment as-tu appris toutes ces choses ? » lui ai-je demandé surpris. « J’ai si longuement observé les hommes maladroits, j’ai vogué seule et les voiles nues sur l’océan en écoutant gémir, souffrir, hurler et sans fin courir le vent, j’ai parlé d’un langage inconnu aux branches garnies de bourgeons de fleurs des arbres qui vers moi se penchaient pour connaître mes secrets. Egalement sous la tache de lune cachée par les nuages j’ai marché dans les sables de la lagune et à midi entre les herbes hautes de la prairie. Oui j’ai vu et je suis restée. Je ne cherche pas à convaincre, a-t-elle poursuivi, je me contente d’énoncer. De cette vie je suis à la fois silence et cantatrice, baiser et cicatrice, actrice et spectatrice, observatrice et témoin ». Peu à peu son épaule sud avait pris le dessus, le brouillard s’était dissipé. Dans la cuisine où nous étions installés le soleil éclairait son visage. « J’aime ton visage » ai-je dit. « Mon visage a mille visages, a-t-elle répondu, à chaque nouveau paysage rencontré, à chaque nouveau village visité, mon regard s’y promène et s’enrichit de nouvelles images. Nous avons dormi dans un chalet de bois que je ne connaissais pas, ni cette vallée où il se cache, ni ces montagnes qui le surplombent. Mon visage a déjà changé depuis qu’hier, il y a mille années, nous nous sommes rencontrés ». A mon tour j’ai répliqué « Hier j’ai aimé ton visage d’hier. J’aime également celui de cette matinée. Ô oui je te contemple, et j’aime ce que je vois ». Non je n’ai pas parlé de demain. Demain n‘existe pas. Le calendrier n’existe pas, Dieu n’existe pas. Une nouvelle fois seul l’instant aussi fugitif soit-il existe. Cet instant est infini. Hélas nous humains sommes privés, infiniment privés, privés d’infinité. Nous pouvons bien combattre, de toutes nos faibles forces lutter, nos limites nous laissent toujours d’amour inachevés. Souvent nos sandales ne sont plus à nos pieds et nos cœurs sont robes de bure striées de déchirures. « Je dois m’en aller » a-t-elle dans le silence qui maintenant nous enveloppait déclaré. « Que la route te soit propice, lui ai-je souhaité. Je suivrai la mienne qui je ne sais pourquoi longe les précipices. Si fait, je le sais, ils sont les bras tendus de mes péchés, de ma vanité ». « Reste fort, mon amour reste fort, reste bien debout et ta route restera d’aplomb, restera solide. Je ne te connais que d’une nuit déjà oubliée et d’un fragment de matinée cela m’est suffisant, je le sais. Maintenant embrasse-moi, nous ne nous reverrons pas ». Sans prononcer un mot, j’ai approché mes épaules des siennes, la nord et la sud, j’ai ressenti un éclair à la fois de glace et de fièvre et ma peau contre sa peau, mes lèvres sur les siennes, j’ai obtempéré. Sans le bruissement d’une ombre battante d’un plus infime regret, nous nous sommes embrassés. Sans elle je l’ai reprise, cette route escarpée mais cependant sûre, certaine, solide. Elle me l’avait confortée mais même sans elle je le savais. Depuis que moi-même m’étais il y a fort longtemps donné la vie. Je ne savais rien de la sienne et c’était très bien ainsi. Le savoir, la connaissance tuent l’imagination, l’espérance, signent la mort, parfois de l’amour, et toujours du don du mystère et de la magie, toujours.
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Epaule nord
appartient au recueil Ancolies
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