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De quelle façon prérérez-vous mo... - Texte

Texte "De quelle façon prérérez-vous mourir ?" est un texte mis en ligne par "Ancolies"..

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De quelle façon

préférez-vous mourir ?

( dernières nouvelles

de mon père )

 

                                

 

J'aimerais mieux qu'on hurle et qu'on meure peut-être

j'aimerais mieux qu'on brûle tout entre nous

Qu'on soit injustes, cruels, malhonnêtes

j'aimerais mieux qu'on mette

qu'on mette le fou

 

Danse, c'est la guerre, la guerre du silence

et chacun sur ses loups, sur ses chiens de faïence

Et partout la pluie, sans espoir et sans lune

partout où nous marchons

des tessons de rancune

 

Où qu'ils aillent ils s'accrochent et s'entaillent

nos deux cœurs où qu'ils aillent, s'écorchent à nos failles

Prairie ensanglantée, champ d'amour de bataille

herbes hautes hérissées

de nos larmes d'aimer

de nos larmes d'aimer

 

 

 

Alors, de quelle façon préférez-vous mourir ? Nan je vous demande pas si vous penchez plutôt pour la pendaison, le revolver, la guillotine, l’immolation à l’essence de térébenthine, ou que sais-je encore, la noyade, être sauvagement piétiné lors d’une folle bousculade ou alors étouffé emporté par une incoercible marrade. Nan, je vous demande si vous préférez mourir hop ! comme ça, d’un coup, brutalement, sans vous en rendre compte, ou bien doucement, tout doucement, comme une bougie en sa danse de plus en plus frêle ?

 

En résumé : préférez-vous mourir seul ou accompagné ? Car attention, il n’y a pas que vous dans l’affaire. Restent les autres, ceux qui vous aiment (ceux qui vous aiment pas on s’en fiche).

 

Des fois on dit " Au moins il n’a pas souffert ", ou encore " C’est une belle mort ". C’est l’hypothèse une : allez hop ! victime d’une attaque subite ou d’un accident lapidaire, vous n’avez en effet et bravo pas souffert (de mourir s’entend, pas de vivre, faut pas trop en demander quand même). Ok pour le défunt mais les autres ? Quoi les autres ? Ben les autres c’est votre âme non ? Le souvenir que vous leur laissez. Votre trace. Votre expérience, votre sagesse et votre humour si vous en disposiez. Et bien sur et surtout votre sens et votre amour.

 

A quoi songent les morts ? A quoi songe mon père, victime de l’hypothèse une ? Oui à quoi songe-t-il de son bout de terre humide ou de son coin de ciel agité, quelles pensées l’habitent et quels regrets l’accompagnent ? Et quels regrets m’accompagnent, moi son suivant ?

 

J’ai dix-neuf ans, seul pour une semaine avec lui dans le grand appart de Paris. Un cas de figure assez rare dans cette famille nombreuse. Un soir banal comme d'autres de cette semaine, on dîne ensemble, et le lendemain matin je m’arrange comme d'hab pour juste le croiser, histoire d’éviter ses habituelles déceptions et remarques rapport à mes cheveux trop longs, mes mauvaises habitudes vestimentaires, mon être bancal en général, bref toutes ces routines conflictuelles et barbantes. " A ce soir ! " on se lance, tandis que je m’esquive. Une heure plus tard, dix heures du mat, téléphone à mon bureau, message : Votre père a eu un malaise, il est transporté à l’hôpital américain de Neuilly. Je saute dans un taxi, j'ai le cœur qui bat fort, j'arrive sur place. Un oncle est déjà là, dans le hall d’entrée, discutant avec un médecin. Je veux le voir !       je dis. Plus tard ! répondent-ils. Maintenant ! je rétorque. Mon oncle pose une main sur mon épaule et m’annonce : Sois un homme : il est mort.

 

Scié. Carrément les jambes coupées. Suis tombé assis sur une banquette se trouvant providentiellement derrière moi. Imparable.

 

Savez quoi ? J’avais jamais pu lui dire que je l’aimais. L’organisation familiale (et aussi générationnelle) ne se prêtait pas à ce genre de rapports. Une fois, quelques années plus tôt à l’école, le directeur de division annonçait aux élèves réunis qu’un de nos petits camarades serait absent quelques jours, son père venant de passer l’âme à gauche, et nous demandait d’être sympas avec lui à son retour. C’était pas le mien, de père, mais ça m’a filé une sacrée secousse. J’ai eu peur, très très peur.

 

Cinq ans plus tard et sans prévenir, cette fois c’est la bonne, cette fois c'est la mienne, c’est le mien, de père. Oh, tout bêtement ça se passe.  Il arrive à son bureau, se sent mal lors de la première réunion de la matinée, on l’allonge sur un canapé, on appelle une ambulance. Il meurt dans l’ambulance. Au collègue qui l’accompagne dans le véhicule blanc à croix bleue, il a le temps de glisser : Dis leur que je les aime. Et puis voilà.

 

Merde, l’avait quarante-neuf ans, une femme, cinq enfants, des amis à la pelle, vraiment à la pelle vu comme il était de bonté et sympa, l'avait des sœurs, des belles sœurs et beaux frères, une mère....

 

Et il meurt seul. Quel dommage, quelle tristesse. Pfffftt quelle connerie, quelle absurdité.

 

D’ailleurs on sait même pas de quoi il est mort. On a même fait une autopsie pour comprendre. On n’a rien compris, sinon découvert qu’il souffrait d’un bel ulcère de stress, lequel ne justifiait aucunement une si belle disparition.

 

L’est mort seul. Quelle tristesse. Quel regret. Quelle ânerie. Oui, quelle fichue saleté.

 

Je suppose que j’y suis pour rien, sinon pour la part rebelle et déceptive déjà décrite, mais, en plus naturellement du chagrin, trente ans plus tard j’en éprouve encore de la culpabilité. Qu’il se soit barré sans que j’ai jamais pu lui dire que je l’aimais.

 

Si je pense à lui ? Souvent. Et face à ses yeux depuis trente ans clos,  j’ai honte de mes défauts. Mais j’espère qu’il reconnaît quand même mon travail. Et puis je me demande quelle serait ma vie d’aujourd’hui s’il était toujours-là, si on se parlerait ou si on serait depuis longtemps fâchés. Si on s’aiderait et s’aimerait, bien que j’ai toujours les cheveux trop longs et peignés par le vent et que je ne porte toujours ni chemises ni vestes sauf exceptions.

 

Au foot de Fiston, y a des papas de petits joueurs, des papas qui ont toujours leurs papas à eux qui viennent régulièrement applaudir les dribbles de leur petits-fils. Je les envie ces papas qu’ont toujours leur papa. Je me demande s’ils savent la chance et le bonheur qu’ils ont,  ces veinards.

 

Et quoi le mien, de papa ? Sacré lâcheur, va ! Spèce  de salopard !  Et ma colère ! Eh toi, grand couillon, tu pouvais pas le dire à tes enfants que tu les aimais ?

 

Récemment j’ai vu un médecin mi-asiatique mi-je sais pas quoi. M’a déclaré quasi d’emblée que j’avais dans l’omoplate un point de culpabilité rapport à mon père. M’a fait allonger et s’est livré à différentes manipulations corporelles guidées par de lancinantes oraisons : Vous vous concentrez sur votre front, vous voyez une lumière orange et une porte ; maintenant vous vous concentrez sur votre poitrine, la lumière est mauve et vous ouvrez la porte ; vous découvrez un escalier que vous descendez jusqu’arriver à une crypte où il y a plusieurs portes ; vous vous concentrez sur votre ventre, la lumière est jaune et votre guide ( Euh... qui ça ? lequel ? où ça ? ) vous indique laquelle de ces portes ouvrir ; derrière vous trouvez votre père ; vous prenez sa main et l’entraînez avec vous, vous remontez les escaliers, arrivez à l’air libre, suivez le chemin et gravissez une colline ; vous vous concentrez sur votre front, la lumière est bleue ; vous marchez ensemble un moment puis vous redescendez et le raccompagnez jusque sa crypte.

 

Plus tard vous achetez ou cueillez une fleur domestique ou sauvage, que vous allez ensuite doucement déposer sur la Garonne en lui disant : Pars en paix, tout est à sa place, tout est pardonné, tout est résolu.

 

Bon. Je l’ai pas encore fait, déposer cette fleur sur le courant du fleuve ou d’une autre rivière, la regarder s’éloigner au fil de l’eau et des étoiles sans paupières de nos vies. Peut-être demain, dans un mois, un an ou dix, peut-être que je le ferai. Peut-être que je la ferai un jour, la paix.

 

J’avais un beau-père. Un gars du sud-ouest, un gars costaud, un gars super, un gars en or, bouffant la vie, le rire, le plaisir. Ex rugbyman et s’occupant maintenant d’équipes cadets d’un grand club, emmenant les jeunots musclés et ravis en Angleterre, en Australie… Jeune soixantenaire et en presque pleine forme - mangeant et buvant bien certes, mais ne fumant ni ne présentant le moindre souci majeur question santé.

 

Et puis, comme ça, par un joli printemps, comme ça soudain, sans qu’on sache jamais pourquoi : cancer ! Expéditif le cancer, huit mois. Les quatre premiers mois, Beau-Papa semble se maintenir, et puis voilà que ça dégringole à vue d’œil et qu’il devient, malgré le désir contraire et obstiné de chacun, voilà qu’il devient très très difficile d’y croire encore et de se raccrocher à la forme la plus minime d’optimisme.

Bon. Lucide et rassembleur, Beau-Papa organise un ultime Noël familial dans sa maison natale d’Agen. Las ! A peine arrivé de Paris entre ces murs qui l’ont vu grandir, il doit être hospitalisé d’urgence. C’est fini, lui dit-on, simple question de jours. Bon, vous préférez faire ça chez vous ou chez nous ? Chez moi, il leur répond du tac au tac.

 

On a installé un lit médical dans le salon et entretenu en permanence le feu de la vieille cheminée. Plein de ses potes qu’il comptait bien nombreux sont passés lui dire Salut. Et nous on a passé dix jours avec lui. Nous : sa sœur, sa seconde femme, ses filles, leur demi-frère son fils, et moi aussi, proche de lui certes mais forcément un peu à part de leurs histoires de famille.

 

Sous des apparences à peu près sauvegardées et comme un peu partout, plutôt lourdes des fois souvent les histoires de famille : sacs de nœuds, de peine et de pierres, ressentiments et vieilles rancunes, incompréhensions, ratés, malentendus et quiproquos, parfois même fâcheries, bouderies etc.…

 

Sa femme, sa sœur, ses trois filles, son fils : dix jours durant, z’ont tous pu lentement parler avec lui et vice versa. Z’ont pu faire le ménage, dire leur amour, évacuer leurs colères, énumérer leurs regrets. Z’ont fait la paix. C’était dur, terriblement triste bien sûr, et aussi très riche et émouvant. Jusqu’au dernier jour Beau-Papa a veillé à ce que son fils remonte de la cave de bonnes bouteilles. Il a tenu jusqu’au 2 janvier, sûrement soucieux de ne pas laisser de tristes traces d’anniversaire les jours symboliques de fête qui nous restent à vivre. L’a tenu jusque là, épuisé. Le 2 janvier, on lui a dit : C’est bon, tu peux y aller. Et merci pour tout.

 

Dix jours pour changer l’issue. Pas celle de la mort, celle de la vie. Celle de l’âme, du souvenir. Parler, se taire, dix jours pour partir irrésolu ou en paix. Et pareil pour les restants, dix jours pour faire des jours et des vies à suivre irrésolus ou en paix. Et c’est pas du tout mais alors pas du tout pareil pour ceux-là, qu’en ont encore des jours et des vies à suivre. Ils parlèrent dix jours et son enterrement fut serein, et de larme pure la poignée de terre lancée par chacun par-dessus le cercueil.

 

Serein enterrement. Pas exactement comme celui de mon père à moi où j’ai piqué avec l’une de mes sœurs - Sœur sentimentale évidemment - le pire fou-rire nerveux de notre carrière, nous obligeant elle et moi la cérémonie à peine entamée à brusquement plonger nos visages entre nos mains, faisant mine de nos épaules, de nos têtes et de nos hoquètements d’être submergés et secoués de sanglots et chagrin. Au point de devoir quitter l'église, la tête toujours enfouie au creux des mains, pour nous écrouler de rire sur l’herbe derrière le vieil édifice de pierres bretonnes en attendant que ça passe.

 

Vu que ça ne passait pas, une tante est venue au bout d’un moment s’inquiéter de ce qui diable nous arrivait, nous enjoignant de tout cœur à nous ressaisir. Plus tard, sœurette et moi sommes rentrés individuellement par deux portes différentes dans l’église, prenant un soin rigoureux à ne pas croiser nos regards jusque l’Ite missa est concluant l’épouvantable cérémonie, serrant les fesses pour que ça ne nous reprenne pas.

 

Tu parles de sérénité, tu parles d’un recueillement !

 

Sans compter que, à peine ma place regagnée, sur le banc des chefs de famille placé de profil par rapport au prêtre, je remarquais immédiatement que les plus qu'usées planches de bois soutenant l'autel de la petite chapelle quasi millénaire ployaient vachement dangereusement aux moindres déplacements des lourds croquenots de l'officiant. Chouette, un sujet supplémentaire de marrade ! soupirais-je intérieurement, non sans remarquer que mon voisin, un proche et sympa cousin, l'avait remarqué lui aussi et suivait comme moi, fasciné et haletant, l'instant où... Craquera ? Craquera pas ?? Eh oui, crac, l'instant a lieu et le malheureux prêtre s'enfonce brusquement jusqu'à la cheville au sein du sol vide. Heureusement, en vieux routard qu'il est, il se dégage rapidement et poursuit jusqu'à son terme la cérémonie en se livrant mine de rien à de compliqués déplacements de jambes pour éviter la zone sinistrée. Face à lui, l’assemblée ne voit rien du bas de son corps, caché par la draperie couvrant l’autel, et s’interroge perplexe quant à ces curieux sautillement. Aux premières loges, cousin et moi sommes à peine tendus toute l'heure durant. Eh oui, je me répète, tu parles d'une sérénité et d'un recueillement ! Tu parles d'un putain d’apaisement !

 

Dis, tu nous en veux pas, à moi, à grand cousin, à  sœurette, tu nous en veux pas dis Papa j’espère ?! C’est ta faute aussi ! Partir comme ça, sans prévenir, à l'anglaise, en suisse, en douce, à la sauvette. Oui je suis vachement en colère après toi pour la façon dont tu t’es barré et parce que tu n’as pas dit je t’aime. Enfant bien arrimé, moi je pouvais pas, mais toi, re grand couillon, pourquoi tu l'as pas fait ? 

 

Bon. Papa et camarade. Tu m’as laissé ta souffrance mais on va pas en rester là. Pour la fleur sur le fleuve, je verrai ce que je peux faire. Un lys peut-être ?

 

Ok un lys, et je l’ai fait.     

 

 

 

 

 

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Ancolies

06-01-2018

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De quelle façon prérérez-vous mourir ? appartient au recueil Ancolies - Nouvelles d'une vie

 

Texte terminé ! Merci à Ancolies.

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