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Sauve moi fort et vite - Tranche de Vie

Tranche de Vie "Sauve moi fort et vite" est une tranche de vie mise en ligne par "Ancolies"..

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Sauve-moi fort et vite

 

Imaginez. Vous êtes une mâchoire en plus que peine, en souffrance autant diffuse que désignée et pleine, en rage pas encore résignée mais pas mal impuissante. Vous êtes en guerre, en état de siège. Vous êtes une mâchoire comme une âme en stupéfaction et en interrogation inquiète quant à la suite des événements et des dégradations annoncées. Vous êtes ligne croisée de barbelés sereins et révoltés. Vous êtes tout ça et bien d'autres choses. Vous pleurez jamais mais c'est pas l'envie qui vous manque des fois. Mais bon, pleurer seul !

Et chaque semaine, à l'hôpital-école dentaire, une étudiante presque vierge et tout en blanc vous massacre et vous soulage. Parfois, le fait-elle exprès, elle appuie son sein gauche contre votre visage en vous triturant l'intérieur de la bouche, qu'est pas ragoûtant, et ce dernier détail vous attriste. Chaque semaine je suis amoureux d’elle et d'elles, car elles sont nombreuses à s’occuper de moi, mais je vois pas bien comment la réciprocité pourrait exister. Comment ne liraient-elles pas en mes gencives cramées et mes céramiques de tabac taguées ? Comment n'y verraient-elles pas mon âme grise et cramoisie ? Et comment pourraient-elles l'aimer ? Ce dégoût, cette putain de tristesse m'empêchent pas de chaque semaine tomber amoureux d'elle et d'elles, et heureusement bordel.

Julie, Sabine, Kareen, Pascale, Sophie, une autre Sophie, Nadine, Dany, Sylvianne. Que de belles ! Et ce matin j'ai passé trois heures avec Claire, 5ème année. Claire et moi. Notre première fois. Claire, émouvante et mariée et pure. J'avais envie de lui sauter à l'avant-bras, remonter vers l'épaule, gagner son cou. Parcourir des kms de mes lèvres à son cou. J'avais envie de lui sauter au cœur. Des fois je comprends pas et je comprends tout. D'être seul. Aimé et seul. Aimer et seul. J'avais envie qu'elle m'accueille et me console. En sachant qu'elle ne pourrait pas me comprendre, et moi non plus je ne la comprendrais pas, et ça n'aurait pas d'importance. Une partie de nous aurait compris que ça n'avait pas importance. Une partie de nous qu'aurait traversé les plaines de l'enfance et du passé et qu'aurait survécu modérément pervertie pour enfin comprendre ce qu’en fait elle avait toujours su : dormir enfin, accepté et pardonné. Et ne pas se réveiller.

Trois heures avec Claire ce matin. Des fois souvent, c'est ma mélancolie mystique qui bande. Et alors ? tant mieux pour vous si vous êtes plus riches. Je m'occupe de ce que j'ai et de ce que j'ai encore. Et je tente de m'émerveiller plus que je ne souffre.

Claire. J'y avais pas pensé. Sur son badge agrafé sur sa blouse à un endroit tendre qui m'allait et venait sous le nez, y' avait l'initiale Cl. Claude je me suis d'abord dit, ou alors Clotilde. Après j'ai pensé que j'avais fait le tour de la question et qu'à tous les coups c'était Clotilde. J'ai constaté une nouvelle fois que j'étais un sale demeuré quand le prof l'a appelée Claire. Comme tout ça se passait en mon fort apache intérieur, ses meurtrières silencieusement meurtries, ses écoutilles en vrille, ben personne sauf l'ange n'a rien remarqué.

Claire. Torturé sur le fauteuil, j'ai pensé à d'autres Claire. Claire. Ça m'a fait un peu comme une autre époque. Pis elle aussi me semblait un peu d'une autre époque : tellement sage. Mais qui sait ? Et de toutes façons, je vivrais dans une autre époque je serais amoureux et aimé et seul pareil les amis. J' déconne ! Je crois que la chose dont j'avais le plus envie, c'était l'embrasser sur les joues, tendrement mais farouchement s'entend. Bon, pour l'instant c'était pas réaliste, j'avais la hache et la roulette de guerre dans la bouche.

Julie, Sabine, Kareen, Pascale, Sophie, l'autre Sophie, Laura, Nadine, Sylvianne. Et Claire. Et Nicolas, y' a pas que les étudiantes dans l'amour dentaire. J'aime aussi Nicolas qu'est sensible, tendre, honnête, délicat et fait des samedis caissier chez Ikéa pour payer un bout de ses études. Et j'aime pas Mathieu qu'est un imbécile malhonnête et prend les autres pour des imbéciles malhonnêtes. Un imbécile je vous dis.

Faîtes un effort, imaginez que vous n'êtes pas un imbécile. Si si, vous pouvez. Quand vous avez des doutes, quand vous vous dîtes qu'en fait définitivement une bonne fois pour toutes vous êtes un(e) foutu(e) imbécile, essayez ça : changez à la fois de trottoir et de chemise. Généralement ça marche. Comment on fait ? pour changer d’avion et de vie ? Facile ! D’abord on lance tout en l’air. Puis, si on survit à l'explosion et ses retombées, on ramasse en sifflotant les morceaux éparpillés en s’inquiétant surtout pas des cent millions d’éclats qu’ont forcément échappé à la pelle et au petit balai. Au contraire on s’en réjouit. C’est ça, du balai, de l’air ! Tellement formaté tout ça, tellement mort. Tellement étroit, sans issue, tellement décourageant… pschttt bon débarras ! Et puis on regarde le curieux assemblage des morceaux qui restent et on se sent illico immensément ragaillardi. C’est drôle comme des fois ça devient tellement plus simple. Comme le jour est aussitôt tellement neuf et simple quand on est un peu contraint d’inventer sa vie. Devriez essayer mon vieux.

Alors d’un coup grâce à cette méthode, ça va nettement mieux et votre quête d'amour fou reprend là où elle ne s’était jamais arrêtée. Alors vous lancez un bref coup d'œil à votre âme blanche, noire et rouge, vous scrutez en vitesse accélérée quelques inévitables contrafrictions (oui) de nos vies tellement sérieuses et prétentieuses, vous considérez conclusivement (re-oui) votre libido : les filles de braise, les filles de fraise, et votre nécessité absolue d'être amoureux. Est-ce que la fille en blanc penchée sur moi pense à la même chose que moi ? Et vous, z'en pensez quoi ?

J'en pense que les grands rêves comme les grandes peines comme les grands aigles juchés sur les grandes pierres sont solitaires et que probablement c'est mieux comme ça. Faute de quoi souvent ils seraient pas aussi grands, même si par ailleurs c'est souvent grandement frustrant. Mais rappelez-vous notre devise. L'art c'est l'art. Et l'alinéa premier de notre règlement intérieur Prends tes irresponsabilités ou va-t-en pleurnicher dans ta chambre. C'est la raison pour laquelle je garde généralement pour moi mon message primal Entre tes cuisses sauve-moi fort et vite, pour me contenter d'un très correct et sincère T'es belle et je t'aime. Ô je sais qu'il existe des messages encore supérieurement primaux et tout aussi fous et sincères d’amour. Las ! ma bonne éducation, mon impérieuse nécessité d'élégance, ma délicatesse élevée et ma sainte horreur de la grossièreté m'interdisent pour l'instant d'y avoir recours. Mais j'y réfléchis. Me transgresser. Pour un gars soucieux d'utile honnêteté, ce serait quand même un minimum. Je t'aime et je veux t'aspirer et je veux me noyer. Noyer ma lourde et louche liberté, mon âme neuve et usée, ma bouche rigolarde et cramée.

Voilà je l'ai dit.

C'est une chanson secrète, jamais publiée, jamais écrite. 

Une chanson que tout le monde connaît.

Une chanson très intime qui dit Sauve-moi fort et vite.

Et inutile de faire la sourde oreille :

je t’aime, je te lâcherai pas bordel !

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Ancolies

03-05-2018

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Sauve moi fort et vite appartient au recueil La petite souris

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies.

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