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Sacrifices - Grande Nouvelle

Grande Nouvelle "Sacrifices" est une grande nouvelle mise en ligne par "François Dubos"..

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Sacrifices

1.

- Fiche le camp ou je te tire dessus.

Armelle parle d'une voix claire et posée, presque délicate. Virginie l'observe, assise sur les dalles de la petite allée menant de la route au parking du supermarché. Le canon du fusil brandi par sa mère se trouve exactement à un mètre au-dessus de sa tête, pointé droit vers l'homme qui, depuis une bonne dizaine de minutes, titille l'enfant de questions anodines. Un type plutôt sympa, au demeurant. Qui s'est approché sans qu'elle l'entende, les mains dans les poches. Puis s'est posté dans son dos. L'air de rien.

- Comment tu t'appelles ?

- Virginie.

- Tu joues à quoi ?

- Aux billes.

- C'est pas un jeu de garçon, ça ?

- Non. Moi j'aime bien.

- Et est-ce que tu aimes le raisin ?

Le geste accompagnant la parole, il fourre une longue main squelettique dans sa poche pour en extraire une petite grappe de raisins pourpres. Un jus collant dégouline entre ses doigts. Trop de sucre, pense l'enfant.

Armelle arrive d'un peu plus loin, en voiture. Elle étudie le visage de l'étranger à travers la vitre, puis se gare à quelques mètres. C'est lorsqu'elle sort de la vieille Peugeot bleu marine que sa fille, toujours assise par terre, aperçoit le long fusil de chasse, scintillant sous la lumière du couchant.

- Fiche le camp, ou je te tire dessus.

Armelle est une femme de poigne. Son ton ne laisse sous-entendre aucun doute quant à sa détermination. Malgré la tension palpable de la scène, qu'elle perçoit, Virginie trouve sa mère magnifique.

En face, l'homme reste immobile, impassible. De grande taille, un peu décharné, il porte la même tenue blanche que certains employés des rayons frais du Supakaar. Une épaisse tignasse et une barbe touffue, noires comme le jais, lui donnent de faux airs d'ogre anorexique. Ses yeux, d'un bleu délavé et laiteux, vont et viennent d'Armelle à sa fille, doux et calmes comme ceux d'un lion surveillant la plaine. Des proies.

Avec une lenteur infinie, il lève la main droite devant lui. Paume ouverte. Le fusil d'Armelle décrit au même moment une courbe très exactement symétrique, venant se placer dans la ligne de son regard perçant. L'homme sourit toujours. Elle ne cille pas.

Virginie se demande si sa mère va réellement tirer sur l'inconnu. Armelle n'est pas d'un naturel très sociable, mais jamais encore elle n'a accueilli qui que ce soit le fusil à la main.

Le coup de feu part brusquement, sans sommation. L'enfant sursaute. Ses fesses cagneuses rebondissent sur les dalles. L'un des bleus les douloureux de son existence. L'homme ne bouge pas, indemne. Une partie de l'opulente chevelure formant des boucles anarchiques à la droite de son visage finit par laisser échapper un peu de fumée.

- Raté, coasse-t-il sur un ton espiègle.

Sa voix plane dans l'air comme une vague sombre, plongeante.

- Prends ça pour un avertissement. La prochaine tu ne seras plus là pour juger de ma précision.

L'homme prend la remarque avec un sourire de dédain.

- Je m'en vais, poupée.

Il recule d'un pas ou deux en direction du supermarché, puis tourne son long visage vers la petite fille. Un clin d’œil, un sourire. Un baiser dans le vent.

- Quand tu auras besoin de moi, si ça doit arriver un jour, je serai là.

2.

- Ta mère est morte, ma chérie, mais tu m’as, moi. Toutes les deux, on est fortes.

La tante Violette la regarde depuis l’autre bout de la table. Assise au-dessus d’une tasse de thé et d’une assiette de biscottes beurrées, Virginie tente de retrouver l’appétit. Depuis que sa mère est morte, cinq jours auparavant, elle ne ressent plus la faim. Pas vraiment par tristesse. Juste par absence de faim. Mais Violette veille au grain.

- Demain, c’est le plus difficile. L’enterrement, la cérémonie, tout le bazar, c’est beaucoup pour de petites femmes comme nous. Mais une fois que ce sera terminé, on pourra s’occuper l'une de l'autre, tu sais. Continuer à prendre du bon temps, comme avant.

Du bon temps elles en ont pris, pendant leurs longues années de cohabitation. La mère, la fille, la tante. Toutes trois à manger, dormir et rêvasser dans la petite maison. Le temps de grandir un peu. Une bonne vie, qui ne va probablement pas continuer tout à fait de la même façon. D’une part parce qu’Armelle n'est plus, et qu'elle laisse un vide. D’autre part parce qu’il va falloir que quelqu’un travaille. Au vu de l’âge de Violette et de sa condition physique, ça ne peut être que sa nièce.

La question n’est pas encore sur le tapis : Virginie est supposée être sous le choc du décès de sa mère. C'est elle qui l'a trouvée inerte dans son lit. Elle, et pas la tante Violette. Armelle, sa mère, raide comme un piquet. Son beau visage aux traits durs figés, les yeux clos et la bouche entrouverte sur l'écho de son dernier souffle. Avec le départ d'Armelle, c'est son salaire qu'il va falloir compenser. Elle le savent bien, elles doivent payer le loyer, l’abonnement au câble et les courses hebdomadaires au supermarché. Au Supakaar.

Virginie adore le Supakaar. Un lieu magique, continuellement brillant et animé, extraordinairement vivant. Un endroit qui respecte scrupuleusement les fêtes du calendrier, les célèbre toutes avec un faste et un enthousiasme égal. Là où toute la ville se salue. Là où certains employés, comme le poissonnier et le traiteur, jouissent d’une solide réputation. Armelle en connaissait beaucoup d'entre eux, pour y avoir travaillé pendant plusieurs années. Longtemps avant la naissance de Virginie. Un boulot sale et difficile, selon elle. Pas grand chose à voir avec le poste d’assistante de bibliothèque qu’elle a occupé ensuite jusqu'à sa mort. Mais les quelques contacts qu’elle y avait conservés lui étaient parfois utiles, notamment pour bénéficier de petites ristournes occasionnelles. Sous le manteau.

Plusieurs employés du Supakaar sont d'ailleurs présents à son enterrement. Certains viennent saluer Virginie et Violette dans le hall du crématorium. Des femmes pour la plupart, s’efforçant de trouver une phrase pertinente, ou tout au moins sympathique.

- Elle va nous manquer, vous savez.

- Une femme si précieuse.

- Condoléances.

Virginie écoute distraitement. Elle est plus réceptive lorsqu’un homme d’une soixantaine d’années pose sa main sur son épaule et dépose un baiser soyeux sur sa joue.

- Je n’ai jamais de mots pour ce type de circonstances, alors il vaut mieux que je me taise. Je vous ai vu de loin, et je me suis dit, Diable, qu’est-ce qu’elle ressemble à sa mère, celle-là !

- Merci, répond simplement Virginie.

- Le passé c’est le passé, vous savez. Mais quoi qu’il en soit, je pense qu’elle lui manquera beaucoup à lui aussi.

- Qui ça ?

L’homme paraît vaguement interloqué.

- Robert, comment vas-tu ?

Violette se glisse entre eux, tendant sa blanche main frêle à son interlocuteur, qui lui accorde un baise-main aussi gracieux que contraint.

- Fort bien, ma douce. Je viens de faire la connaissance de ta nièce, je crois.

La tante se tourne vers Virginie, lui accorde un sourire mi-figue, mi-raisin.

- Ah... Magnifique. Ma chérie, je te présente M. Maron. Il travaille comme directeur des ressources humaines chez Supakaar.

Virginie salue à nouveau l’homme d’un signe de tête.

- Bien. Alors enchanté, mademoiselle.

- Rien de neuf au magasin, j’imagine ? reprend Violette sur un ton badin.

- Rien de notable, j’en ai peur. Tu connais un peu la boîte, n’est-ce pas.

- Un peu oui.

Maron lâche un rire forcé, et porte à nouveau son regard sur Virginie.

- Mais dites-moi ma puce, est-ce que par hasard vous chercheriez du travail ?

La tante Violette laisse échapper un hoquet, et attrape l’avant-bras de l’homme d'un geste paniqué. Ne sachant que répondre, Virginie balbutie.

- Non. Enfin je crois que...

- Je ne pense pas qu’elle ait envie de travailler chez Supakaar, intervient Violette d'un ton résolu.

- Bien sûr que si ! s'exclame Virginie.

Sa spontanéité fait sourire Maron.

- Voilà qui me semble une réponse plus qu'honnête.

- Robert, pour l’amour des dieux...

- Tap tap tap !

Maron pose délicatement sa main sur celle de Violette, encore fermement enserrée autour de son bras, la forçant à le lâcher.

- Écoute, tout va bien se passer. J’ai justement besoin d’une aide en bazar. L'une de nos employées part en congé maternité et la cadence ne va pas franchement ralentir avec les fêtes de fin d’année.

Violette le fixe intensément. Elle a l'air en colère. L'homme plonge une dernière fois ses yeux dans ceux de Virginie.

- Je suis sûr que vous allez vous plaire chez nous, Virginie. Passez me voir au magasin quand vous serez un peu remise de tout ce… Charivari.

3.

- Une, deux, trois.

Comme tous les jours, Bruno arrive sur le chantier aux premières heures d’une aube timide. La nuit règne encore. Tout semble endormi. Les pelleteuses, les foreuses et les bétonnières l'ignorent. Elles s'oublient dans le sommeil du juste, alanguies autour d'un large abîme qui paraît aspirer toute la scène dans son âpre obscurité. Le puits, l'entrée des ténèbres. D'où rien ne remonte et où tout semble vouloir tomber : la terre, le fer, la chair. La lune est haute et pleine, éclairant le site d'une lumière diffuse, sépulcrale. Une jolie nuit.

- Trois, quatre, cinq.

Il gravit les marches métalliques menant au préfabriqué des ouvriers avec le même entrain qu'à l'accoutumée. Son souffle s'envole en subtiles volutes de vapeur. A vingt-trois ans, il n'est déjà plus la plus jeune des recrues. En revanche, il appartient à la très faible minorité des travailleurs non-fumeurs, tous âges confondus. Ce qui fait de lui une sorte d'athlète.

- Six, sept, huit.

Il atteint la porte de la salle de pause, et l'ouvre avec un mélange de soulagement et d'impatience. A l'intérieur, il fait bon, il y a du monde. L'équipe de nuit est occupée à se restaurer et à se changer, ainsi certainement qu'à raconter de nombreuses âneries. Et deux ou trois blagues cochonnes. Le sport local sur un chantier.

Bruno ne déteste pas prendre le petit-déjeuner avec eux. C'est toujours mieux que seul chez lui. Il est matinal. Un comportement qui a suscité de l'incompréhension au début. Mais qui est aujourd'hui accepté. Apprécié, même.

- Salut Bruno !

D'un signe de la main, le vieux Tomazzi lui fait signe d'approcher. Bruno s'installe à la table, au milieu des membres de l'équipe de nuit. Il ne les connaît pas tous très bien, mais certains sont devenus, bon an mal an, de bons amis de table. Le genre de compagnie avec laquelle on aime partager du temps. Comme Tomazzi, par exemple.

- Comment ça va ? lui lance ce dernier pendant qu'on lui verse du café.

- Bien, bien. Et toi ?

- Encore debout, comme tu vois.

Tomazzi sourit fréquemment, ce qui lui donne l'air d'un enfant malgré ses dents manquantes. Il se rembrunit cependant, fixant le jeune homme avec une soudaine gravité.

- Bien dormi ?

Quelques ricanements se font entendre autour de la table. Salomon, un grand gaillard aux mains énormes, réputé pour sa gouaille et son franc-parler, se trouve assis juste à côté du vieil homme. Il passe un bras protecteur autour de ses épaules décharnées.

- Allez Tom, tout le monde a bien dormi. Sauf nous, vu qu'on était là à bosser.

Un vaste éclat de rire parcourt la table. Seul Tomazzi ne rit pas. Son regard perçant est ancré sur Bruno.

- Est-ce que tu as rêvé ?

Les derniers rires s'évanouissent. Salomon retire son bras et fixe son bol avec embarras. Bruno balaye l'assistance d'un regard bienveillant, puis revient vers son collègue âgé.

- Oui, Tom. J'ai fait un rêve. Un rêve bizarre.

Une lueur s'allume dans les pupilles du vieux.

- Raconte.

Bruno déglutit, avant d'avaler prestement une gorgée de café.

- Il y a… Une nana. Une jolie nana. J'sais pas comment j'le sais, mais elle s’appelle Virginie. Elle a de longs cheveux blonds. Un peu bouclés. Elle est là, elle marche devant moi, et elle est à poil. Je vois bien son corps. Ses hanches et ses épaules. Ses fesses, aussi. Mais il y a des boucles de cheveux qui retombent sur ses épaules, comme ça, et ça m'absorbe. Bien que plus que ses fesses. Je la suis, parce qu’on marche dans le noir. Y'a rien autour de nous, juste nos pieds qui font du bruit quand on marche. C'est comme une sorte de caverne. Tout humide, vous voyez ? Tout froid. Bref. Donc j'la suis dans ce couloir. Y'a des stalactites au plafond, avec des gouttes qui tombent, qui font ploc-ploc. Je sais pas si elle sait que je suis là, juste derrière elle. J'suis même pas sûr d’être là, en fait. J'suis plus une sorte de fantôme.

On finit par arriver dans une grande pièce. Vraiment très grande. On peut marcher sur les bords, mais au milieu, y a un immense lac. L'eau est calme. La nana, elle va dans la flotte. J'vois que ça fait des ronds à la surface. Ça doit être glacial, donc moi j’y vais pas. Mais je suis un peu inquiet. Elle s’arrête et elle chope un truc dans l’eau et elle le sort. Ce truc, ça bouge. C'est comme une grosse anguille. Un peu dégueu. Elle le met devant sa bouche, comme ça, et elle lui fait un bisou. Un petit piou. C’est pas terrible, mais je sais pas quoi faire. J’essaye d’appeler mais ça sort pas. J'veux la rejoindre. Je sais pas pourquoi mais il faut… Il faut vraiment que j'lui enlève ce truc des mains. Seulement j'peux plus bouger. J'suis pris au piège. La nana elle est là-bas, au milieu de la flotte avec son anguille, elle finit par me voir, quand même. Elle se tourne vers moi, tout doucement comme ça, c'est presque flippant. Et là elle me sourit et elle me tend le truc dégueu.

Bruno abandonne son récit. Tomazzi semble bouillonner intérieurement. Ses yeux fatigués suintent d'une humeur rougeâtre, malsaine.

- Ensuite ?

- Ensuite je m'suis réveillé. En sueurs. Comme un con, les jambes coincées dans mes draps. J'me suis levé, j’ai pris une douche et je suis venu. Mais bon j’imagine que c’est moins intéressant.

Bruno tente de rire mais personne ne le suit. Tout autour, les ouvriers considèrent leur petit déjeuner d’un air absent ou mortifié. Tomazzi triomphe.

- C’est le rêve.

- Quel rêve ?

- Le même rêve. C’est bon, P'tit. Les Roumains et les Bulgares, y z'en parlent aussi, ha ha ! Même s'ils ne comprennent pas tout ce qu'on raconte, à cause de leur accent à la con, et tout. Ils ont peur. La foutue trouille au cul. Comme nous.

- De quoi est-ce que tu parles, Tomazzi ?

D’un geste, le vieil homme se tape la tête, et se plonge dans la contemplation silencieuse de la tasse de café posée devant lui. Bruno jette un coup d’œil à droite et à gauche, mais personne ne souhaite lui rendre son regard. Tous sont subitement happés par un élément proche.

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Auteur

Blog

François Dubos

23-11-2017

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Sacrifices appartient au recueil Bestiales

 

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