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Echos - Grande Nouvelle

Grande Nouvelle "Echos" est une grande nouvelle mise en ligne par "François Dubos"..

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Echos

 

 1.

Ben la voit de loin, vague silhouette au bord de la route. Improbable à cette heure de la nuit. Une femme.

Dans la lueur des phares pas de doute. Une jolie femme. Cascade de cheveux se rompant avec grâce sur les épaules d'une veste de cuir. Les deux jambes fermement plantées dans le bas côté. Elle lève le pouce à son attention. Ben détaille la longueur surnaturelle de ses jambes, nues sous une jupe plutôt courte, tendue sur ses cuisses. A cette distance, elle semble ne pas porter de chaussures. Pas de sac non plus. Ben ralentit. Il ne prend jamais d'autostoppeur. Non pas qu'il n'en ait pas envie (a fortiori s'il s'agit d'une autostoppeuse, et bien gaulée de surcroît), mais personne ne fait jamais d'autostop à Lavaon. Le village est ce qu'on appelle un trou, éloigné des routes touristiques. Les rares personnes à s'y arrêter sont des commerciaux égarés ou en panne de GPS. Les immenses marais qui ceinturent la plupart de ses accès, que lui et les autres appellent la ouagne, ont fait fuir les investisseurs potentiels il y a belle lurette.

Il y a autre chose. Benjamin est énervé. Ce qui n'arrive jamais. La dispute a éclaté au Petit Louis le soir même. Les copains ne l'ont pas raté. Est-ce sa faute à lui s'il a enfin gagné au Loto ? Des dizaines d'années qu'il joue. Chaque jour que les dieux font, il prend sa camionnette et parcourt douze kilomètres pour rejoindre le bar. Le Petit Louis. Il y a ses habitudes, salue tout le monde : Marcel, Gaspard, Aimé. Et même le gros Jean, qui ne répond jamais parce qu'il est sourd comme un pot. Un truc de naissance à ce qu'on dit. Ensuite il s'en jette un derrière le gosier. La plupart du temps, de l'Anizkvo, parce que ça éclaircit la gorge et que ça fait du bien. Mais Ben ne dit pas non à un godet de Polajle quand les copains rincent. Une fois qu'il a fait tout ça, jamais avant, il commande une carte de Loto. Pas les trucs compliqués qu'on importe à grands frais de Scandinavie, ni même les foutus jetons dorés des Espagnols. Non, rien de mieux que le bon vieux Loto. Il coche les cases avec le stylo de Bertrand, le tenancier. Face à l'écran de télévision, il attend patiemment l'heure où la jeune femme, dans un studio quelque part à Montreux, loin de l'autre coté de la ouagne, retire les boules de la grande sphère de plastique. Depuis combien de temps joue-il ? Quinze ans peut-être ? Difficile à dire. Pour lui les jours représentent une notion abstraite, un long serpent de mer. La mort de sa mère n'a rien changé. Il se sent simplement un peu plus libre.

Sauf, sans doute, ce soir là. Son cœur a cessé de battre pendant les longues secondes qui ont suivi le premier chiffre. Le deuxième. Et les autres. Tous bons. Ses yeux vont et viennent de la carte à l'écran. Le silence s'impose à l'intérieur du Petit Louis. Marcel, Gaspard, Aimé, Bertrand. Jean aussi. Tous muets comme des carpes, pour le coup. Personne n'y croyait plus, tiens. Et paf. Il les a tous. Ces foutus chiffres.

Ben avale sa salive avec difficulté en s'arrêtant à hauteur de la femme. Il ne la voit pas bien derrière la portière de la camionnette. La nuit est d'encre, même pour un soir d'hiver. Ses mains tremblent, son souffle est court. Il serait bien le dernier à se penser capable de prendre en stop une jolie femme dans son bahut roulant. D'ordinaire il se serait certainement contenté de l'examiner du coin de l’œil en passant, puis de fantasmer ensuite sur ce qui aurait pu se passer, seul dans son lit. Maintenant que sa mère est morte, il a la ferme pour lui seul, et il peut se masturber sans crainte de la voir débarquer à l'improviste. A trente-huit ans, c'est plutôt positif.

Il pense mouchoirs jetables, sueur sur l'oreiller et halètements. Il pense à l'écrasante solitude qu'il ressent après coup, quand son corps et son esprit cessent de chauffer pour s'installer dans une lente rumination coupable. Avec autour de lui les murs, les portes et le sombre silence des lieux comme autant de témoins réprobateurs.

La portière couine sur ses gonds rouillés, et elle apparaît dans la lumière de l'habitacle. Elle le fixe d'emblée droit dans les yeux. Ben se sent encore plus misérable. Coincé comme il l'est derrière son volant, la conscience de ne pas s'être lavé depuis deux jours, ses cheveux collant à sa nuque et à son front. Son ventre épais pesant lourdement contre ses cuisses. Elle a l'air jeune, au premier abord. Un visage d'une finesse presqu'animale, d'une blancheur de lait, maladive, constellée de ce qui semble être des tâches de rousseur. Ben ne la distingue pas bien. Il baisse rapidement les yeux en tentant de sourire. Elle prend appui sur la marche et se hisse sur le siège passager, qui proteste en grinçant. Ben aperçoit ses deux guibolles blanches, incroyablement nues. Des fins réseaux veineux saillent sous la peau diaphane. Il réfléchit à ce qu'il doit dire. Ne pas oser la regarder le rend plus ridicule encore.

- Pas froid ? balbutie-t-il.

Elle ne répond pas tout de suite. Ben lève prudemment les yeux, juste assez pour voir sa main se poser sur son avant bras. Le contact, malgré le tissu fatigué de sa veste de chasse, le fait frissonner soudainement. Il prie pour qu'elle ne le sente pas. Bien sûr qu'elle le sent. Les femmes sentent tout ce qui échappe aux hommes.

- Plus maintenant.

Une voix envoûtante, étonnamment grave. Deuxième vague de frissons. Il plonge ses yeux dans les siens sans réfléchir. Elle le fixe avec bienveillance, laissant sa main sur son bras. De près, elle semble plus âgée. La trentaine, peut-être. Des rides marquent le coin de ses yeux d'un vert profond, ainsi que la commissure de ses lèvres. Pas maquillées, à l'évidence, mais quasiment pourpres. Sans doute le froid met-il l'épiderme à rude épreuve. Sur ses joues se dessinent les mêmes veines d'un bleu laiteux que sur ses cuisses et ses mollets.

- Merci de vous être arrêté, susurre-t-elle. Je croyais vraiment que j'allais passer la nuit sur cette route.

Ben ne répond rien. Passer la nuit dehors, en plein hiver, si légèrement vêtue, c'est sans aucun doute dangereux. Il a envie de savoir depuis combien de temps elle attend là, mais les mots refusent de sortir. Ses cheveux le fascinent. Au premier abord, il l'a cru blonde, un genre de blondeur déssechée. Mais à y regarder de plus près, ils paraissent jaunes. Presque verts. Un vert délavé par la poussière.

- Tu ne me demandes pas si j'ai eu peur de monter ?

Elle accentue la pression sur son bras. Ben fait maladroitement non de la tête, incapable de parler. Elle retire sa main. Ben reprend momentanément ses esprits. Il enclenche la première, jette un coup d’œil dans le rétroviseur. La camionnette se réengage sur la route, portières et vitres vibrant et tintinnabulant.

Pendant une ou deux minutes, il se triture les méninges pour chercher quelque chose à dire. Rien ne lui vient. Il ne s'est jamais senti l'esprit si vide. Comme si devoir faire la conversation paralysait tout son intellect. Des images lui viennent, pêle-mêle. Des mouchoirs jetables. Des sachets de thé usagés, abandonnés sur le coin d'une coupelle luisante de poussière humide. Des draps nauséabonds, tâchés de sueur jaunâtre. Des chemises de nuit souillées à l'entrejambe, jetées en vrac au pied du lit, communiquant leurs humeurs visqueuses aux tapis. Et le rire d'une vieille femme, perdue sous ses couvertures. Un rire glaçant qui ne cesse que le temps de prononcer son nom. Benjamin. Benjamin.

Benjamin.

Penser à sa mère le rappelle à sa colère. La dispute avec les copains. Marcel, Gaspard, Aimé. Tout ça parce qu'il a gagné au Loto. Ils l'ont félicité, d'abord. Quinze ans qu'il tente sa chance, c'est quand même bien mérité. On fête la bonne nouvelle. Ben aime payer des coups aux amis. Et puis maintenant aucune raison de s'inquiéter pour la note. Il pourra rincer longtemps. On boit, on rit, on cause. Trop. Ben ne se souvient plus comment ça a commencé. Quelqu'un lui a dit quelque chose, ça oui. Quelque chose de pas vraiment sympa. Impossible de se souvenir quoi, exactement, mais bon, on est copain ou on ne l'est pas. Il sent la colère le regagner comme il revoit leurs visages, à tous, tanguant mauvais au-dessus des verres vides. Il cherche, vainement, un regard ami. Mais il n'y a plus, tout autour de lui, qu'une hostilité revancharde. Les larmes aux yeux, le cœur trahi, il enfile son manteau et quitte le Petit Louis.

Ce sont des idiots. Ne les écoute pas.

Une seconde, le visage de sa mère se dessine en filigrane sur le ciel étoilé.

Maman.

Elle l'aurait compris, elle. Non, il ne va pas quitter le village, ni aller à la ville pour devenir un monsieur. Aucune envie de partir, merde. Tout ce qu'il voit, lui, c'est qu'il va pouvoir finir de payer la maison et les traites de la ferme. Avoir assez de bois cet hiver. Et payer des coups aux copains.

- Tu vis dans le coin ?

Ben sent de nouveau le contact du volant sous ses doigts tâchés d'huile de moteur. Et le parfum étrange de la femme assise à ses côtés. Rien de très féminin. Le blouson en cuir, l'odeur des herbes mouillées. Quelque chose de plus organique. Il échoue à l'identifier. La chaleur dans son bas ventre ne faiblit pas.

- Oui. J'ai une ferme. Là bas.

Maladroitement, il désigne la direction de son exploitation.

- Bien.

Ben se sent très mal. Il ne peut pas se lever. Le braquemart qui lui paralyse l'entrejambe ne laisserait aucun doute sur la nature de son ressenti. La question essentielle qu'il doit poser lui vient à l'esprit par surprise. Il la formule sans réfléchir.

- Tu vas où, au fait ?

Du coin de l’œil, il voit la tête de la femme se tourner vers lui. Malgré toute l'excitation primitive dont il est la proie, ce mouvement silencieux fait froid dans le dos. Il ne s'en sent que plus petit, insignifiant.

- Je sais pas, dit-elle encore plus bas. Si bas que le ronronnement du moteur le couvre presque. Toi, tu vas où ?

Ben déglutit. Le sang bat contre ses temps et commence à lui faire mal.

- Je rentre chez moi.

Il lui semble qu'elle sourit. Il concentre son attention fiévreuse sur la route.

- Ok.

Elle n'ajoute rien. Devant eux, le ruban de lignes blanches se déroule, impassible. Le faisceau instable des phares combat la nuit. L'obscurité de poix toute autour ne se dérobe qu'à une dizaine de mètres, reprenant aussitôt ses droits dans le rétroviseur arrière.

- Tu m'accueilles alors ?

Ben ne réagit pas tout de suite. La phrase lui semble lourde de sous-entendus, mais il n'est pas certain de bien comprendre. Veut-elle dormir chez lui ? A-elle besoin d'un toit ? Il peut toujours la faire dormir dans le canapé du salon. Ou dans le lit de sa mère... Quelque chose en lui se révolte contre cette idée. Il lui laisserait plutôt son lit et dormirait sur le canapé. A moins que...

- T'as pas envie ?

Ben détourne un court instant son attention de la route. Il croise le regard brillant de la femme, et ses doutes s'amincissent davantage.

- Si.

Il ne sait plus exactement ce qu'il veut. Quelqu'un d'autre vient de parler à sa place. Utilisant sa propre bouche. Quelqu'un de plus sûr de lui, quelqu'un de plus fort. Ses mains tremblent toujours, étreignant le volant, moites comme s'il venait de courir. Le sang ne cesse de vriller ses tempes. Mais il voit la scène de plus haut. Il contrôle les choses.

- Arrête toi là.

D'un doigt aussi long que ses jambes, elle désigne le bas côté. Rien d'autre qu'un peu de graviers, des herbes folles, et à quelques mètres, l'orée de la forêt.

Ben n'en a pas envie, mais il met le clignotant et gare la camionnette sur le bas côté. Le moteur et les phares coupés, ils se retrouvent tous deux cernés. Perdus au milieu d'une immensité de ténèbres et de silence. Ses yeux s'habituent à l'obscurité. Ben aperçoit les cimes décharnées de futaies toutes proches. Il n'esquisse pas le moindre mouvement. C'est elle, se mouvant vers lui sans un bruit, qui passe la main autour de son coup et approche son visage du sien. Ben réprime un mouvement de recul en se trouvant ainsi baigné dans son parfum équivoque. Le contact squameux de cette main étrangère sur la peau de sa nuque hérisse ses poils de la tête aux pieds. Une vague hésitation. La voix de sa mère.

Non. Fuis.

Les lèvres de la femme se posent sur les siennes. Il ne s'est pas rasé depuis une bonne semaine, et ses propres poils se retournent contre lui, lui picotant la peau. Tout comme sa main, la bouche de la femme est froide et lisse, dénué de la moindre humidité. Ben s'en accommode néanmoins, ferme les yeux. Sa mère est balayée. Il se plonge dans le baiser de l'inconnue, dans son parfum animal. Son entrejambe lui fait mal à bouillonner. Tout en lui tend vers le corps qui lui fait face. Il cherche à bouger ses lèvres, imitant ce qu'il a pu jamais voir d'un baiser voluptueux dans les films. Mais la bouche de la femme est immobile, bloquée comme une statue.

Ben touche la chevelure sur l'épaule de la femme. Une masse d'algues humides. Il s'y enfonce. Le désir écrase toute répulsion. Il tente de se soustraire à la pression du baiser. En vain. La femme fait preuve d'une force et d'une insistance qui ne souffre aucune échappatoire. L'air commence à lui manquer. Ben ouvre les yeux. A quelques millimètres, ceux de la femme. Le vert profond s'est considérablement éclairci, presque blanc. Il gémit à travers sa bouche fermée. Un autre gémissement surgit en écho, qui lui paraît monter de l'habitacle. Comme si un chat égaré c'était mis à gronder sous l'un des sièges. C'est elle. Un feulement sourd, du murmure à peine soupçonnable à un rugissement étouffé. Ses propres yeux s'écarquillent à mesure que ceux de la femme les dévorent, brillant comme des flammes subitement aspergées d'alcool. Ben sent ses parties génitales se durcir, écrasées contre le tissu du jean. La bouche contre la sienne se libère d'une pression brutale, s'ouvrant grand. Ben happe une bouffée d'air, juste le temps de

2.

Marcel se réveille étendu sur le ventre à même le tapis au beau milieu du salon. Après quelques minutes de stupeur somnolente, il cherche à se redresser. Quelque chose bloque. Ses bras, coincés sous son immense ventre, ne répondent plus, tout engourdis de fourmillements douloureux. Jurant dans sa barbe, il s'efforce de pivoter sur le côté, s'aidant de ses pieds. Le goût de l'Anizkvo se teinte de relents chimiques, comme du mercurochrome. S'il parvient à trouver une brosse à dent et un peu de dentifrice, se laver les dents est la première urgence. En dépit de ses effort, cependant, impossible de faire basculer son épaisse carrure sur le flanc. Une vague de panique s'insinue dans son esprit confus.

- Marcel ?

La voix de sa mère.

- Viens m'aider.

- Mais enfin qu'est-ce que tu fais ?

Il jure à nouveau, provoquant l'indignation de la vieille femme.

- J'ai des fourmis dans les bras, voilà ce que je fais, bons dieux. Aide moi !

Elle accourt, les mains en avant, ne sachant visiblement pas quoi faire. Elle s'affaire dans son dos, essayant vainement de le pousser. Elle n'a jamais été ni grande, ni forte, et l'âge n'améliore rien.

- Arrête, coasse-t-il. Va chercher ton balais.

- Pourquoi faire ?

Il peine à respirer.

- Vas-y je te dis !

Elle couine mais obéit. Il l'entend farfouiller dans ses placards, puis revenir en toute hâte auprès de lui.

- Ça y est.

- Fais… Levier.

Il étouffe, le nez dans la carpette. A ce niveau, l'odeur de renfermé atteint une concentration maximale. Grâce aux dieux, elle comprend. Elle glisse le manche à hauteur de sa poitrine, pose un pied sur son épaule, et pousse de toutes ses forces. Marcel fait pression de la pointe des pieds. Il sent avec soulagement sa masse se lever, puis retomber sur le dos. Sa mère réussit à retenir le balais. Un rire absurde leur vient aux lèvres en même temps. Il agite les bras pour faciliter la circulation sanguine.

- Par tous les dieux !

Elle pose le balais en équilibre précaire contre le rebord d'un guéridon et s'installe dans son fauteuil attitré.

- Comment peux-tu en arriver à faire des choses pareilles ? soupire-t-elle.

Marcel s'assoit, se massant fermement les épaules.

- C'est pas ma faute si je suis costaud.

Elle le toise d'un œil vif à travers ses doubles foyers. Ce regard-là, Marcel ne l'aime pas du tout.

- Des salades, oui. Tu t'es encore saoulé comme un cochon.

Marcel estime préférable de ne pas répondre. Il termine de recouvrer ses esprits en se frottant le visage. Des croûtes de sommeil le gênent au coin des paupières.

- Tu as fait du café ?

Sa mère secoue la tête dans un sens qui n'indique pas plus oui que non. Elle prend appui sur l'accoudoir pour fauteuil. Avant que Marcel n'ait pu se mettre sur ses pieds, elle file déjà vers la cuisine. Il la suit, les membres encore partiellement raidis par sa mésaventure.

La cuisine embaume le café. Marcel s'installe sur l'une des chaises en formica et entreprend de se beurrer deux longues tartines. La vieille femme lui sert une tasse fumante.

- Merci maman.

Elle s'assoit en face de lui, bougonne.

- Quand même, Marcel. A-t-on idée de se saouler au point de s'oublier à ce point.

- Maman.

- Je devrais m'estimer heureuse que tu ne sois pas compissé, n'est-ce pas ?

- Ça n'est arrivé qu'une fois !

Marcel postillonne abondamment. Elle le fait taire d'un geste agacé.

- J'ai simplement peur pour toi. Je ne serai pas toujours là.

Il fuit son regard inquisiteur et se résigne à mâcher en silence. Ce type de perspective le laisse perplexe. Il appréhende grandement la mort de sa mère. Se retrouver seul, dans la maison, n'est pas pour le rassurer. Sans doute qu'il déménagerait. Mais il y a autre chose. Une chose moins avouable. Une curiosité effrayée s'attache aux possibilités inouïes qui s'offriront à lui lorsqu'il n'aura plus de comptes à rendre à personne. Il aurait pu quitter la maison depuis un bon bout de temps. A quarante-et-un an, c'est peu dire. L'occasion ne s'est jamais présentée, voilà tout. Il aurait dû quitter la maison. Si seulement il avait trouvé une femme. Il serait parti, ça oui. Mais les femmes ne sont pas légion ici, et celles qu'il connaît ne lui donnent pas envie de fonder un foyer. Il y a bien Mireille, la boulangère. Veuve depuis treize ans. Pas si mal foutue, à dire vrai. Marcel se souvient l'avoir embrassée, bien avant qu'elle ne se marie. Un bal donné par l'ancien maire, pour les quelques jeunes du village qui avaient eu leur bac. Une belle soirée, ça oui. Une soirée d'exception, même, où il avait copieusement bu, copieusement dansé. Avant de se retrouver dans la bras de Mireille, quelque part à l'orée du marais, sous un arbre ou deux. Marcel serait bien infoutu de se souvenir ce dont ils avaient parlé, mais il la revoit rire. Ils ont beaucoup ri ce soir là. Un bras dans son dos pour renifler ses cheveux, la peau de son cou. Et d'un seul coup, paf, il s'était retrouvé avec ses lèvres à elle contre ses lèvres à lui. Il se souvient vaguement de leur texture, chaude et humide.

Ces souvenirs lui valent une puissante érection matinale. Craignant que sa mère ne s'en aperçoive, il tente une diversion.

- Quelque chose de prévu aujourd’hui ?

Elle pose son regard de verre sur lui. Son braquemart paillard retombe.

- Rien de spécial. Je vais...

Marcel saisit la deuxième tartine et la dirige vers sa bouche.

- Tu vas quoi ?

- J'aimerais bien terminer l'album photo.

- Oh.

Il enfourne le quignon entre ses dents et y mord goulûment. Le beurre lui graisse les lèvres.

Les lèvres de Mireille.

- Tu n'auras qu'à me descendre le carton du grenier.

Marcel acquiesce sans cesser de mâcher. Foutu album photo. Des années que sa mère lui demande de descendre le carton du grenier. Vingt ans de vie de famille en photographies, traversant les époques. Lui, elle, et son père.

- Pas de problème.

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Blog

François Dubos

23-11-2017

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Echos appartient au recueil Bestiales

 

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