"Mon grand bureau blanc" est une tranche de vie mise en ligne par
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Mon grand bureau blanc
Mes années pub. Horaires libres, tenue vestimentaire libre, chevelure libre, trajectoire libre… du moment que mon boulot était fait et toujours il l’était. Je ne dirai pas que l’ordre je m’en fous mais ce qui m’importe c’est l’espace. J’arrivais à 10 ou 11 plombes du mat dans mon grand bureau blanc, vierge de tout inutile, juste une grande table blanche devant laquelle m’attendait mon fauteuil. Sur la grande table blanche, un grand cahier format A3 aux feuilles également vierges, blanches. Et mon stylo calligraphique. Et un cendrier et une tasse de café. En effet à l’époque on pouvait cloper dans les bureaux, ce n’était pas encore la chasse aux sorcières. Je déroulais mes jambes et posais mes pieds sur le bureau, j‘allumais la clope. Clope sur clope. Et avec esthétisme je laissais mon esprit vagabonder à la recherche d’idées que je notais sur le grand cahier : le fil à couper le téléphone, l’an 2000 l’an demain, si tu ne vas pas à Arnaud Lagardère, Arnaud Lagardère ira à toi, tu es jolie comme un lever de soleil mais les ombres dans ton regard font de l’incertitude un mode de vie, dis-moi, je vois des aiguilles sur ta robe, as-tu dormi dans les grands pins ? Un grand couturier et parfumeur un peu soporifique ? Christian Diort naturellement, et ça y est je l’ai : Dior : Plus Que Parfum ! J’aimais cette phase de recherche. De découvertes. J’aime chercher. Après, quand on a trouvé, ce n’est plus intéressant. Alors on cherche autre chose. Autre chose à chercher, ce n’est pas cela qui manquait avec le nombre d’annonceurs dont j’avais la charge. Moins de sucre, plus de fruits, la confiture Andros. A tomber dans les fruits ? Non, faiblard. J’ai envie j’ai Andros ? Non, trop moche. Ah ! Confiture Andros elle est tell’ ment bonne, confiture Andros que les tartines ne sont, confiture Andros ne sont jamais assez, confiture Andros jamais assez grosses, confiture Andros les tartines ne sont jamais assez… grosses ! Ou encore comment, pour une chaîne de magasins de disques dire « branché » sans dire « branché ». En effet, où serait le fameux saut créatif ? Alors ce sera Je suis anticalcaire et je vais chez Nuggets. Et le cancer du mélanome ? Le soleil brille, l’imprudence brûle. Etc… Un concept qui m’a été refusé ? Les années Thomson, des lustres avant les années Yop. Le Président n’a rien compris. Putain, voilà pourtant quelque chose qui t’asseyait pour des et des années et de plain-pied une marque. Lorsque je quittais mon bureau pour par exemple aller me ravitailler en café ou tailler le bout de charme avec l’une ou l’autre de ces sublimes jeunes femmes - elles étaient toutes sublimes, condition sine qua non pour être engagée dans ces grandes agences parisiennes -, de grossiers directeurs de clientèle venaient loucher sur mon grand cahier. Je revenais, je les voyais, je les virais : Dehors manants ! Propriété intellectuelle privée ! Ô, ne croyez pas que mon travail n’était que ça, la phase conception. Il y avait également la phase vente de l’idée, des réunions inter-agence puis des réunions avec l’annonceur. Puis, si cette mission difficultueuse s’accomplissait avec succès venait la phase réalisation : chercher des photographes, des illustrateurs, des comédiens, des musiciens, des réalisateurs et se retrouver en plateaux photos, en studios d’enregistrement, sur les collines de Nice, à Copenhague ou à Miami pour un tournage. C’est qu’il fallait veiller au grain, que ces photographes, ces musiciens, ces chanteurs stars, ces réalisateurs de longs-métrages qui ne se mouchaient pas du coude mettent en forme exactement l’idée que tu avais vendue. Parmi tous ces intervenants, nombre avaient la folie des grandeurs et, si tu ne leur collais pas aux basques, s’envolaient vers des trucs qui n’avaient strictement plus rien à voir. Fallait faire gaffe, des centaines de milliers, de millions d’euros, francs à l’époque, étaient en jeu. Qui allait payer si quelque chose foirait ? Cela arrivait. Le plus souvent c’était les directeurs de clientèle, voire les directeurs généraux qui faisaient office de fusibles, qui sautaient, tandis que la grosse boîte de production, richissime jusque hier, mettait la clé sous le paillasson. Il fallait faire d’autant plus gaffe que ces directeurs généraux, ces présidents d’agence, l’esprit perverti comme ils l’avaient, se laissaient esbroufer par ces stars mégalos et rampaient comme des crêpes devant leurs idées idiotes. Ça c’était la phase Alerte Rouge. : Attention Olivier, il te roule dans la farine, ça ne va pas passer, l’annonceur ne va pas acheter donc pas payer. Mais Olivier était le Président, Olivier ne t’écoutait plus, Olivier était sûr de lui et maîtrisait. Plaf la sentence tombait : film refusé. Et si avoir eu raison contre tous m’apportait une quelconque satisfaction ? Pas du tout. Ça ne me réjouissait guère de voir mon beau concept et mon scénario massacrés. Et puis, je vais vous dire, parmi tous ces professionnels de la profession, quasi pas un n‘était capable de savoir ce que diable le mot concept pouvait signifier. Un concept d’où pourraient naître 1.000 déclinaisons. Combien de recommandations commerciales ai-je moi-même écrites parce que le directeur de clientèle n’avait rien compris, voire plus souvent et prosaïquement parce qu’il était tout bonnement incapable de rédiger la moindre recommandation commerciale ? Pfffttt… rien à foutre, ce n’était pas mon taf mais je te faisais ça en 10 minutes les doigts dans le nez. Bref, pour un créatif, aucun jour ne ressemblait au précédent, tout était à tout le temps inventer. Je ne m’ennuyais guère. La conception - ma phase préférée dans mes grands bureaux blancs (mes ? oui je changeais d’agence tous les 2 ans, doublant chaque fois mon exorbitant salaire), la conception donc c’était du travail solo mais la réalisation, tu rencontrais et travaillais avec foule de personnes d’un métier ou d’un autre. Et t’étais donc payé des ponts d’or pour ça. Normal en un sens : d’une part c’était très duraille en plus que terriblement stressant, d’autre part, toi et tes brillantes idées faisaient que ton agence était élue agence créative de l’année, ce qui lui ramenait tout un tas d’annonceurs et leurs magots avec. Mais si vous m’avez déjà lu (?), vous connaissez la fin de l’histoire : j’étais tout jeune, j’ai mis 10 ans à comprendre que ce « métier » que personnellement je n’avais jamais pris au sérieux était de la merde en barres, de la propagande en barres, du bourrage de crânes en barres, prenant les consommateurs pour les parfaits idiots que malheureusement ils étaient, 10 ans à comprendre que jamais je ne parviendrai à introduire la moindre cohérence dans tout ce boxon, exécuté de surcroît par 90% de menteurs et de retourneurs de vestes. Alors j’ai claqué la porte, empochant au passage 80 bâtons venant s’ajouter à la fortune que j’avais déjà encaissée. Bah ! Tout ça est parti en fumée quand je suis devenu chanteur et surtout producteur de rock. Royal air foutre, j’ai fait et continue de faire ce qui a sens à mes yeux. N’empêche, complété de mes expériences suivantes, ce « métier » m’aura tout appris de la communication tant écrite que verbale que sonore que visuelle, et c’est la pub qui me paie ma retraite, largement suffisante pour l’anti-consommateur et l’adepte du juste le nécessaire que je suis, bien qu’il me manquât 90 trimestres de cotisations soit exactement la moitié du nombre officiellement requis lorsque les caisses dédiées ont fait les comptes. Maintenant et depuis 40 ans, je ne vends plus des lessives, des bagnoles, de la confiote, des téléviseurs, de la pommade soulageant les hémorroïdes, des sodas, de l’alcool, des grandes enseignes de distribution etc etc,.. Maintenant je créé, malheureusement sans les suffisamment partager, des messages d’amour, de combat, d’espérance et de liberté. .
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Mon grand bureau blanc
appartient au recueil Nouvelles d'une vie
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Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies. |
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