"Milan Presse : les exploits de ces gens-là" est une tranche de vie mise en ligne par
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Milan Presse : ces gens-là
Toulouse 2002. Je débarque dans cette ville rose où je ne connais personne. Je n’ai pas une thune, pas de boulot, pas de métier (concepteur, késaco ?). Je dors dans ma voiture avec mon ordi et quelques fringues. Naturellement, pour la millième fois de ma vie, j’envoie des cv. Pour tout et n’importe quoi. Ça va de l’homme de ménage à l’aide à domicile, ça va du limonadier aux médias, radios, presse, télés, labels de disques, ça va du vendeur en librairie à la même fonction dans des magasins de disques… je suis prêt à faire n’importe quoi. Naturellement j’adapte mes cv au destinataire. Je ne vais pas clamer sur les toits que j’ai été directeur de création dans la pub ou créateur d’une sarl ou encore chanteur de rock'n'roll quand je postule pour être serveur. Tiens, j’en adresse un à Milan Presse, boîte qualitative d’édition multimédia pour la jeunesse. Surprise, ils m’appellent (moyenne : une réponse négative standard pour 250 envois). C’est le directeur de la rédaction qui m’appelle. J’ai un projet, me dit-t’il, je ne connais qu’une personne en France à même d’y répondre, sauf que cette personne habite Lille et est totalement surbookée. Au vu de votre parcours et vos compétences, peut-être pourriez-vous être la seconde personne apte à nous répondre. Venez me voir. Rendez-vous. Je me suis rasé dans les toilettes d’un café. Voilà, m’explique-t’ il, nous publions un cd-rom mensuel pour les 7/12 ans, Toboclic. Toboclic est composé de plusieurs chroniques et d’une histoire principale. C’est toujours une histoire narrative. Nous aimerions varier le format avec des histoires musicales. Et naturellement interactives, que l’enfant interagisse sur l‘histoire avec sa souris. Bref il me demande de concevoir de petites histoires mi-récits mi-comédies musicales, et interactives donc. Un défi créatif et technologique. Je pars avec le dossier. Je bosse. Dans les cafés. Je résous les questions technologiques et écris 2 histoires complètes, 3 p’ tits chapeaux de paille et Grand-père parapluie (https://www.de-plume-en-plume.fr/histoire/grand-pere-parapluie). Je ne suis pas tombé de la première pluie justement, je pense à la production. Je sais qu’il leur faut dans leur Toboclic habituel un jour de studio d’enregistrement pour les voix de l’histoire. Avec des chansons, naturellement c’est plus long. Je me débrouille pour simplifier et n’avoir besoin que de 2 jours. J’ai bossé, un mois est passé, j’appelle le gars pour l’avertir que je suis prêt et nouveau rendez-vous. Je présente ma réponse technologique ainsi que les 2 histoires. Je lui chante les chansons. Bon, ça tombe bien, il est emballé. Carrément emballé. Et sur le cul. Incroyable me dit-t‘il, avec nos auteurs habituels, nous avons 50% du boulot à refaire. Soit parce que visuellement ça ne suit pas, soit parce que ce n’est pas le vocabulaire adapté à la cible etc…Là vous y êtes à 95%, et en musique interactive en plus. Topez là, on fait le premier numéro en juillet et le second à Noël. Je donne aujourd’hui même vos projets à la directrice de publication et on vous appelle. Topez-là je lui réponds, à votre disposition. Et je retourne au café du commerce. Nan, en fait le café s’appelle Le Matin et il est Place des Carmes. Le temps passe un peu, pas de nouvelles. Je rappelle. Mais bien sûr, on est dessus, on vous rappelle incessamment pour que vous dirigiez les séances d’enregistrements avec les musiciens, les chanteurs, les comédiens. Le temps passe, pas de nouvelles. Je l’appelle. Pas de problèmes, la directrice de publication vous rappelle. Pas de nouvelles. Je rappelle la directrice de publication. Plusieurs fois. On avance, me dit-elle chaque fois et en me posant quelques questions d'ordre scénaristique. Et à chaque fois, c’est comme si la conversation précédente n’avait pas eu lieu. A chaque fois on recommence depuis le début. Vous qu’êtes malins, vous qu’avez l’expérience de la vie et du monde professionnel, vous devinez bien sûr la suite. Ils z’avancent pas. Pour z'avancer il faudrait qu’ils changent un peu leurs habitudes, 2 jours de studio d’enregistrement au lieu d’1, faut changer quelque chose. Faut que quelqu’un prenne une décision, prenne le dossier en main. Et dans leur routine quotidienne (là je m’offre un pléonasme), dans leur routine quotidienne reprends-je, le bouclage du numéro en cours, la préparation du suivant, mettez-vous à leur place, z’ont pas le temps les pauvres.
Pensez bien que je laisse pas tomber. Mais diplomatiquement bien sûr. Oui moi je connais la vie des hommes, et des incompétents. Faut pas les harceler. Donc juste j’appelle de temps en temps. Je me répète, chaque fois c’est comme si l’échange précédent n’avait jamais eu lieu. Et se passe ce qui se passe habituellement, ce qui se passe toujours, je deviens indésirable et gênant. Eh ouais, chaque fois la simple évocation de mon nom leur produit l’effet miroir, leur rappelle qu’ils n’ont pas fait leur boulot. Alors peu à peu ils m’effacent de leurs mémoires et le projet tombe à l’eau. J’ai pas laisser tomber quand même, je leur ai proposé un autre projet, une autre chronique dans Toboclic. Un clip musical interactif (https://www.de-plume-en-plume.fr/histoire/le-colibrius). Cette fois-ci, réponse silence radio, je suis devenu trop lourd. Et il va de soi que je n'ai jamais été payé pour l'ensemble de cette histoire. Comme d'hab. Milan Presse, ces gens-là. Des histoires dans le genre je pourrais vous en raconter 15, 20. Avec des projets de pub (les magasins de disques Nuggets et Publicis), des sitcoms audios pour le pétrolier Total (https://www.de-plume-en-plume.fr/histoire/bon-appetit-tante-capucine-petit-sitcom-audio-pour-enfants), avec des cd pour les chats pour Kitkat et 50 millions d'amis, avec Solidays pour le sida (https://www.de-plume-en-plume.fr/histoire/amour-sida-juan)… Mêmes process, mêmes incompétences, toujours pareil. Dans ma vie j’ai bossé avec des ricains. Sont pas comme ça eux. What’s your business man… Retour en haut de page. Toulouse 2002. Pourquoi suis-je toujours en France ? Parce que j’ai un fils de 5 ans dont je suis super proche et ai choisi de le rester après la séparation d’avec sa mère. Sinon, au lieu de continuer à monter depuis 20 ans des projets qui foirent, j’aurais fait une courte formation et serais parti dans l’humanitaire. Mais j’ai préféré rester pour mon fils. Aujourd’hui Toulouse 2019. Mon fils a 23 ans. Normalement il finit ses études l’année prochaine et quitte ensuite Toulouse pour aller bosser à Paris. L’éloignement naturel cette fois. Quant à moi, j’achève l’enregistrement de mon opéra initiatique L’Ivoire Rouge (une recherche spirituelle de sens et de beauté qui va intéresser la terre entière c’est sûr) ainsi que l’écriture de mon nouveau livre La joie mélancolique, et s’ils rencontrent le même sort que mes 6 albums et 4 bouquins précédents c’est-à-dire le silence et l’indifférence générale, je fais une formation et pars dans l’humanitaire. S’ils veulent toujours de moi à mon âge. Et c’est pas ça qui m’empêchera de continuer à écrire, composer, enregistrer et publier.
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Milan Presse : les exploits de ces gens-là
appartient au recueil La vie des médias
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Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies. |
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