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Marianne - Histoire Courte

Histoire Courte "Marianne" est une histoire courte mise en ligne par "Donald Ghautier"..

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Marianne

Je me reposais tranquillement dans mon cercueil en bois précieux quand mon valet Igor vint me déranger.

-        Maître, on sonne à l’entrée principale du château.

-        Quel est l’importun qui ose déranger ainsi le comte Donaldo pendant sa sieste ?

-        Une représentante en assurance-vie.

-        Qu’elle brûle en enfer ! Depuis quand le comte Donaldo a-t-il besoin d’une assurance-vie ?

-        Voulez-vous que je l’éconduise, maître ?

-        Que nenni, mon bon, après tout, je n’ai pas souvent l’occasion de jouer avec des mortels. Faites-la entrer dans le salon français et dites-lui que j’arrive.

 

Je m’ennuyais un peu depuis ce jour maudit où j’avais avalé un buvard lysergique qui m’avait gratifié de l’immortalité. Mes rares amis m’enviaient cette éternité. Je leur répondais inlassablement que passer des siècles à entendre les mêmes calembours, les mêmes complaintes geignardes de mes congénères allait finir par me rendre fou. Heureusement, je m’étais inventé quelques jeux pour me distraire. J’avais là une opportunité de varier mes plaisirs. Paré de ma plus ténébreuse tenue, je descendis le long escalier qui séparait ma chambre funéraire de l’étage dédié à mes agapes sociales. Je bifurquai ensuite sur la gauche pour rejoindre la salle ampoulée baptisée un soir de beuverie sous le vocable prétentieux de salon français.

-        Bonsoir gente dame, que me vaut l’honneur de votre visite ?

-        Bonsoir, Comte Donaldo, Je souhaite vous présenter notre nouvelle offre d’assurance-vie.

-        Vous êtes trop bonne avec moi. Je suis fort impatient d’en savoir plus.

 

La vendeuse était une grande blonde aux yeux bleu azur, sculpturale, dotée du physique magnifié par les publicités pour les produits de beauté. Elle me rappelait un ancien souvenir de mes années tourmentées au lycée. Il m’apparaissait indispensable d’en savoir plus sur la personne mais d’abord je devais la mettre à l’aise. Son laïus commercial semblait l’excuse appropriée pour lui donner confiance. Pendant qu’elle débitait son argumentaire, je cherchais dans mon passé à qui elle me faisait bien penser. Je ne parvenais à rien. Un mur mémoriel barrait ma recherche. Je maudis Freud et ses sbires, avec leur théorie du subconscient. Il me fallait un verre de liqueur.

-        Madame, m’accompagneriez-vous dans la dégustation d’une boisson plutôt rare que j’ai reçue tantôt ?

-        Volontiers, Comte Donaldo.

-        A la bonne heure !

 

Je sonnai Igor et lui commandai une bouteille de ce nectar fleuri qui excitait mes papilles et me rappelait que j’étais encore un humain. Mon valet revint avec deux verres en cristal et les remplit du breuvage promis.

-        A la vôtre, madame !

-        Santé, comte Donaldo !

 

Le liquide accomplit son office. Ma mémoire s’ouvrit comme jadis la Mer Rouge devant le fier Moïse. Cette belle spécialiste en assurance-vie s’appelait Marianne. Nous avions bien fréquenté le même lycée. A cette époque lointaine, j’étais du genre à écouter de la musique alternative, à déclarer que le monde n’avait pas de futur et à cracher sur la Reine. Marianne était tout le contraire. Bien propre sur elle, catholique pratiquante, élève au Conservatoire, elle représentait le fruit défendu. Elle était Eve et j’étais le serpent. Je savais à l’époque qu’elle se doutait que j’étais amoureux d’elle mais jamais elle ne m’avait accordé ne serait-ce qu’un regard chaleureux. Pourtant j’avais tout tenté. J’avais changé ma garde-robe, troqué ma coupe iroquoise contre une mèche de premier de la classe, fréquenté les cours de catéchisme et même intégré la section secourisme du lycée. L’adolescent anarchiste s’était apprêté de frusques conventionnelles. Ce souvenir douloureux d’une année de galère, à tenter vainement d’attirer son attention autrement que par des pitreries s’affichait désormais sur l’écran coloré de mon cerveau d’immortel.

-        Au fait, je ne connais pas votre nom alors que vous semblez bien renseignée sur moi.

-        Je m’appelle Marianne Delahaye. Désolée de ne pas m’être présentée plus tôt.

-        Votre visage me semble familier. Je crois que nous avons fréquenté le même lycée.

-         Peut-être. Nous étions tellement nombreux.

-        J’ai moi-même perdu de vue mes camarades de classe.

-        Ces années-là sont désormais lointaines, malheureusement.

-        Racontez-moi ce que vous êtes devenue. N’y voyez pas une curiosité malsaine.

 

Marianne, dans le souci de vendre ses produits fiscaux, me raconta son histoire. Elle avait bien obtenu son baccalauréat la même année que moi puis elle s’était orientée vers des études de sociologie dans la faculté catholique du cru. Pendant ces années d’étudiantes, elle avait rencontré son futur mari, banquier de son état, un croyant assidu qui lui avait donné par la suite six magnifiques enfants. Marianne travaillait depuis peu au sein d’une compagnie d’assurance allemande parce que son époux l’avait finalement laissée tomber pour une femme plus jeune et qu’il ne daignait pas s’acquitter de la pension alimentaire. Heureusement, la vie était ainsi faite qu’elle avait su rebondir. La religion aidant, elle avait retrouvé un fidèle compagnon au sein de sa paroisse. Depuis, ils formaient avec leur douzaine de bambins, une belle famille recomposée comme on en voit dans les publicités pour monospaces. Je hochai de la tête à chacune des étapes de sa vie. C’était vraiment trop pathétique.

 

Quand Marianne eut fini, je lui proposai de signer ses documents d’assurance-vie pendant qu’elle profiterait d’une petite collation dînatoire. Elle accepta de bon cœur, me remerciant d’une si noble attention et avouant qu’elle n’avait pas l’habitude d’un si chaleureux accueil. Je l’abandonnai un instant, le temps de donner à Igor les consignes en vigueur pour cette occasion. A mon retour, elle rayonnait de mille feux, encore plus belle que dans mes souvenirs. J’avais envie de la serrer dans mes bras, de lui crier mon amour passé, de refaire le monde avec elle.

 

En attendant Igor, je continuai à la faire parler de ses années au lycée, dans l’espoir futile qu’elle se souvînt de moi. J’espérai ainsi qu’elle repeindrait ma mémoire des couleurs chatoyantes qui manquaient à mon adolescence, quand j’étais un crapaud mort d’amour en quête du moindre signe de la princesse charmante. Plus la conversation avançait et plus je m’apercevais que jamais à ses yeux je n’avais existé, que mon espoir d’idylle était mort dans l’œuf. Je faisais néanmoins bonne figure, cachant la triste grisaille qui envahissait mon cœur. Le plus dur était qu’elle ne me demanda jamais de raconter ma propre vie, même pas par politesse. Igor arriva avec un plateau de gourmandises et de boissons gazeuses qu’il déposa doucement sur la table rectangulaire. J’invitai Marianne à déguster les mets dont je vantai l’origine exotique et les vertus médicales avec force anecdotes inventées de toutes pièces. Je voulais l’impressionner une dernière fois, avant qu’elle ne quitte définitivement ma vie et devienne un souvenir figé dans une case de mon cortex cérébral.

 

Une heure plus tard, la belle Marianne s’endormit pour toujours. Igor transporta son corps dans la crypte du château, un endroit secret où je gardai précieusement mes trophées et mes ennemis. Je n’étais plus humain, ça je le savais depuis belle lurette. Le premier amour de ma vie n’avait pas voulu ranimer la flamme qui naguère brûlait mon cœur innocent de gamin romantique. Je donnai congé à mon serviteur et regagnai froidement mon berceau funéraire pour une bonne nuit de repos.

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Donald Ghautier

18-07-2026

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Marianne appartient au recueil Des nouvelles du Monde

 

Histoire Courte terminée ! Merci à Donald Ghautier.

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