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Les fléchettes - Texte

Texte "Les fléchettes" est un texte mis en ligne par "Ancolies"..

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Les fléchettes

 

En ce temps-là les fabricants faisaient des produits déficients. Toutes sortes de produits déficients. Des sachets de produits déshydratés ou cuisinés à ouverture impossibles, très facilement identifiables grâce à leur sticker Ouverture facile. Des rouleaux de films de protection alimentaire collants et indéchirables, dont au moins la moitié partait direct à la poubelle sous forme de boulettes rageusement froissées. Des étuis de téléphone portable manufacturés de traviole. Des fax aux têtes à quartz ou des graveurs cd à systèmes d'extraction mécanique pas du tout prévus pour durer. Des ordinateurs à mémoire bridée. Des imprimantes avec des programmes d'encrassage donc de purge vidant allègrement le tristement mesquin contenu de cartouches cédées à un prix d'achat impitoyable. Des voitures de luxe avec des roues de secours d'enfant. Et bien sûr et partout des espaces médias insultants.

 

Toute cette obsolescence industrielle, tous ces trucs ahurissants marchaient au poil. Egalement au poil : les numéros en 08. On raquait 34 centimes d’euros la minute pour passer un simple coup de fil à sa banque, son concessionnaire, pour prendre des nouvelles d’un ami hospitalisé, pour connaître les horaires d’ouverture d’un banal magasin de chaussures Sans compter l’éprouvante expérience des hot lines des opérateurs téléphoniques qui vous déroulaient tranquilles toute la panoplie, attente indéfinie, techniciens surtout pas payés pour résoudre vite fait vos petits soucis technologiques pourtant identifiés en tête de leurs fiches, saturations de réseau et ruptures de communication, rappel, attente indéfinie... et l’addition qui grimpait, grimpait, grimpait  tandis que vous vous rongiez les ongles et les doigts d’énervement et de rage impuissante.

 

Bref, produits ou services, été ou hiver, en ligne ou à l'hyper, vous achetiez en ce temps-là des tas de bugs volontaires enveloppés de points de fidélité, d'affichettes et de jingles tels Le Sourire d'un Client  c'est Sacré ! ou encore l’impayable La Gratuité au Meilleur Prix ! Le meilleur de tous ces slogans était très certainement le fameux Nous Votons Vous ! 

 

Bien entendu les fabricants et les distributeurs auraient pu faire autrement, en nous filant des produits/services résolument plus dociles et durables. Technologiquement ils avaient et depuis longtemps toutes les solutions. Mais alors forcément ils auraient gagné moins d'argent, auraient vécu moins heureux moins longtemps, et faient moins d'innocents et psychotiques enfants.

 

En ce temps-là les politiques jouaient aux fléchettes et aux poupées vaudous en prenant des airs importants, et croyaient dur comme fer qu'ils avaient un sexe.

 

En ce temps-là, on pensait comme des pieds. On dépassait les doigts dans le nez les preuves les plus irréfutables. Le traditionnel et éprouvé Marche ou crève ! avait fait un grand pas en avant et en arrière. On en était à Gagne ou crève. Les plus radicaux d'entre nous faisaient même plus la différence, c'est vous dire.

 

Les gens imitaient les médias qui imitaient la vie qui imitait les médias etc... Il en résultait inévitablement que ni les médias ni les gens ni la vie n'avaient la moindre idée de qui et où diable ils étaient. Raison de plus pour brandir des slogans.

 

L'inénarrable pub se prenait désormais pour l'haïku permanent du monde. Et jamais les poudres de perlimpinpin ne s'étaient vendues aussi bien. Même leurs fabricants et distributeurs en achetaient. Actionnaires, dealers, vacataires, tout le monde y croquait, y tétait,  tout le monde était accroc. Chacun faisait chaque jour le plein de chèques sans prévisions et postait la liasse au grand dieu des fumées et brouillards.

 

En ce temps-là, les têtes à claques toutes catégories confondues connaissaient une remarquable recrudescence, laquelle trouvait son essence dans la grande incohérence et la grande indifférence, et les justifications se ramassaient à la pelle. L'incorrect était lui aussi soigneusement organisé. Chaque folie était moulinée, justifiée, récupérée aussitôt commise. Tout était en ordre et en démocratie. Pour peu qu'elle le réclame, chaque chose avait son spot.

 

En ce temps-là, probablement grillées aux fesses par leurs arriérés non réglés, la peur, la mauvaise conscience et la culpabilité avaient carrément renoncé à reculer devant quoi que ce soit. Moyennant quoi les fuites, les masques et la mauvaise foi connaissaient une prospérité et une vigueur jamais de mémoire de musée rencontrées. La bonne conscience s'achetait au bureau, dans les embouteillages, sur les ondes et les écrans, et bien sûr en faisant ses courses. On avait le choix entre différentes listes, mais bien sûr c'était toujours la même. Les listes étaient dictées par les différents critiques des différents régimes, qui en fait étaient bien sûr tous le même vu qu'ils s'annihilaient les uns les autres. Parfois, un gars ou une fille se mettait à chanter : Les gars, les filles, on est bien barrés. Manifestement il/elle ne manquait pas d'auditeurs partisans parmi les spectateurs mais cependant les choses en restaient toujours là. Comme une fatalité. Et après tout, qui songerait à remettre en question la mort lente ?

 

En ce temps-là, l'homme était de plus en plus orgueilleux et toujours aussi con. C'était stupéfiant et insultant. Plus l'homme était moderne, moins il était intelligent et modeste. Plus il était avancé, plus il était grossier. Il avait fait des sacrés progrès en dégâts. Sûr on ferait encore et toujours mieux, mais à ce jour il battait sans effort et à plate couture toutes les équipes de toutes les époques et civilisations réunies. Ah ça il était fort !

 

En ce temps-là, des milliards de gens bien morts se retournaient dans leur âme et leur ombre. Des milliards de gens bien vivants vivaient morts de honte. En ce temps-là, l'homme marchait sur l'enclume. Grandissait en culotte de plus en plus courte. En ce temps-là, l'homme était une vraie tête de con pour l'homme et ses enfants.

 

Fait froid ! dit la fillette sous la fine pluie nocturne.

T'as froid ! rectifie son paternel qu'a oublié de lui attraper un pull.

J'ai froid ! opine la fillette.

 

Intelligente pas vrai ! Mais les hommes comprennent pas souvent, pas rapidement, pas facilement, et les enfants vieillissent vite. En ce temps-là, le temps était une caricature et un futur cadavre.

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Ancolies

24-03-2018

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Les fléchettes appartient au recueil La vie des médias

 

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