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Les 3 moustiquaires - Texte

Texte "Les 3 moustiquaires" est un texte mis en ligne par "Ancolies"..

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Les 3 moustiquaires

 

C’était le moment après le déjeuner où les esprits flottaient. Après les agapes, toujours trop copieux, l’après-midi déroulait son lent et vide tapis vert devant la magnifique maison du domaine de Rahalapuk, situé dans la province indienne du Bénabar, au nord-est du pays, non loin de la frontière du Népal.

L’esprit de Lara flottait. Installée sur la balancelle de la vaste véranda où elle avait pris son repas en compagnie de ses parents, de son frère Luke et de sa jeune sœur Lucy, Lara s’interrogeait sur le cours des choses qu’offrait le temps immédiatement posé devant elle : allait-elle se saisir de ses pinceaux et son cahier canson pour réaliser quelques aquarelles, allait-elle plutôt choisir de se laisser aller aux douceurs de la sieste ? Lara avait toujours du mal à prendre des décisions. « La vie est un choix » était l’une des phrases-clé de sa mère, oui mais lequel s'interrogeait anxieuse sa fille. L’horloge biologique de Lara tournait, il fallait qu’elle se décide : Bon, les aquarelles attendraient la fin de l’après-midi, pour l’heure elle choisissait l’indolente sieste. Quittant la balancelle elle se dirigea vers sa chambre où l’attendait patiemment son large lit à baldaquins.

Luke avait d’autres soucis en tête. Habituellement il aurait rejoint sitôt après le repas de la mi-journée son club de polo. Mais il y avait un problème : les dettes de jeu, ou plutôt la dette de jeu que lui réclamait son camarade Barnaby  C’est que, depuis quelques mois déjà, la traditionnelle et conventionnelle partie de bridge qui faisait suite aux matchs acharnés de polo avait cédé sa place aux jeux d’argent, gin rami, canasta et poker bien entendu. Luke n’avait jamais été très chanceux avec les cartes et voilà que maintenant il devait 100.000 roupies à l’implacable Barnaby qui lui avait fait comprendre ces jours derniers qu’il était maintenant plus que temps de passer à la caisse. Luke ne possédait pas le dixième de la somme due et il était tout-à-fait inenvisageable qu’il demande son soutien à ses parents, à son père qui tenait les cordons de la bourse et méprisait les jeux d’argent qu’il jugeait vulgaires et indignes d’un gentleman britannique. Rien à dire, Luke s’était fourré dans une sacrée panade.

Quant à la jeune Lucy, aucune question ne se posait à elle. Après le déjeuner, elle rejoignait fidèlement sa chambre où elle remplissait d’une écriture soignée son journal intime jusque l’indétrônable heure du thé. Elle y écrivait notamment qu’elle n’aimait pas ce pays, l’Inde, où son père diplomate avait été dépêché il y avait de cela 3 ans déjà, son atmosphère moite et humide, l’arrogance des colons vis-à-vis des autochtones, ses animaux sauvages et pire que tout ses innombrables moustiques qui empoisonnaient les soirées et les nuits. Avec sa corpulence un peu dodue et sa peau pâle, elle était la proie rêvée de ces sales bêtes. On aurait pu croire que la saison de la mousson représentait une trêve pour les moustiques, chassés par les pluies diluviennes qui s’abattaient et noyaient tout 3 mois durant. Il n’en était rien, bien au contraire on aurait dit que ces insectes étaient galvanisés, piqués au vif par cette saison. Lucy n’avait qu’une hâte : rentrer au pays, en Grande-Bretagne et retrouver son climat tempéré et tonique, ce qui n’était qu’un vœu pieux puisque Dieu seul savait où son père serait à nouveau envoyé une fois sa mission en Inde achevée.

Il ne faudrait pas croire que les moustiques n’empoisonnaient que la vie de Lucy. Si ses parents se refusaient à aborder ce sujet, ne voulant pas remettre en cause la brillante nomination du père à son poste de diplomate, Lara et Luke avaient eux aussi terriblement de mal avec ces importuns. Mais cela ne les affectait qu’en second plan. Luke était naturellement rongé par ses dettes de jeux et Lara la coquette qui convolait de bal mondain en bal mondain se préoccupait surtout de ses toilettes et de ses innombrables galants. Il n’empêche : ces saletés de moustiques, à la longue c’en était trop pour eux. Il était impérieux de trouver une solution. Frère et sœurs se réunirent donc un soir en un secret conciliabule pour échafauder une stratégie qui ouvrirait les yeux de leurs géniteurs à ce problème incessant dont ils étaient la proie. Luke n’avait point d’idées intéressantes, tout comme Lara, ce fut donc à Lucy la plus créative des 3 à laquelle échut la problématique de trouver une sortie de secours.

La malheureuse commença alors à se creuser et se creuser la caboche. Comment ébranler le flegme de leurs parents pour qu’ils tinssent donc enfin compte de cette préoccupation majeure chez leurs rejetons ? Mince, la solution ne se trouvait pas sous le sabot du premier éléphant venu, et finalement, la jeune fille s’en ouvrit à son précepteur. Ignores-tu donc jeune et jolie Lucy que, si les aérosols et autres spirales repoussoirs (dont l’efficacité restera à prouver) ne seront inventés que dans 80 ans,  les indiens les plus ingénieux utilisent depuis des générations des voiles de tissu aéré qui bloquent l’accès de ces sales bêtes qui sur leurs fenêtres, qui accrochés à leur lit ? L’imagination de Lucy la créative ne fit qu’un bond : elle s’acheta derechef un nouveau cahier d’écriture et se plongea - au détriment de son journal intime - dans la rédaction d’un roman nourri de maharadjas et de princesses, et de féroces bêtes sauvages dont bien entendu ces satanés moustiques qui piquaient les bras desdites princesses en laissant d’horribles lésions qu’elles étaient obligées de dissimuler sous des manches longues - par cette moiteur -, roman qu’elle titra fort justement et consensuellement avec sa fratrie « Les trois moustiquaires ».

Moustiquaire : le mot magique était lâché et fut aussitôt sur les lèvres de toutes les mercières et apothicaires ! Le livre souleva l’enthousiasme de plusieurs éditeurs. Guidée par son précepteur, l’auteure choisit celui qui offrait le plus de possibilités de promotion, moyennant quoi le roman rencontra un fort succès critique et de librairie, lequel succès revint fatalement aux oreilles des  parents du jeune trio, leur pointant du doigt les problèmes que rencontrait leur progéniture. Ce fait accompli, Sam le père refusa cependant et inébranlablement d’équiper la véranda de voiles - qui gâcheraient la splendide vue sur leur splendide jardin - mais consentit à équiper les lits de ses 3 enfants de ces fameuses moustiquaires. Notons au passage que, toujours opportuniste, Luke emprunta à sa jeune sœur les 100.000 roupies sur ses droits d’auteure qui lui permirent de régler son différend avec son collègue de polo et de canasta et de gin rami Barnaby.

Les enfants avaient remporté la partie mais leur satisfaction fut de courte durée car peu de temps après, Sam fut nommé en Germanie, pays où nul besoin de moustiquaires ne se faisait ressentir. Lucy s’en retourna à son journal intime, qui lui resta intime, tandis que Lara dut s’équiper de toilettes adéquates avec la météorologie locale pour continuer de jouer les coquettes et Luke s’inscrivit à un club de tennis où naturellement il s’endetta en 2 temps 3 mouvements osant sans détours des paris hasardeux sur des matchs. Heureusement pour lui, il n’eût pas à honorer ses pertes car la famille fut rapatriée en également 2 temps 3 mouvements dans l’Ecosse natale si chère à Lucy aussitôt qu’éclata la Grande Guerre, laquelle fit des millions de victimes dans la population des moustiques indigènes qui avaient fait le voyage de l’autre bout du monde pour suivre ces événements tragiques de près. Ajoutons pour en finir avec cette hasardeuse histoire que la légende veut qu’au siècle précédent, un romancier français réalisa un virevoltant et visionnaire plagiat du succès littéraire de Lucy mais les légendes, tout comme les promesses électorales n‘engagent comme chacun sait, que ceux qui les croient.

 

    

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Ancolies

15-01-2025

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Les 3 moustiquaires appartient au recueil Nouvelles du monde

 

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