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Le mal que fait le monde - Tranche de Vie

Tranche de Vie "Le mal que fait le monde" est une tranche de vie mise en ligne par "Ancolies"..

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le mal que fait le monde

 

Papa, si tu vas pas à Toulouse, tu vas où alors ?

Ce qui se passe dans la tête d'un enfant de 5 ans quand ses parents lui annoncent leur séparation ? Du mal hélas. Beaucoup beaucoup de mal. Bon, heureusement la vie n'est pas finie. 

 

Département du Lot, année 2002. Papa et Maman ont pris leur décision : on arrête, on se sépare. On est en mai ou juin, et on met au point le timing suivant : y’ a pas le feu (on a pris du temps pour se rencontrer, on peut bien en prendre pour se quitter), et on est tout près vacances d'été où elle partira avec les enfants, sa fille à elle (14 ans) et notre fiston (5 ans donc). Tandis que j’organiserai mon départ. On annoncera la nouvelle à la rentrée de septembre aux petiots. Ce mois-là, je dînerai à la maison, ferai les bisous du soir, et puis je dormirai dans le bureau que je loue dans le village. Fin septembre je dégage. 

Maintenant c’est la rentrée. Quand faut y' aller ! La maman se charge elle-même d’annoncer la nouvelle à sa fille, laquelle en pleure un coup. Ce qui me touche parce que ça n’a jamais été évident entre elle et moi. Au passage, j’avais jamais soupçonné qu’il était difficile d’être beau-père, qu’il était pas du tout évident de vraiment comprendre un enfant et parler son langage tant qu’on n’en avait pas eu soi-même. Bref, je suis hélas trois fois hélas passé un peu à côté de fifille (mais m’en suis excusé auprès d’elle quelques années plus tard). N’empêche, ça me touche qu’elle pleure mon départ. Mais je me goure peut-être, peut-être qu’elle pleure juste pour sa mère. Allez j’avoue, là je suis complaisant et j’exagère. Bien entendu qu'elle pleure aussi pour elle-même, pour ses parents depuis longtemps séparés, pour ses grands-parents récemment décédés, bien sûr qu'elle pleure aussi pour moi et nos vies difficiles, pour les baleines qui s'échouent et les petits frères à la peine.

Bon,  l’est maintenant temps d'affranchir Fiston. Au boulot. 

Bla bla bla… pour toi ça change rien, enfin si ça change, ce sera pas pareil bien sûr, mais le plus important : t'auras toujours ta maman et ton papa. Bla bla bla bla bla… Fiston encaisse une heure de justifications sans un mot. Si ! finalement une et une seule question : Et si tu vas pas à Toulouse, tu vas où ? Perspicace le p' tit gars.

L’a raison, j'ai dit que j'allais probablement là-bas, pas loin, à Toulouse, pour rester proche de lui. Probablement j’ai dit parce que je n'ai pas encore de solution d’hébergement, et que si au final je n’en trouve pas et me vois donc contraint de dégager ailleurs, je ne veux pas  enchérir le traumatisme qu’on est en train de lui infliger d'un mensonge fondateur. N'empêche, cette petite réserve émise dans l'océan de réassurances développées, ce probablement glissé dans les discours et explications ne lui a pas échappé, au petit gars. Et si tu vas pas à Toulouse, tu vas où ? Eh bien d'abord je fais tout tout tout pour que ce soit Toulouse et ça le sera très très très probablement, et sinon j'irais un peu à Paris, chez mes frères et sœurs (rassurant, il les connaît), le temps de trouver une solution près de toi à Toulouse. Ah ! commente-t-il simplement.

Bon, voilà, on en restera à cette seule question et remarque de Fiston pour ce soir. L'a déjà gagné son banco - les deux personnes en lesquelles il a le plus confiance au monde qui soudain le lui déchirent en deux -,  l'attendra bien vingt-quatre heures pour tenter le super.

Lendemain soir. Comme organisé on dîne tous ensemble. Rite : Fiston se couche, Maman lit deux histoires, à la suite de quoi Papa chante deux chansons. Bon, les pages et les refrains tournés, je fais les bisous et j’éteins. Bonne nuit bonhomme, et à demain. Alors une question dans le noir : Dis Papa, tu vas mourir à Paris ou à Toulouse ?

J'en sais maintenant assez pour savoir que je suis un gentil, que je ménage les autres, que ma compagne la maman m’a appris que l'amour est sacré et les enfants encore plus - m’en doutais pas avant -, et que ni moi et encore moins la maman ne faisions n'importe quoi n'importe comment...  Et puis voilà : Tu vas mourir à Paris ou à Toulouse ? Putain le mal qu'on fait ! Oserai-je écrire qu'un poignard invisible me transperce.

Le mieux, enfin je veux dire le pire ? Fiston et sa question tous les deux bien sages au fond du lit. Même pas en train de hurler, trépigner, gratter les murs, même pas en train de dire non. 

C'est ça, prends sur toi, petit. Tu penses que ton père chéri te quitte et meure, et tu prends tout sur toi. Vachement de ton âge, mon gars. Putain le mal qu'on fait, et on est très loin d'être les meilleurs.

Bon. C'est ce que je voulais raconter, ce traumatisme pour lui. Les deux personnes en lesquelles il a une confiance absolue qui lui font ce coup de tonnerre, cet ouragan qui balaie tout sur sa terre. Et démerde-toi mon pote. Demain dans un mois ou deux heures, le monde aura changé. Demain dans un quart d'heure, t'auras plus de père. T'as cinq ans, t'es super écouté et super aimé. Et t'es super seul aussi. Ben voilà, maintenant tu le sais.

Moi aussi j'en ai pris et appris, et je vais pas faire de listing. Chacun le sien, de listing, et rendez-vous nulle part pour les comptes, on s'en tape. N’empêche, sa petite question, à Fiston, me fait à peine mal, à peine bien plus bien plus mal qu'un drain brutalement arraché d'un poumon. Ouais, à peine bien plus mal et pour bien plus longtemps.

Voilà. Je voulais parler de ça, son traumatisme, le mien. Maintenant je vais me livrer à deux, trois p.s. sur le sujet si ça vous gêne pas. Dans le désordre :

Deux mois plus tard, je supporte pas bien sa nouvelle photo de classe annuelle. L'ai posée sur mon bureau. L’a l'air de me dire Pourquoi t'es pas là ? Quatre ans plus tard ça me fait toujours pareil. Notez que naturellement c'est pas tant la séparation que la culpabilité : car il est à qui le Papa qu'écrit des chansons genre J'habite ici absent... ?

Enfin, prenez si ça vous dit mon incomplet avis au passage : inutile de prévenir les petiots trop tôt. T'as toujours ta maman, t'as toujours ton papa : peut-être ou pas, à ce stade z'en savent que dalle. Seraient même plutôt devenus subitement modérément crédules quant à la suite des événements, rapport à la tempête qui vient de leur tomber sur la tête. Bon et bref, z'ont de toute façon pas le choix : verront à l'usage. Alors, pas obligé de leur laisser trois ou six mois d'incertitudes et de flip qu'ils passeront à se demander quels nouveaux coups les attendent. Tonton Ancolies préconise plutôt de passer rapidement à la lente et sans répit reconstruction, leur montrer à nos rejetons qu'on les a pas baratinés, qu’on les aime à tout prix. Savez quoi ? les euros qu'il en coûte pour faire quatre fois par weekend les trajets Cahors-Toulouse, même au rmi on s'en bat les couilles.

Notez aussi qu'on a aussi presque le droit d'être de sales cons, de ne pas réaliser la souffrance et la difficulté des autres, de canarder à trois cent soixante degrés et joyeusement propager son désespoir et sa plaintes qui ne demandent que ça. C’est ça, faîtes donc comme ça, et dégagez fissa de mon livre qui peut pas vous intéresser.

Tu vas mourir à Paris ou Toulouse ? Hummm…  allez savoir pourquoi, depuis Fiston, j'ai changé pas mal de paroles d'anciennes chansons. Par exemple, dans Royal air foutre, le Tout peut arriver je m'en fous ! qui clôturait  le refrain est passé à la trappe pour faire place à un guilleret : La, lalalalalala, lalalala, lalala (2 fois).

Synthèse du chapitre : serais-je bi-polaire, pyromane et pompier ? Ché pas, personne m’a jamais rien dit sur ma maladie.

Synthèse 2 du chapitre, synthèse sentimentale : Mon garçon, mon orphelin, ma maison… (autre chanson à moi).

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Ancolies

12-05-2018

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Le mal que fait le monde appartient au recueil Nouvelles d'une vie

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies.

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