" Loémie et le garde-cœur" est une nouvelle mise en ligne par
"Ancolies"..
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Loémie et le garde-cœur
« Tu vois que je ne suis pas morte. Il y avait un grand arbre ; il s’était battu contre le Feu, et il avait perdu. Il était couché par terre et le Feu avait laissé des abeilles rouges qui le mangeaient. Je me suis approchée parce que c’était joli… » Jolie, Loémie l’était aussi. Et même toujours plus que jolie la soixantaine passée : la douceur de son visage, la clarté de ses yeux et l’expression calme de sa bouche, sa peau presque diaphane, elle respirait la paix et la sérénité. Pourtant il est plus difficile aux personnes qui ont été très belles de vieillir. « Les privilèges de la beauté sont immenses » écrivait Cocteau. Loémie en avait profité. Pas par cynisme ou égocentrisme, non, elle était une personne douce et naturellement humble. Mais elle avait profité de sa beauté de façon passive parce qu’elle dégageait une aura qui attirait les autres, filles et garçons, tout comme des insectes de nuit par la lumière d’une lampe ou d’une bougie. Tels ces insectes, beaucoup s’étaient brûlés pour l’avoir trop admirée ou trop aimée, tandis qu’elle était seule dans son monde fait de rêveries. A quoi songeait-elle aujourd’hui, à sa soixantaine ? Souvent à ses jeune années, à ses vingt ans. Idéaliste et sensible, elle y rêvait d'un monde enchanteur d’où le Mal serait absent. Car, même si elle était une personne douce, elle voyait qu’il était partout, qu’il gangrénait presque tout. De là venaient sa réserve et sa mélancolie. Ses jeunes années : aujourd’hui elle regrettait de n’avoir pas eu conscience de l'infininité de leur liberté. La vie devant soi, disait-on. Elle ne s’en était pas aperçue. « Les privilèges de la jeunesse sont immenses aussi » aurait pu ajouter sans risques de se tromper Cocteau. Mais la jeunesse le plus souvent l'ignore. Loémie avait tant de soupirants. Elle n’avait jamais choisi. Excepté un confident, travaillant dans le même musée où ils débutaient leurs jeunes vies professionnelles, Pascal. Pascal était un poète dans l'âme, raison pour laquelle il comprenait si bien Loémie. Il avait également été son protecteur, son garde-cœur en quelque sorte. Les garçons comme les hommes sont souvent si grossiers. Au musée, les autres croyaient qu’ils formaient un couple. En cela il la protégeait. Naturellement il était également amoureux d’elle mais respectait la relation qu’elle attendait de lui et s’en sentait heureux et même fier. Une fois cependant, il lui avait proposé de l’épouser. Elle avait souri : « Mais pourquoi veux-tu te marier ? ». Avec son esprit d’escalier il n’avait su lui répondre qu’il ne voulait pas tant se marier que se marier avec elle. Parce qu’il l’aimait tout simplement. Avait-elle joué avec lui ? Ils s’effleuraient les lèvres, voilà tout. Une fois, pour une raison un peu obscure, beaucoup de monde invité chez ses parents avait-elle dit, elle lui avait demandé si elle pouvait dormir chez lui. Bien entendu il avait accepté. Lui disposait déjà de son propre petit appartement où il n’y avait qu’un lit-double. Ils avaient donc dormi ensembles. Comme elle le lui avait demandé, il ne l’avait pas touchée, excepté ce semblant de baiser. Ensuite il s’était plusieurs années demandé s’il n’avait pas agi comme un imbécile. Son frère l’avait pourtant maintes fois averti : « Avec les filles, c’est tout le contraire. Non ça veut dire oui ». Mais Pascal le pur n’avait pas le cynisme de son frère. Etait-ce cela qu’elle avait désiré ? Jamais il n’aurait la réponse. Tout poète soit-il, Pascal était un peu provocateur aussi, ou plutôt malicieux. Un jour, il avait invité Loémie à dîner dans sa famille. La famille avait vu un grand événement se profiler et s’était mise sur son trente et un - c’était une première, jamais Pascal n’invitait qui que ce soit. Ils avaient naturellement été immédiatement séduits par la grâce de la très jeune femme et avaient attendu tout le dîner puis toute la soirée la grande nouvelle : rien n’était venu et chacun était parti se coucher avec un sentiment de déception, se disant pour se rasséréner « Ce sera pour la prochaine fois ». De prochaine fois, il n’y eût pas. Mais ils conservèrent longtemps le souvenir de Loémie, et l’espoir pour Pascal qui était un solitaire. Pourquoi avait-il fait cela, leur créant une fausse joie ? Bah ! Il voulait peut-être se venger un peu de cette famille qui le surnommait « Le muet » parce qu’il s’exprimait peu et n’avait quasi pas d’amis. Non, en fait il avait fait cela car il était tès fier de sa relation avec Loémie. Celle-ci avait-elle été perverse de s’adonner à cette petite plaisanterie ? Oui, sûrement un peu. Mais à sa décharge il l’intéressait de connaître la famille de son garde-cœur. Enfin, ils sourirent souvent plus tard ensembles de cette bonne farce. Ils habitaient tous les deux Paris mais, le hasard ne frappant jamais par hasard - cette fois-ci c'est Prévert qui le dit -, les deux familles passaient leurs grandes vacances dans deux villages tout proches des Hauts de Provence. Là, les deux tourtereaux se retrouvaient pour de grandes balades ou s’asseyant plus simplement en haut d’une colline, discutant paisiblement en profitant de la vue magnifique des prairies et des bois en dénivelé à leurs pieds. Ils avaient leurs lieux préférés, notamment auprès d’un grand arbre solitaire où ils passaient des après-midis à parler et lire. Loémie aimait particulièrement cet endroit pour ses lectures, le dos adossé au robuste tronc du grand arbre, et elle s’y rendait souvent sans Pascal appelé par d’autres occupations familiales. On peut aujourd'hui s’étonner qu’à la vingtaine juste passée les enfants passent encore leurs vacances avec leurs parents mais telle était l’époque. Ils se rendaient souvent aux bals estivaux des petits villages et là, comme de juste, de jeunes et robustes gars tournaient autour de Loémie, allant parfois trop loin, insistant pour qu’elle leur accorde une danse supplémentaire, se pressant en nombre à l’instant des slows. Loémie acceptait parfois mais il arrivait que le gars jeune et robuste se montre trop pressant. Pascal intervenait alors et il arrivait que lui le poète s’en tire avec plaies et bosses. Du moins l’intégrité de la belle s’en trouvait préservée et par la suite, elle prenait plaisir à soigner son fidèle chevalier, lui administrant pommade, pansement et remerciements. Pascal finit vers ses trente-cinq ans par se marier tandis que Loémie avait choisi de rester seule, le gardant cependant et précieusement comme confident. Ils dînaient une fois par semaine ensembles, se voyaient parfois durant la semaine au Jardin du Luxembourg ou sur les berges des quais de Seine. La femme de Pascal acceptait et respectait cet état de fait. Loémie rêvait toujours et Pascal était toujours amoureux mais conservait sa juste place de garde-cœur. Loémie était devenue bibliothécaire et elle aimait son métier comme elle aimait les livres et sa solitude. Cependant la vie les éloignât. Pascal, toujours attaché culturel de musées, fut nommé à Montpellier, où il partit avec femme, enfants - ils en avaient deux - et bagages. Terminés les doux tête-à-tête, qu’ils remplacèrent par un échange épistolaire très régulier. Loémie y parlait de son travail, de ses lectures, de ses éternelles rêveries qui avaient peu changé et de ses perpétuelles déceptions à l’endroit des permanentes souffrances du monde, se portant hélas de plus en plus mal, tandis que Pascal donnait des nouvelles de sa famille et de son travail. Pour les vacances, Loémie restait fidèle à sa Provence alors que la femme et les enfants de Pascal préféraient les stations balnéaires normandes, avec leurs clubs de tennis et les grandes marées de la Manche. Mais leurs échanges ne souffraient pas de ces éloignements. Fidèles ils étaient, fidèles ils restaient. Ainsi le temps passait. La quarantaine, la cinquantaine, la soixantaine : parfois Pascal se rendait à Paris pour rencontrer de visu son amie de toujours. C’étaient des moments précieux. Maintenant, avec ses cheveux blancs Loémie irradiait d’une grande noblesse d’âme et de sentiments. Elle avait avec le temps fait la part des choses, acquit la simplicité et prit de la distance, ayant appris à dissocier ces souffrances du monde qu’elle avait tant prises sur ses épaules dans son jeune temps. Elle était toujours une rebelle mélancolique quant au déroulement des actualités qu'elle avait la sagesse de ne suivre que de loin, alors que Pascal s’était quelque peu embourgeoisé. Mais ils conservaient cette complicité datant de plus de quatre décennies et s’en trouvaient comblés, quoique Pascal n’ait en rien oublié son rêve et sa très ancienne proposition d’épouser Loémie. Eût-elle fait un pas dans ce sens, il aurait quitté immédiatement sa femme pour elle. Mais bien entendu cela ne se produisait pas. Ce que ne signifiait pas que Pascal n’aimait pas affectueusement sa femme. Oui Pascal aimait tendrement son épouse et éprouvait un profond respect pour la femme et la mère qu’elle était. Les rapports du couple se déroulaient sans accrocs et leur vie était des plus agréables. Elle était assistante en pharmacie et aimait elle-aussi son métier. Ils gagnaient correctement leur vie, de quoi ne manquer de rien. Si la femme de Pascal comprenait en elle-même que son mari était en fait profondément amoureux de son amie Loémie, elle n’en laissait rien paraître et savait que la vie est rarement exactement celle qu’on désire. Elle-aussi respectait son mari et même se réjouissait de le voir nourri d’une si belle et fidèle relation avec une femme qu’elle ne considérait pas comme une rivale. Mais, si le temps ne change pas sa course, c’est nous que peu à peu il change. Et les échanges épistolaires commencèrent à se raréfier. Loémie s’enfermait dans son monde et Pascal avait maintenant plus que son quota d’habitudes et de rituels familiaux. Ses enfants étaient devenus des adultes, qui en été rejoignaient pour une semaine ou deux avec leurs propres enfants leurs parents dans leur station balnéaire normande. Au début, à leur départ de la maison, Pascal et sa femme avaient souffert de ce que l’on appelle le syndrome du nid vide, lorsque les enfants s’en vont ne laissant derrière eux qu’une chambre endormie. Pascal avait tenté de l’expliquer à Loémie lors de leurs échanges, mais elle, n’ayant pas connu la puissance de la joie d’être mère ne le comprenait pas vraiment. Pour elle, les choses étaient immuables. Immuable comme sa Provence, le chant du soir de ses cigales et son grand arbre. Cet été-là, de violents orages et des pluies torrentielles s’abattirent sur la région, entrecoupés de superbes éclaircies et de jours où le soleil était si brûlant qu’il asséchait rapidement les dégâts des jours précédents. L’un de ces jours de soleil, Loémie était à sa place habituelle, prise par sa lecture adossée à son fidèle grand arbre. Soudain un orage blanc éclata. Un orage sans signe annonciateur ni pluie. Et la foudre jeta son dévolu sur le grand arbre. De sa plage en Normandie, Pascal entendit les actualités, s’inquiéta pour Loémie et tenta de la joindre sans succès. Lors il lui envoya un sms - le numérique avait fait son apparition - auquel Loémie répondit par un mail : oui, les conditions météorologiques avaient été en partie désastreuses et oui elle était justement bien à leur grand arbre lorsque la foudre l’avait frappé. Mais, heureux coup du sort, elle venait tout juste de se lever et s’éloigner de quelques pas, interrompant sa lecture pour se dégourdir les jambes. Elle avait tout vu, sans s’inquiéter, quoique infiniment triste de la fin de son grand ami aux branches alanguies qui vous protégeaient de la chaleur et la lumière si vive du soleil. Une page de sa vie qui se tournait, renforçant encore sa mélancolie originelle. Elle terminait son mail par ces mots : « Tu vois, je ne suis pas morte. Il y avait notre grand arbre ; il s’est battu contre le Feu, et il a perdu. Il s’est couché par terre et le Feu a laissé des abeilles rouges qui le mangeaient. Je me suis approchée parce que c’était joli ». |
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Loémie et le garde-cœur
appartient au recueil Nouvelles du monde
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Nouvelle terminée ! Merci à Ancolies. |
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