L’art de vivre
-Tsss tsss, les steaks hachés ne parlent pas à table, se vit contraint de rappeler le maître de maison lors de ce déjeuner dominical.
- Bien élevés !
- Pardon ?
- Les steaks hachés bien élevés voulez-vous dire, répliqua son épouse.
- C’est cela, les steaks hachés bien élevés ne parlent pas à table ! Vous avez tout-à-fait raison de me reprendre afin de le préciser Garance.
Les pièces de viande incriminées ne se le firent pas dire 2 fois et cessèrent immédiatement leurs bavardages. Apeurée, la purée se tint aussitôt également à carreaux.
- Vraiment, c’est par trop insupportable, enchérit la maîtresse de maison, tous ces mets ne savent se tenir ! Que leur apprend-on donc à l’Ecole Hôtelière ? Servez-moi donc un verre de vin mon ami, que je tente d’oublier les turpitudes de cette existence.
- Bah ! répliqua son époux, nous n’avons quand même pas trop à nous plaindre. Ces aliments sont quand même bien inoffensifs. Songez à ce que pourraient-nous faire subir, nous faire endurer un steak d’élan, de bison, d’autruche même ! Dîtes-moi, vous rappelez-vous de ce livre, Le dernier des mohicans ?
- Oui, vaguement, répondit-elle, de Fenimore Cooper non ?
- C’est ça. Je crois me souvenir que les trappeurs mangent du grizzly là-dedans.
- Du grizzly ! Mais c’est carrément ragoûtant !
- C’était une autre époque ma chère, et un autre continent. D’ailleurs, si ce n’était pas eux qui mangeaient les grizzlys, ce sont ces derniers qui les dévoraient. Ces trappeurs du grand nord ne vivaient pas comme nous.
- Du diable si je voudrais vivre comme ces trappeurs. Franchement, passer sa journée à piéger de malheureux castors !
- Les castors sont des rongeurs nuisibles. Un véritable frein à la civilisation. Et il est absolument impossible de leur faire entendre raison.
- Qui a tort, qui a raison, je crois que c’est depuis la nuit des temps la grande question de l’humanité.
- Je vous rejoins ma chère. D’ailleurs c’est une question que l’on pourrait rapporter à nous-mêmes : ces malheureux steaks hachés n’ont-ils pas droit à un ultime babillage avant que de passer sous l’échafaud de nos fourchettes et couteaux, on peut légitimement se le demander.
- Vous m’étonnez Jean-Edouard. Vous avez aujourd’hui de bien curieuses pensées. Ce sont les desseins du grand destin, voilà tout. Pourquoi vouloir remettre l’ordre des choses en cause ?
- Vous avez raison, pardonnez-moi.
- Allez, mangeons Jean-Edouard, cela va être froid.
Le repas était maintenant achevé. Les 2 époux passèrent au double-salon où la bonne leur apporta le plateau du café.
- Ma chère Garance, les affaires sont très calmes en ce moment. Le portefeuille se gère tout seul. Que diriez-vous d’une petite semaine d’agrément en Macédoine du Nord ?
- En Macédoine du Nord ! Mais qu’est-ce qui vous prend Jean-Edouard ? Vous savez parfaitement que j’éprouve une sainte horreur pour cet aliment, la macédoine. On ne saurait faire plus vulgaire !
- Pardon Garance. Il paraît cependant que les paysages y sont superbes, les plages magnifiques et les spécialités locales résolument diaboliques pour les papilles gustatives.
- Vos arguments publicitaires n’y changeront rien. Jamais de ma vie je ne mettrai les pieds en Macédoine du Nord !
- Très bien. Et que pensez-vous alors du Costa Rica ?
- Vous savez ce que l’on dit Jean-Edouard : beaucoup d’arabica, peu d’élus. Vous ne m’emmènerez pas là-bas non plus. Voyons, laissez un peu tomber vos étranges idées de voyage d’agrément, intéressez-vous plutôt à ce café. Imbuvable non ?
- Ah ça ! Comment disent-ils chez les militaires ? Du pur jus de chaussettes !
- Je crains qu’il ne nous soit nécessaire d’à nouveau changer de bonne.
- Nécessaire ! L’est-ce réellement Garance ? C’est la troisième que nous voyons défiler en 3 mois ! Il faut dire que vous êtes d’une exigence rare.
- Bonne à tout faire, bonne à rien faire oui ! Je ne puis tolérer ceci sous mon toit.
- Bon. Faîtes comme il vous plaira. Nos rôles sont clairs, vous vous occupez de l’intendance, je me charge du patrimoine.
- Vous apporte de l’eau à mon moulin. Cette bonne-ci ne sait absolument pas astiquer correctement l’antimoine.
- Je reconnais que c’est fâcheux. Mais je vous le répète, faîtes comme vous l’entendez.
- Entendu ! Dîtes-moi, savez-vous ce que les enfants font aujourd’hui ?
- Eléonore je l’ignore. Quant à Louis, il s’est rendu au Salon de l’Agriculture.
- Dieu du ciel, au Salon de l’Agriculture ! Mais par tous les saints pourquoi faire ? Traîner tout l’après-midi avec ce ramassis de paysans !
- Sa cause est plus noble Garance. Il se contente simplement de se documenter pour la thèse qu’il rédige sur la viande de charolais.
- C’est vrai, j’oubliais. C’est un excellent sujet de thèse, Vous êtes bien d’accord avec moi ?
- Absolument ma chère. Je vous le dis, ce garçon ira loin.
- Qu’il commence par sortir major de sa promotion. Mais oui, il faut le féliciter et l’encourager. Que diriez-vous si je demandais à notre chère bonne de nous préparer un magret de canard avec sa fondue au miel pour ce soir ?
- En effet cela me paraît tout-à-fait de circonstance.
- La question est : cette empotée en est-elle capable ?
- Elle dispose quand même d’excellentes références. C’est bien pour cela que vous l’avez engagée.
- C’est exact. Mais elle m’aura apporté déception sur déception. Je vais même vous le confier : à ce point j’appelle cela de la pure et simple trahison.
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Dans le même temps, tandis que leurs parents échangeaient sur les principes sacrés de l’existence, Eléonore passait l’après-midi avec son nouveau petit ami - elle les enchaînait comme sa mère enchaînait les bonnes -, il s’agissait en l’occurrence d’un biker de la pire espèce, bandana autour du front et bave aux lèvres. Alors que Louis ne traînait nullement ses guêtres à ce fameux Salon de l’Agriculture mais s’adonnait à son passe-temps favori : écrire dans un garage des chansons rock avec son groupe. Le thème qu’il tentait de développer à l’instant précis était : Vos plaisirs de la table, me brisent gentils les noix, oui vous c’est l’Art de vivre, moi le Bizarre de vivre… Il cherchait la suite, cela ne venait guère tout seul mais il en était certain, il tenait là une excellente chanson de révolte et de combat. Aves leur expérience, leurs diners théologiques mensuels avec Monsieur l’Abbé et leurs amis notables, ainsi aussi qu’avec leurs lots de maousses encyclopédies, Garance et Jean-Edouard auraient pourtant dû le savoir : les gentils et dociles chienchiens font parfois de méchants et féroces petits chachats. Nul n’y peut rien, la vie cruelle est comme ça.