"Journal d’une singularité" est une nouvelle mise en ligne par
"Donald Ghautier"..
|
|
|
|
|
|
NB: ceci est la version réécrite en 2024. Elle ne fait plus qu'une page. Journal d’une singularité (version 2024) Je me souviens de ce premier janvier. L’année commençait pourtant bien. Je venais juste d’obtenir mon doctorat en sciences. De plus, un poste d’astrophysicien se profilait pour moi à l’Agence Spatiale Européenne. Mon horoscope me prédisait le meilleur pour cette année. Je sais maintenant que l’astrologie et l’astrophysique ne font hélas pas toujours bon ménage.
Le lendemain, j’apprenais mon affectation définitive et ma date de démarrage. Il était prévu que je rejoigne le premier février le programme de recherche des exoplanètes sur le secteur C du quadrant majeur. Je devais naviguer entre trois sites européens. Le principal se situait à Noordwijk aux Pays Bas. Il s’agissait du plus grand centre d’observation. Mon employeur me logeait dans cette petite ville, de manière permanente. Par ailleurs, j’étais supposé effectuer de nombreux voyages en Allemagne pour négocier avec les différents fournisseurs l’orientation des satellites. Enfin, la France, essentiellement Paris, constituait le centre administratif, là où était prises en charge mes fiches de paie et mes notes de frais. Je trouvais tout ça vraiment génial. J’allais travailler avec des sommités de la planétologie, venues de l’Europe, des Etats Unis et de l’Asie. Je n’aurais pu rêver mieux quand j’avais postulé ici, après mon stage de fin d’études à la N.A.S.A.
Noordwijk, une petite ville côtière entre Amsterdam et La Haye, plaisait aux amateurs des stations balnéaires de la Mer du Nord où s’entassaient les touristes. Mes nouveaux collègues m’avaient reçu avec chaleur. Mon appartement, hors du complexe de l’agence, en plein centre-ville, était spartiate mais fonctionnel, avec une liaison informatique sécurisée, par le câble et par le satellite. Je disposais même d’un vélo de fonction, un engin semblable à ceux qu’on voyait dans les films des années soixante. Enfin, au travail je partageais un bureau étroit avec un vieux birbe anglais qui habitait depuis des années dans ce plat pays. Il m’avait l’air sympathique et connaissait tous les pubs britanniques de la région. Je sentais que lui et moi, on allait bien s’entendre. En découvrant le matériel mis à disposition, j’avais failli tomber de ma chaise tellement c’était du haut vol technologique. J’avais accès à de nombreuses ressources diverses et variées, qu’elles soient scientifiques, documentaires ou même humaines. Ces moyens me changeaient franchement de mon pauvre laboratoire universitaire à Orsay où je devais pleurer auprès de mon maître de thèse pour obtenir un petit quart d’heure de télescope. Ici, je n’avais pas à signer des tombereaux d’autorisations pour accéder à des relevés de qualité ou passer des heures au téléphone pour grappiller des informations pas trop obsolètes. A Noordwijk, tout le monde était connecté en permanence avec les autres agences spatiales mondiales, même les plus avancées, celles qui bénéficiaient de budgets formalisés en milliards d’euros et qui lançaient des astronefs dans toutes les directions.
Durant mon premier mois à l’agence, je cherchais naïvement la planète de mes rêves sans vraiment la trouver. Le secteur observé s’avérait très embouteillé d’étoiles en tous genres. J’imaginais toujours le lieu idéal. Selon moi, il hébergerait un soupçon de vie intelligente et orbiterait ni trop près ni trop loin de son soleil nourricier, juste dans la zone habitable de son système stellaire. Je me disais même que ce serait marrant de regarder un monde qui lui aussi me verrait, comme des voisins qui s’épient sans jamais avouer leurs penchants de concierge. Mon collègue britannique, ce bon vieux Steve, se moquait un peu de mon délire et de ma jeunesse pressée. « Il faut vivre pour observer et non observer pour vivre », m’avait-il lancé un soir d’un ton théâtral, entre deux immenses bières alors que j’étais incapable de lui répondre d’une phrase un tant soit peu construite. J’avais alors compris que j’en avais pris pour dix ans. Cependant, je trouvais la sentence plutôt douce au vu de ma passion pour cette science. Je me souvenais encore des années de labeur pendant mon doctorat et de mes songes d’enfants qui m’avaient amené à choisir la voie de la recherche et non celle de l’ingénierie.
--ooo--
La belle histoire a commencé à prendre l’eau le 8 mars. Ce jour-là, j’avais enfin décidé de vérifier les étranges données de mes dernières observations. Cela faisait déjà trois jours que mes mesures défaillaient. Les informations récoltées défiaient l’entendement. Et je ne pouvais en parler à personne parce qu’elles ne concernaient pas le secteur C ou même le quadrant majeur. Ma curiosité de petit garçon m’avait fait dévier de mes attributions. J’étais allé voir ce que donnait la sonde américaine stationnée autour de Charon, le frère obscur de Pluton, cet univers glacé aux confins de notre système solaire. J’étais depuis toujours fasciné par cet endroit, inexploré pendant si longtemps et depuis peu sous le regard des experts de la N.A.S.A et des Européens. Les mesures que j’avais trouvé, au prix de nombreuses infractions au règlement interne, étaient de nature impossible. Les lois les plus élémentaires de la physique s’avéraient bafouées. On nageait en plein délire. Je semblais même être le seul à remarquer que ces chiffres faisaient apparaître une singularité. L’autre option envisageable était que les instruments de l’orbiteur étaient complètement déréglés. Cette hypothèse paraissait également plausible. Seul Steve, mon collègue britannique, pouvait m’aider à débrouiller cette affaire mais malheureusement il était parti dans un séminaire en Allemagne.
Une semaine plus tard, après le retour de Steve et sur son conseil, j’en avais parlé au directeur scientifique du site. Il m’avait un peu remonté les bretelles. Je l’avais bien mérité, ceci dit. Cependant, après vérification, nous avions tous convergé vers la même conclusion. Et j’étais le seul à avoir percuté dès le début parce que mon angle d’analyse était différent du leur. Du coup, au lieu de me virer comme je le craignais, la hiérarchie de l’agence m’avait intégré à la cellule de crise. Nous discutions depuis avec le centre de commandes de la N.A.S.A du pourquoi de ces données délirantes.
Mi-avril, la situation ayant empiré, je ne dormais presque plus. Les autres chercheurs de l’agence étaient dans le même état. Pour des raisons de sécurité, le secret était de rigueur. Nos communications étaient coupées dès que nous franchissions l’enceinte du pôle de recherche. La singularité se déplaçait rapidement, en direction des orbites intérieures, en particulier vers Neptune. Sa vitesse s’avérait incroyable, plus magique que cosmologique. Nos extrapolations nous faisaient craindre le pire. Au vu de ses constantes physiques, de sa gravité et de pléthore d’autres indicateurs, la chose inconnue tenait de l’ogresse cosmique. Elle risquait tout simplement d’absorber la géante bleue. D’après nos calculs, cette débauche d’énergie devrait ensuite la diriger en dehors du système solaire, à quatre-vingt-dix degrés du plan de l’écliptique. On aurait alors moins de deux jours pour réorienter tous les télescopes terrestres et ceux qui sillonnaient le système solaire. Plus beau qu’une supernova, ce type de phénomène n’avait jamais été imaginé. Aucune théorie, aucun roman de science-fiction ne l’avait envisagé. Analyser ces mesures prendrait des mois, des années, avant que la communauté scientifique commence à ébaucher un semblant d’explication. Sur le moment, je me sentais chanceux de me retrouver là, en pleine révolution de la physique.
Comme prévu par nos calculs, Neptune avait été vaporisée le vingt-et-un avril par la singularité. Heureusement pour nous, le public n’avait rien vu, la planète étant au périgée de sa trajectoire elliptique dans l’orbite du soleil. Au mieux, quelques astronomes amateurs avaient peut-être observé un scintillement très furtif dans le ciel nocturne. Les chances de tomber sur un tel évènement par hasard étaient largement inférieures à la probabilité de gagner à la loterie nationale. Nous poursuivions les calculs, sur des simulateurs géants, pour s’assurer que ce fantôme vorace quitterait notre voisinage, une fois son appétit comblé. Nous étions encore optimistes, de pauvres fous aveuglés par le déni de leur ignorance. Deux jours plus tard, les observations nous revenaient en pleine face, jetant nos dernières illusions à la poubelle. Au lieu de respecter les fondamentaux de la mécanique céleste, l’ogresse avait rebondi plus bas et courait après une autre géante gazeuse, la malheureuse Uranus.
--ooo--
Ensuite, les événements s’étaient accélérés, du moins dans mon souvenir. A la fin du mois d’avril, Uranus avait sombré dans une mort explosive. La singularité l’avait vaporisée alors que la planète roulait sur son orbite basse. Nos ordinateurs s’affolaient. Les résultats surprenaient. Certains pensaient que l’ogresse cosmique était encore plus affamée et qu’elle visait désormais Saturne pour son petit déjeuner. Nous étions largués dans une course contre le temps. Je ne croyais pas en Dieu mais j’espérais quand même qu’il se manifeste parce qu’on avait vraiment besoin d’aide. Nos faibles moyens, nos théories en bois et nos hypothèses caduques ne suffisaient plus. Les chercheurs s’affolaient. Les gouvernements se déclaraient impuissants. Personne ne semblait en mesure de décider. Nous étions un peuple d’ignorants drogué aux antidépresseurs, enrobés dans de vaines certitudes alors que notre technologie si brillante ne nous permettait pas de comprendre.
Les autorités compétentes avaient réussi à cacher au grand public la disparition soudaine d’Uranus. Elles avaient profité d’une conjoncture favorable dans l’hémisphère nord et d’un bon bourrage de crâne de l’autre côté de la Terre. Nous pouvions continuer à calculer des cosinus et des écarts à la moyenne sans pression médiatique immédiate, sans raz de marée populaire ou de crise de l’an Mil. Mais calculer quoi ? A quelle sauce allait être mangée Saturne ? La goinfre cosmique ne connaissait qu’une recette. La planète à la vapeur, si possible à l’étuvée, qu’elle avalait cul sec et digérait sans roter. Et après la géante gazeuse aux si jolis anneaux, qui serait la suivante ? Jupiter semblait un bon plat de résistance. C’était la dernière candidate à la densité de guimauve, avant d’aborder les petits cailloux rocheux, puis les sphères telluriques telles que Mars et la Terre. Notre irrépressible envie de compter, de dresser des tangentes et des droites, de jongler avec les fonctions complexes visait à dériver le tout dans une équation divine qui allait nous expliquer la fin des haricots, l’Apocalypse.
Début mai, l’ogresse s’était offerte Saturne en omelette norvégienne. Nous avions repris nos calculs pour conjecturer les nombreuses hypothèses de déplacement de ce cataclysme. Les politiques avaient dû expliquer à huit milliards de mortels pourquoi ils avaient vu tout à coup le ciel s’embraser et assisté, impuissants, à un incendie lointain, lumineux comme une pleine lune. Les prophètes de tous crins fleurissaient. Les prédicateurs sortaient de leur caverne. Les groupes satanistes, les fondus, les fatalistes, débarrassés de leur camisole de force, revenaient propager leurs messages obscurs, fiers d’avoir eu raison. Nous devions selon eux nous repentir, nous laver de nos pêchés. Les plus attardés invoquaient les pratiques sodomites, les parjures, les tromperies, le droit de vote des femmes et le mariage pour tous comme les raisons profondes de la punition divine. Notre centre de recherches, désormais érigé en bunker, nous protégeaient de ces scènes délirantes presque pires que la colère des cieux. La télévision tournait en boucle sur cette affaire spatiale. Experts et moralistes, ministres et évêques abreuvaient les écrans de leurs conseils, leurs analyses et leurs théories. L’économie commençait à plonger. Les morts allaient probablement se compter en millions. Le monde s’affolait.
Nous avions quand même eu l’occasion d’espérer, d’entrevoir une possibilité d’hypothétique salut. Pendant un temps, la singularité avait semblé se déplacer moins vite. Elle apparaissait moins gloutonne. Les plus optimistes d’entre-nous, dont je faisais partie, pensaient alors qu’elle avait dépensée toute sa monstrueuse énergie. La vorace avait besoin de recharger ses batteries. Avec un peu de chance, en croisant à fond les doigts, nous croyions à la possibilité de se tirer indemnes de ce mauvais pas. La réalité nous rattrapa malheureusement le quatre juin. Jupiter brilla, d’une lumière de quasar, pendant quinze secondes. Cette explosion généra un flot de particules électromagnétiques, donnant le coup de grâce à notre technologie.
--ooo--
Nous sommes retombé dans les limbes de la civilisation, sans téléphone mobile ni Internet. Aveugles et désorientés, nous ne pouvons rien faire ni prévoir. J’écris ces dernières phrases dans la plus pure pénombre, à cinq heures du matin. Quand je regarde le ciel, encore très obscur, une nouvelle étoile apparait, morte avant d’être née. C’était dans mes souvenirs la reine des planètes, un système complet avec ses satellites, devenue le point d’orgue de cette singularité.
Nous sommes obligés de repartir de zéro. Nous devons composer avec toutes nos incertitudes sur la réalité physique, sur le sort de la Terre, sur notre humanité. L’ogresse cosmique reste invisible, une menace cachée, une force mystérieuse dans l’horizon lointain. Je pense à mes parents, fiers de leur rejeton, de ses études longues, de son job de savant dans une agence spatiale qui n’en porte plus que le nom. L’humanité peuplera le monde d’enfants libérés de la conquête du ciel, de la relativité générale, des quarks et des photons. Ils ne s’encombreront pas de tout ce mysticisme engendré par la science dans le but d’expliquer l’univers, les choses et les bêtes. Tous ces concepts ont été balayés en un petit semestre par un monstre d’énergie. Je ne crois plus en rien. J’essaie juste de survivre. Mes collègues font de même. Nous en sommes arrivés là.
Ici, à Noordwijk, les vieux racontent des histoires tandis que les jeunes cherchent à s’accoupler. L’ordre établi est tombé. Nous restons cependant des gens bien élevés, des cerveaux de première, l’élite de nos pays. Nous ne sombrons pas dans l’anarchie. Notre directeur de site prend en charge ses ouailles. Il commande et planifie les opérations de survie. Pour ma part, je restaure les systèmes électriques avec des bouts de ficelle. Mon collègue Steve, en bon anglais, a déjà trafiqué un alambic de fortune pour nous concocter un breuvage d’alcoolique. Il reste encore un zeste de folie salutaire dans cette apocalypse. Demain, nous ne pondrons plus de calculs complexes, ne jonglerons plus avec des théories des cordes ou des équations du chaos. Nous reviendrons directement à la pratique, au ménage et à la mécanique. Il reste tant à faire et nous ne savons pas pour combien de temps. Seul l’avenir le sait, si la singularité consent à nous quitter. Nous espérons qu’elle va poursuivre sa route au-delà du soleil, rejoindre le vide intersidéral et sortir de la galaxie. |
|
|
"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Journal d’une singularité
appartient au recueil Dystopie & Science-Fiction
Lire/Ecrire Commentaires
|
|
  | |
|
Nouvelle terminée ! Merci à Donald Ghautier. |
|
Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.