"Johann et ses oncles" est une nouvelle mise en ligne par
"Ancolies"..
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Johann et ses oncles
Quand Johann était môme, il avait la sale manie de se ronger les oncles. Jusqu’au sang des fois, arrachant sauvagement les cuticules avec ses dents. Celui qu'il rongeait le plus souvent était l’oncle Gérard. C’était le mari d’une sœur aînée de sa mère. Chaque dimanche les 2 familles déjeunaient ensembles, alternativement chez les uns ou chez les autres. Lorsque c’était chez lui, l’oncle Gérard avait dans son salon son fauteuil attitré. Après le déjeuner, raffiné comme il se doit, il s’installait confortablement dedans, dépiautait la cellophane d’un maousse cigare, tranchait un bout avec l’instrument dédié, l’allumait et le fumait en tirant de grosses bouffées tout en écoutant paresseusement la conversation à laquelle il se mêlait peu. Par contre il ne cessait de se tripoter l’une ou l’autre oreille pour en détacher les peaux mortes, qu’il faisait ensuite longuement rouler entre ses doigts avant de les déposer dans son cendrier. « Dégoûtant ! » pensait le petit Johann fasciné. Sans que ce dernier eût jamais compris comment, l’oncle Gérard occupait un très gros poste dans l’industrie privée. Il était Directeur Général d’une multinationale et cela semblait étrange au jeune Johann car son oncle n‘avait pas l’apparence d’un homme particulièrement impressionnant, intelligent ou particulier tout court. Au contraire, à la maison, là où le voyait l’enfant, il semblait tout-à-fat dépendant de sa femme à laquelle il laissait le soin de décider et de s’occuper de tout. Ajoutons qu’il était hypocondriaque et qu’il geignait et alertait sa femme pour un oui pour un non. « Roselyne, une douleur atroce vient de me traverser le mollet ! ». Tranquille, Roselyne le rassurait. A propos de son entreprise, des années plus tard, Johann adolescent alla y faire un stage. Il disposait de son propre bureau à l’étage réservé à la direction et son oncle l’avait chargé d’établir des statistiques relatives aux salaires de ses cadres rapportés à leurs diplômes. L’oncle Gérard à cette occasion déclara un jour à la mère de Johann : « Mais ton fils est intelligent ! ». C’était une surprise. Il faut expliquer que Johann ne faisait rien en classe, se contentant d’une honnête moyenne pour ne pas être emmerdé (Peut mieux faire, était écrit partout sur ses carnets de notes, ce qui avait le don d’exaspérer son père). Egalement il parlait extrêmement peu et répondait « Ça m’est égal » à sa mère lorsque celle-ci lui demandait s’il préférait par exemple faire ceci ou cela. Il n’avait donc jamais de préférences ? Si, mais il savait que sa mère avait déjà choisi pour lui, aussi pourquoi s’exprimer ?! Sa mère l’avait du coup surnommé « Moyen », ce dont il se foutait. L'avenir se chargerait de lui procurer son heure et même de longues heures , ceci même d'ici peu, mais à cette époque, tout innocent, il l'ignorait. Mais si dans cette entreprise de l'oncle Gérard le stagiaire adolescent fit son boulot plus que correctement, il n‘en accumula pas moins les provocations pour autant. Un soir, quittant tard le bureau déserté vue l’heure, il s’avisa que son propre badge de pointage fonctionnait également et incroyablement sur toutes les pointeuses individuelles de l’étage. Aussi remit-il en fonction absolument toutes les pointeuses, chacun, Président, Vice-Président, Directeurs, Sous-Directeurs, Secrétaires de Direction se voyant gracieusement alloué 12 heures de travail supplémentaire effectué. Cela causa un bordel noir à la comptabilité. Tout le monde savait bien sûr quel était le responsable de ce méfait mais ni son oncle, ni le Président ni quiconque ne vint jamais le tancer pour cela. La comptabilité se démerda comme elle put et autour de cela silence radio. Y compris du DRH qui avait demandé plusieurs fois en vain à Johann de se couper les cheveux. Pour finir avec l’oncle Gérard, Johann apprit un jour qu’il s’était engagé à 18 ans dans la résistance et cela l’avait impressionné. Johann rongeait également l’oncle Louis, bien qu’il le vit bien moins souvent. Cette fois-ci, il s’agissait du mari d’une sœur de son père, portant le même nom qu’elle car c’était un cousin. L’oncle Louis était richissime et tel Cadet-Roussel mais un cran nettement en-dessus possédait trois châteaux, l’un à côté d’Aix-en-Provence où Johann assistât plusieurs fois aux mariages de ses cousines, l’un dans le Berry où il ne mit jamais les pieds, et le dernier en Bretagne, Johann s’en souvenait précisément car il y avait passé un été, l’oncle l’ayant prêté à ses parents. Ces châteaux venaient s’ajouter dans son patrimoine à son immense et luxueux triplex de Paris, sis dans le 16ème arrondissement comme de juste. L’oncle Louis dirigeait sa propre et florissante entreprise de nettoyage industriel. Johann jeune homme s’occupa d’ailleurs à une occasion de la communication de cette boîte, opération pour laquelle il se fit grassement rémunéré mais c’était mérité car Johann faisait toujours de l’excellent travail. Cependant, plus tôt, encore mioche, il avait beaucoup de peine pour cet oncle-là. En raison de sa femme, sœur du père de Johann donc. Celle-ci accumulait les amants et les escapades qui pouvaient durer plusieurs mois avec l’un ou l’autre. L’oncle Louis pardonnait toujours et la recueillait toujours lorsqu’elle revenait la queue même pas basse. Il satisfaisait également toutes ses exigences, comme par exemple qu’elle se réserva un étage entier du triplex dans lequel il n’avait pas droit de cité A ses amis proches il disait « Je préfère l’avoir un peu que pas du tout ». Certains dans la vaste famille n’approuvaient absolument pas cette attitude de clémence, allant jusque dire qu’il n’avait pas de c…, mais Johann, lui, comprenait très bien cette position, tout en plaignant de tout son cœur son brave oncle, qui ne perdait à ses yeux rien de sa dignité. Pour l’enfant qu’il était, c’était plutôt sa femme qui se montrait indigne. D’ailleurs, une des sœurs de Johann une fois mariée se comporta exactement de la même façon et son mari comme l’oncle Louis assura la maison et les enfants (qu’ils avaient tous en ribambelle, c’était la tradition de leur milieu). Relativement au château en Bretagne, celui-ci connût une triste fin. Tout richissime fût-il, l’oncle Louis ne pouvait plus assurer l’entretien de 3 propriétés en plus du triplex parisien Aussi vendit-il la Bretagne à un consortium japonais ayant pour projet d’en faire un magnifique hôtel de luxe. Johann ne connut pas les détails mais les japonais lâchèrent l’affaire et ce furent les bandes de voyous de la région qui s’y installèrent pour des fêtes rouges et sauvages, s’employant de plus et pour bien faire à tout saccager. Même les rampes d’escaliers y passèrent. L’oncle Louis retourna une fois là-bas voir ce qui restait de son château et il en eut le cœur brisé. Enfin c’était encore lui qui fut le premier à arriver à l’hôpital américain de Neuilly sur Seine lors du décès parfaitement subit du père de Johann, à l’âge de 48 ans. Johann qui travaillait alors comme pompiste fut prévenu par téléphone que son père avait fait un malaise à son bureau et était transporté dans une ambulance à cet hôpital. Il sauta dans un taxi et s’engouffra dans le hall où il repéra instantanément son oncle Louis n compagnie d’un médecin. « Où est-il ? » demanda t’il. « Plus tard, tu le verras plus tard » répondit l’oncle Louis. « Où est-il ? Je veux le voir tout de suite ! » insista Johann. C’est là que l’oncle Louis lui posât la main sur l’épaule en lui disant « Sois un homme, il est mort ». Le jeune Johann en eût les jambes tellement sciées qu’il en tomba par terre. Il y avait un autre oncle que le petit Johann rongeait. C’était l’oncle Guy, son parrain. Mais ce parrain était décevant. Il était peu présent dès le début avant de devenir totalement absent, ayant rompu le lien avec les parents de Johann. Celui-ci eût évidemment préféré un autre parrain, un comme en avait son jeune frère, qui n’oubliait jamais les anniversaires ou n’importe quelle occasion d’offrir un cadeau à son filleul. Ce n’est même pas que Johann n’aimât pas son parrain, il le vit trop rarement pour cela. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un petit garçon ou n’importe quel enfant ait envie de cadeaux. Johann méprisait un peu l’oncle Guy qui ne remplissait pas son rôle. Et les enfants croient aux rôles, surtout à ceux des adultes dont ils pensent, à tort bien entendu, qu’ils savent tout et notamment ce qu’ils font. Quant à la marraine de Johann, une tante, elle était également inexistante. Mais Johann se rongeait les oncles, pas les tantes. Cela énervait particulièrement son père qu’il se ronge les oncles. Plusieurs fois il le privât de séances de cinéma sous ce prétexte. Johann eût beau évoquer le diagnostic du médecin « C’est une maladie », son père ne voulut rien entendre ; Ainsi fut-il notamment privé de la sortie où ses parents emmenèrent son frère et ses sœurs voir Le pont de la rivière Kwaïe. Le petit Johann trouva cela injuste puisque le médecin avait bien dit qu’il s’agissait d’une maladie. Il y avait un grand-oncle que rongeait également Johann, quoique le connaissant fort peu, ne le voyant qu’à la grande réunion de famille annuelle de Noël et sachant à peine son prénom. Mais ce qu’il y avait de remarquable chez celui-ci, c’est qu’il avait la soixantaine bien tassée, un vieillard donc pour un enfant, et qu’il roulait à 160 dans son cabriolet coupé décapotable Mercédès ou BMW en draguant des minettes sur la Côte d’Azur. Johann ne pouvait pas imaginer cela possible mais ça l’était pourtant. Ah ! Très important ! Il y avait l’oncle Norman, son préféré, un anglais mesurant 2 bons mètres qui prenait une assiettée de spaghettis en guise d’apéritif. Alors lui, Johann le rongeait à mort. L’oncle Norman était marié à une autre sœur ainée de sa mère. Ce mariage avait été secret, la mère de la mariée, la Granny de Johann, n’aurait jamais accepté que sa fille épouse un gars divorcé, déjà père et au nom dénué de particule. L’intéressé était interprète simultané et, au gré de ses pérégrinations professionnelles, la famille habitât tant la France que l’Angleterre, l’Espagne ou bien l’Autriche. Le jeune Johann vint de nombreuses fois dans cette famille et l’oncle Norman, généreux et pédagogue lui faisait découvrir tant des lieux insolites comme Stonehenge que des disques de jazz. Ajoutons que l’oncle Norman, comme un géant tranquille, trimballait partout avec lui sa bouteille de whisky qu’il sirotait paresseusement tout au long de la soirée, parfaitement indifférent au qu’en dira-t’on. Johann aimait beaucoup l’oncle Norman. Pour en finir avec la galerie, il y avait aussi l’oncle Hugues. C’était le frère jumeau du père de Johann et celui-ci appréciait particulièrement de le ronger car c‘était un homme relativement spectaculaire. Il était très beau, ressemblant énormément à son frère mais faisant plus jeune. Il était divorcé et menait une vie que la famille qualifiait de dissolue. C’était un charmeur, un séducteur et un tchatcheur de première et il accumulait les aventures. Ne le répétez pas mais c’était également un demi-escroc. Un jour, vers l’âge de 13 ou 14 ans, pour une raison oubliée Johann eut une lettre à lui écrire, tâche dont il s’acquitta sans problèmes mais à la suite de laquelle l’oncle Hugues dit à son frère jumeau que son fils écrivait remarquablement. Cette réflexion flatteuse passa totalement au-dessus de la tête du père de Johann car il avait été décidé dès sa naissance que ce garçon, aîné et futur porteur du titre, passerait un baccalauréat de mathématiques, puis qu’après les 2 années de prépa il ferait soit l’ENA soit Polytechnique. L’identité, la personne qu’était ce fils, très doué en français, philosophie et psychologie, et médiocre en mathématiques et en sciences physiques ne rentrait pas en ligne de compte des projets que ses parents avaient bâtis pour lui. Mais Johann se rongeait les oncles, pas ses parents. Avec eux c’était tout le contraire : c’était eux qui se rongeaient les sangs pour ce fils mystérieux et muet. Sauf en une occasion où, ses géniteurs installés dans leur triple-salon - avec ce qu’il faut bien qualifier de quelque vanité -, discutant de l’Art de Vivre qu’avec bonheur ils entretenaient, l’enfant avait très curieusement déclaré « Vous peut-être c’est l’art, moi c’est le bizarre de vivre ». Ça, s’il était encore très jeune et avait à peine commencé, il n’avait pas fini de leur en faire voir. Mais ceci est une autre histoire. |
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Johann et ses oncles
appartient au recueil Nouvelles du monde
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