Comment devenir désempathique ?
Voici une quinzaine d’années que je travaille bénévolement un ou deux jours par semaine au Secours Catholique de Toulouse. Je ne suis pas croyant, cela n’a pas d’importance, en tout cas à mes yeux. Comme dit le Dalaï-Lama : l’important n’est pas de croire ou ne pas croire, l’important est d’être bon. Certains de mes amis disent que je ne suis pas croyant mais pratiquant.
Je travaille au siège social de l’association, pas dans une antenne. Mon rôle consiste à accueillir et orienter les visiteurs, qu’ils se déplacent physiquement ou téléphonent.
Depuis le temps que j’officie ici, bien des choses ont changé. Le Secours Catholique faisait, entre autres, de l’aide financière, alimentaire, vestimentaire, également de l’aide à la précarité énergétique. Tout cela est terminé. Une nouvelle politique a été mise en place il y a environ 5 ou 6 ans définissant une action d’éducation (?) plutôt que d’aide sur ces sujets-là. Bien entendu le Secours Catholique fait bien d’autres choses, l’accompagnement administratif des migrants par exemple, le droit au logement opposable, des micro-crédits, du soutien scolaire, de l’alphabétisation et des cours de français, des maraudes auprès des sdf, l’organisation de vacances pour des enfants, des antennes d’accueil…
Mon travail en résumé : pour moitié orienter, pour moitié répondre non. Non nous ne pouvons pas vous aider, repartez comme vous êtes d’où vous venez. Nombre de gens défilent réclamant (de façon plus ou moins courtoise il faut le préciser) nourriture, argent, vêtements, logements… Ma réponse est non. Avant j’étais emphatique, il m’est arrivé plus d’une fois de donner de ma poche pour soulager. Mes collègues plus aguerris me regardaient vaguement narquoisement. Car c’est bien entendu impossible à tenir. Mais pour en revenir au titre de ce texte, je me comportais de façon empathique. Aujourd’hui je suis de plus en plus froid et sec. Impuissant et sec. Non on fait pas. Et de regarder sans émotion les personnes repartir encore plus mal en point que lors de leur arrivée. Oui, dire, redire, répéter et rerépéter non, non et non à la longue me rend sec. Je rentre dans la masse. Je deviens indifférent. Bien évidemment maintes et maintes fois je me fais engueuler et insulter par les solliciteurs furieux. Mais, indépendamment de ceci qui est anecdotique, à la longue, à force de dire non sans fournir plus de vides explications, je n’éprouve plus d’empathie ni de compassion. Je suis lassé de tous ces gens qui viennent réclamer. Je me demande même si tout cela ne me rend pas misanthrope. Je le sais, il y a dans ma vie des sujets contre lesquels je dois lutter depuis des années comme l’amertume par exemple. Je crois - je n’en suis pas totalement sûr - que jusqu’à présent j’y arrive. Bon, je sais quand même que je n’ai pas de problème avec l’aigreur. Mais je constate donc qu’une indifférence et un manque de compassion me gagnent. Exceptée celle d’un enfant, la mort d’un autre même accidentelle ne me touche plus. Je me dis que c’est juste la vie. Ma propre mort me laisse de marbre. Au point où j’en suis, j’ai déjà réalisé ma vie. Toutes mes affaires sont en ordre, mes obsèques organisées et réglées, mon testament (une simple demi-page) est fait, les documents administratifs afférents (coordonnées et numéros d’adhérent ou de client à tous les organismes ou entreprises où je suis affilié…) sont également prêts, ceux qui auront à s’occuper de ma disparition auront juste à photocopier et envoyer l’acte de décès ou résilier les contrats.
Bon, je m’égare. Face à cette misère forcément désespérée qui défile sans cesse sans que je n’y puisse rien faire, comment stopper l'hémorragie de cette empathie originelle ? Peut-être paradoxalement devrais-je arrêter l'humanitaire pour retrouver un peu d’humanité.