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Si nous avions su - Tranche de Vie

Tranche de Vie "Si nous avions su " est une tranche de vie mise en ligne par "Ancolies"..

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Si nous avions su  (comment ne pas devenir chanteur)

 

Bon, je vais le dire tout de suite pour vous : si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. Voilà c’est fait. Alors, si nous avions su. Si nous avions su à 20 ans ce qu’on sait à 60, qui on est, ce qu’on veut, ce qu’on ne veut pas, ce qu’on aime, ce qu’on n’aime pas. Mais voilà, ici c’est la planète de l’inexpérience comme dit l’écrivain Kundera. Alors on cherche, on tâtonne, on se perd en chemin, on se cogne, on laisse des plumes et pas qu'un peu, on laisse des centaines d’années passer avant de sortir du tunnel et se réaliser (si toutefois on y arrive). Quel dommage.

Un exemple ? Voici comment je ne suis pas devenu chanteur. J’ai 20 ans, je suis pompiste et fais fréquemment le plein de la Rolls du publicitaire Jacques Séguéla que je connais de  nom. Je lui demande un jour comment on fait pour rentrer dans la pub. Il me dit de faire un dossier en imaginant des pubs et de venir le voir, dont acte. Il m’engage comme créatif stagiaire dans sa célèbre agence. Une de mes premières missions est de concevoir un film d’une minute pour générer la paix au Liban. J’imagine mon film et appelle le musicien libanais Gabriel Yared, célèbre dans le métier pour ses compositions contemporaines, ses musiques de films, ses compositions et orchestrations pour de nombreux artistes. Justement Gabriel est en train de travailler pour Françoise Hardy et il aime bien comment j’écris. Il me demande si je veux lui faire des chansons. J’en écris une demi-douzaine, dont Françoise ne fait rien mais qu’une grande maison de disques EMI entend. Ils m’appellent pour me rencontrer, me disent que j’ai une bonne plume et une jolie voix, me filent le téléphone d’un prof de chant, et que je les appelle après avoir pris quelques cours pour faire un disque. Je n’ai rien fait. Je vous explique : à cette époque j’étais spectateur de ma propre vie, je regardais avec étonnement ce qui se passait et voilà. Bien sûr j’étais un peu acteur, j’avais un corps, des journées à remplir donc des occupations, mais je le redis j’étais spectateur. J’avais même un petit slogan : ma vie privée ne me regarde pas. Donc je n’ai rien fait avec EMI. Mais j’étais lancé à écrire des chansons et j’ai commencé à en faire des rock et des punk. L’année suivante c’est un producteur de Rouen qui m’appelle et me fait enregistrer 2 titres, Be bop a loubard et Mille neuf cent quatre-vingt con. Docile j’enregistre les chansons mais ne fais rien. Un an plus tard, c’est une grosse boîte de prod qui me contacte. On te produit, tout un album. Tu nous dis quel studio tu veux, quand, combien de temps, quels musiciens, et tu vas enregistrer. C’est ce que je fais. J’ai les mains complètement libre, les producteurs ne viennent même pas aux séances parce que ce que je chante est trop destroy et les fait flipper. L’histoire s’arrête après une demi-douzaine de titres quand une nuit je débarque en sang chez l’un des 2 producteurs. Ok il (sa femme) me soigne et me conduit à l’hosto (dont je me casse en courant juste après qu’il m’ait déposé), mais pour lui c’est fini, je l’ai trop fait flipper. Bon.

Les années passent, je bosse toujours dans la pub, et continue d’écrire et d’enregistrer de ci de là sur un petit magnéto dans un hlm. Quand j’ai 29 ans, je conçois un film pour une marque de pompes et le fais réaliser par un réalisateur très connu (qu’on m’impose), un gars bourgeois, mégalo et dictateur. On n’a pas le même film en tête, lui rêve de luxe alors que j’ai conçu et vendu un film simple, ambiance jeans Levis. C’est des pompes moyen de gamme. Lors du tournage on s’engueule comme des pourris sur le plateau devant 60 personnes et je me fous devant la caméra pour l’empêcher de tourner des prises à la con. Non Jérôme, tu fais d’abord mon film et après tu fais ce qui te chante. Espèce de foutu Iago (le traitre dans Shakespeare) m’insulte t’il devant les 60 mêmes personnes. Pour la musique c’est ok pour moi, je l’ai faite et elle est bien mais Jérôme et ses idées de mégalo ça ne lui plaît pas. Il veut absolument que je travaille avec Sting. Rien à foutre j’enregistre avec mon batteur, mon bassiste et mon guitariste. Mais travailler avec Sting, c’est ce dont tu as rêvé toute ta vie, s’obstine Jérôme. Ah ouais ? Royal air foutre, comme dit une de mes chansons.

 

Après je quitte la pub et mes salaires mirobolants. 10 ans de ce métier j’ai compris, c’est de la merde en barre. Et qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Je regarde autour de moi et derrière moi. Je constate que bon an mal an ça fait 10 ans que je fais des chansons, que ce n’est peut-être pas un hasard, que beaucoup de gens apprécient et m’encouragent. Ok je vais devenir chanteur. J’ai 30 ans. J’enregistre en 2 mois un album de 12 titres et monte un groupe de rock Le Pont de la Rivière Pleure pour faire de la scène.

Depuis, ça fait 30 ans, je rame. Aucune maison de disques n’a voulu de moi. C’est normal, me dit une fois une célébrité, ça ne marchera jamais, c’est bien trop bien pour eux. J’ai du mal à comprendre cette phrase mais c’est comme ça.

En ce moment, parallèlement à l’écriture de mon 8ème album et de mon 4ème livre (qui va s'appeler La Joie Mélancolique), je suis en train d’enregistrer mon opéra initiatique L’Ivoire Rouge, une recherche spirituelle de sens et de beauté en 16 titres. Qui ça va intéresser ?

Bref, si nous avions su. Si j’avais su à 20 ans que je voulais être chanteur. Si j’avais accepté la proposition d'EMI. Sûr, je serais un chanteur connu aujourd’hui, avec un paquet de tubes à mon actif, quoique ce qui m’intéresse n’est pas du tout d’être connu mais que mon travail soit diffusé et partagé.

Rassurez-vous je suis devenu chanteur à 30 ans, et le suis toujours. C'est une position merveilleuse, quoique parsemée de blessures.

Une autre chose positive : si j’avais accepté cette proposition d'EMI, je serais peut-être devenu perverti, prétentieux et corrompu. Et vendu. Un jour je suis allé à une conférence du chanteur Charlebois à la Sacem. Quelqu’un lui a posé la question Quel conseil donneriez-vous à un jeune artiste ? Surtout ne vendez jamais vos chansons à un éditeur. A ce jour je reste propriétaire de mes 300 chansons et de mes livres. Et ne suis pas corrompu. Voilà. C'est mieux comme ça.

Nan, en fait je ne craignais rien. J'ai fait 10 ans de pub à haut niveau et ils n'ont pas eu mon âme. Dans le cas inverse, je serais aujourd'hui plus connu et plus riche que mon pote Jacques Séguéla, l'homme à la Rolls et à la Rolex, celui qu'app' lait tout l' monde Papa.

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Ancolies

08-07-2019

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Si nous avions su appartient au recueil Ancolies

 

Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies.

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