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Rater sa jeunesse - Pause-Café

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Rater sa jeunesse

J’'ai 20 ans la vie est belle, le printemps vient de fleurir. Pas pour moi, pas moi. J'ai totalement raté ma jeunesse, je ne le réalise pleinement qu'aujourd'hui, totalement raté, perdu que j’étais 20.000 lieues sous la mer du nihilisme, du cynisme et des sarcasmes de la dépression. Quel gâchis irrémédiable, quelle connerie sans nom, les mots sont bien trop faibles, et moi je suis passé à côté de tant et tant et tant de choses, à côté de presque tout en fait, insouciance en tête. Non pas que je n’ai rien fait. Non, je n’étais pas ce type de dépressif cloué dans son lit par l’impossibilité totale d’agir et l’inertie. Au contraire, je dormais peu et étais hyperactif, travaillant 16 à 18 heures par jour, la journée en tant que créatif très grassement rémunéré pour mes géniales idées par les grandes agences de publicité parisiennes, la nuit enregistrant des chansons, punk d’abord puis rock, ou produisant des albums de dessins. Mais je n’étais pas là, prisonnier des addictions que je m’étais créées pour supporter cette dépression, dans le désordre tentatives de suicide, anorexie-boulimie, héroïne, alcool, errances diverses et variées, hôpitaux psychiatriques, collectionneur obsessionnel de livres et de vinyles… Pourtant j’en ai connu des paysages, j’en ai fait des voyages, j’en ai connu des femmes, pas mal même. Avec une prédilection perverse pour les femmes (ou les filles, presque du même âge, nées de premiers et anciens mariages) de mes patrons. J’étais beau, elles me trouvaient différent et je les attirais. Mais je n’étais pas avec elles, j’étais à côté, très loin d’elles, en permanence dans ma tête ailleurs, perpétuellement absent, incapable d'éprouver et à fortiori de partager toutes joies simples ou sophistiquées. J’habitais ici absent, ici absent, titre d’une de mes chansons de l’époque. J’ai même refusé 3 contrats que m’ont proposés durant cette période des maisons de disques. J’ai coopéré pourtant, écrit et enregistré de nombreux titres (avec carte blanche pour mes morceaux, tous bien destroy vous vous en doutez, les producteurs ne venant même pas au studio tellement ce que je chantais les faisait flipper), mais je n’étais pas là, je le faisais mais je n’étais pas concerné, je n’avais pas conscience que c’était de moi dont il s’agissait. Donc je n’ai jamais signé ces contrats, aucun engagement, je ne me voyais pas vivant au-delà de la semaine suivante. J’avais même une balle de mon gros colt en permanence dans ma poche, la soupesant dans ma main, la faisant rouler entre mes doigts des minutes et des heures durant les barbantes réunions professionnelles, ricanant intérieurement que je dégageais sitôt que je le souhaitais. En homme de mots, j’avais même mon petit slogan personnel sur la question : ma vie privée ne me regarde pas. Les gens me voyaient comme un fantôme. Je mettais nombre d’entre eux très mal à l‘aise de par ma simple présence qu’ils ressentaient comme une agression mortifère. Un fantôme, c’est bien ce que j’étais, entre anorexie et héroïne, pesant moins de 50 kilos, pur esprit volant haut, très haut au-dessus de ce monde, voguant de créations en créations, considérant moult choses bassement terrestres comme autant de souillures dont je me tenais soigneusement à l‘écart. Lorsque l’aube se levait, lorsqu’au petit matin je soulevais précautionneusement les paupières (soigneusement abruties de cachetons, un pour préparer le sommeil, un pour dormir, un pour préparer le réveil, et un tranxène 50 pour démarrer la journée d’un bon pied), lorsque donc je soulevais les paupières et rejoignais mon conscient, la 1ère chose qui me traversait l’esprit était Merde. Et Merde ! Quoi ? Encore ? Ça recommence encore ? Voilà, la voilà ma jeunesse, l’un des biens les plus précieux qui soient, voilà ce que j’en ai fait. Que c’est con lorsqu’on songe à l’immense richesse qu’elle représente, toute la vie devant soi dit-on. Les privilèges de la beauté sont immenses, écrivait Cocteau. Ceux de la jeunesse également, eût-il pu compléter sans nul risque de se tromper. 15 ou 20 années de perdues, zéro de retrouvées, oui toutes ces années perdues pour le compte et moi perdu dans cette dépression originelle, sans avoir la moindre idée de qui j’étais, la moindre conscience de ce que je faisais, voilà ce que j’en ai fait de mon or en barres naturellement offert par le simple fait d’avoir sans rien demander reçu le don de respirer. Et que dit-on encore ? Pas de retour en arrière, et l’on ne vit qu’une seule fois paraît-il. On pourrait supposer que j’ai dans ces conditions l’objectif dorénavant de me rattraper, d’au moins réussir ma vieillesse, mais je n’ai pas tellement changé dans le fond, même si je me suis défait de toutes addictions (hormis le tabac que je surconsomme, cherchant sans doute à accélérer le processus biologique naturel). Non, aujourd’hui, même si je crée et enregistre encore et toujours, même si je m’endors, me réveille et aborde chaque nouvel instant de la nouvelle journée en paix, même si je vois et touche la beauté et le parfum, je n’ai pas tellement changé au fond. Alors cette vieillesse, pas trop longue s’il vous plaît merci. Oui, aujourd’hui, même si j’aime, la fin sera délivrance. Ma boucle est bouclée, j’ai organisé et réglé mes obsèques et toutes mes affaires sont en ordre, alors… Et au fait, demandez avec moi qu’il se désigne, qu’il fasse un pas en avant celui qui a inventé la vie. Juste pour voir sa bobine.    

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Ancolies

09-01-2021

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