Connexion :

Qu'est-ce que vous faites demain... - Texte

Texte "Qu'est-ce que vous faites demain matin 2" est un texte détente mis en ligne par "Ancolies"..

Venez publier un texte détente ! / Protéger un texte détente

 

Qu'est-ce que vous faites demain matin 2 ?

Et alors toi, le narrateur, le gros malin, tu fais quoi demain matin dans ta splendide cité toulousaine, dans tes semble-t-il difficiles années 2000 ?

 

"Pour faire un bon jambon, il faut un bon cochon" dit la sagesse gourmande populaire. "Pour faire un bon cochon, mieux vaut l'élever soi-même à la maison" ajoute-t-on chez CL Salaisons. Une stratégie commerciale payante puisqu'elle place l'entreprise régionale parmi les acteurs-phares du marché national...

 

Késako ?

 

"Pas de parking, pas de business" déclarait historiquement un spécialiste américain des circuits de grande distribution. "Pas de caddies, pas de C.A !" renchérit plaisamment ACH, directeur commercial RCTQ France. Depuis la mise en place de son système antivol CVS® en 2002, l'entreprise est devenue la véritable référence des enseignes en la matière. Aussi simple qu'efficace, CVS® réduit les coûts de maintenance, permet de conserver un parc en bon état, évite la désagréable contre-publicité des chariots abandonnés et agit positivement sur le volume d'affaires dégagé.

 

Késako bis ?

 

Ceci les amis sont des publi-reportages, enfin, des extraits. Pour qui ne connaîtrait pas, le publi-reportage est un sport hautement finaud consistant à prendre les lecteurs pour de parfaits idiots. C'est ça que je fais demain matin et je déteste. En ce moment j'en fais des tonnes, des publis, mais c'est ouf provisoire. Je me contente de remplacer le rédac chef d'une régie de presse, le gars se trouvant quelques mois immobilisé de par une banale opération au genou.

 

Provisoire. N'empêche que j'en fais des tonnes : fabricants de crèmes glacées, fournisseurs de corbeilles en osier pour les rayons fruits et légumes des hypermarchés, transformateurs de produits de la mer, leaders mondiaux de l'informatique professionnelle et domestique, PME développant des logiciels d'administration spécifiques, installateurs de stations de lavage automobiles, évacuateurs d'eaux usées..., pour tous les goûts j'en produis j'en publie des publis ! Et y' en a des surprises dans cette affaire, des occases de tomber nez à nez avec des métiers auxquels on aurait jamais pensé ! Par exemple ce fabricant d'antivol pour caddies rencontré un peu plus haut.

Comment ça marche son truc? par blocage des roues du chariot quand on sort du périmètre électronifié. Ben ouais, il en faut, des inventeurs d'antivols, de séparateurs de rides, de démonte-nœuds et d'ouvre petits-suisses. Toutes ces grandes découvertes me réjouissent, allégeant ma peine publicitaire. D'ailleurs l'est sympa ce gars des antivols. Il m'envoie un mail après avoir reçu mon texte par ce même biais. C'est bon d'être compris ! écrit-il le coin des yeux semble-t-il humide. Tant mieux ! me sincèrement réjouis-je. Par caprice informatique, son mail passe 18 fois : C'est bon d'être compris ! C'est bon d'être compris ! C'est bon d'être compris ! C'est bon d'être compris !... C'est bon on a compris.

 

Allez, une autre anecdote sympa avec lui. Sur sa page de pub, en plus des photos des roues de chariots, il peut faire apparaître son propre portrait si ça lui chante.  Vu que manifestement ça lui chante, je lui conseille un prompt passage à l'acte. Flanqué d'un photographe, le voici en reportage une matinée complète dans un décor de petite montagne. Il m'envoie 3 clichés. Oh il a bien un préféré, il précise, mais préfère l’homme de métier que je suis laisser choisir. Diable, l'enjeu est de taille, la photo fera à peu près celle d'un timbre-poste dans le zagazine. J'étudie le dossier de près et, si ma longue expérience des fleurs sauvages et des hommes ne me trompe pas, il doit avoir un faible pour la photo 2, celle où il a tombé la veste, nonchalamment balancée sur son épaule tandis qu'il adresse une moue à la fois tendre et virile à l'objectif. Je comprends bien ! je lui dis au téléphone, z'êtes plus humain sur le cliché 2, n'empêche vous connaissez comme moi l'aspect à la fois étriqué et impitoyable de la guerre mondiale commerciale. Franchement, pour moi c'est la plus stricte, la 3 ! Il fond en larmes. Z'avez raison, vous r' mercie… bon... d'être compris... hoquète-t-il. C'est cruel mais c'est le professionnel qui vous parle ! je le coupe avant de céder à mon tour à l'indécente émotion.

 

Demain matin je fais des publis et je déteste. Pas par éthique nan, question survie j'en suis plus là ; et ni parce que je le fais pour pas un rond ou presque - rien à voir avec les exorbitants émoluments publicitaires de ma folle jeunesse, là c'est vraiment des épluchures de cacahuète, une véritable honte dans l'autre sens. Mais je vais pas gémir là-dessus puisque je l'ai pris ce boulot, histoire de sortir 5 minutes la tête du rmi. Nan ! je les détestes ces publis parce qu'ils me trouent la tête. Parce que, pour les faire bien ces maudits documents communicants, pour être complet et limpide, pour lier dans un discours imparable et fluide le sort de l'humanité à la réussite de l'entreprise, ça me prend et ça me troue la tête. Et s'user, s'user vieillir et mourir pour des sottises pareilles, en voilà une sottise.

 

Me direz qu'au prix payé, qu'au prix bâclé, faut être réaliste, petit et rancunier. Rendre coup pour coup et ne rien lâcher. S'appliquer à saboter, bâcler, tricher, torcher, ne pas regarder, effacer, enterrer.

Certes mais moi, le gars qui vous écrit, je ne mange hélas pas de ce pain-là, même si j'y travaille et y progresse chaque jour bissextile.

C'est que moi, tout baladin et irresponsable que je sois, si je fais pas bien, alors comme un gosse je me perds. Eh ouais, si je retourne ma veste, que je me mets à mépriser le sens, à ignorer la lumière, à compter la vie et sa matière pour du beurre, dîtes-moi ce qu'il me reste. Et je dis pas que j'ai raison et je le dis quand même.

 

Bon voilà. Demain matin je fais des publis. Et pas que ça. Par exemple de l'avion ou du beau bateau à mon balcon, suspendu dans l'océan miraculeux et fragile des jours immobiles comme je vous ai déjà dit. Bref des trucs marrants et d'autres pas. Aucune importance. En réalité ce que je fais demain matin, c'est être heureux. Ben ouais, en réalité c'est ça mon boulot. Demain matin je suis fatigué, conquérant, léger, triste, enjoué, découragé, désespéré et heureux.

Tu fais quoi comme travail ? me demande la première fois qu’on se voit Jeune Gitane, une de nos belles héroïnes que je vous présenterai peut-être un jour ou pas. Ben, être heureux ! je réponds niaisement. Quoi d'autre ?

 

Et dis-nous ô habile narrateur, tu fais quoi demain après-midi ?

 

Vous vous moquez, je vois bien que vous vous moquez ! Apprenez gens de la communauté, apprenez pour commencer que je n'ai guère d'horaires. Des privilèges du célibat, de la lourde solitude, du manque de sommeil et d'honoraires ! Cette nuit, demain matin ou après-midi, je fais des publis, des œufs brûlés sur une guitare, une séquence de lecture dans l'espace, une autre d'écriture si ça me vient, je joue aux échecs avec ma petite machine et peut-être si je suis pas trop flemmard une balade à pieds dans le quartier.

 

Que s'y passe-t-il dans toutes ces maisons spirou et muettes du quartier sous leurs charmants airs de bd ? Jamais j'y vois un signe de vie. Pourtant y' en a des gens qui passent leurs journées dans ces grandes baraques. Des dames plus souvent je suppose. Qu'y font-elles dans le grand silence de chaque après-midi ? Des fois je me demande comment un bon trois-quart de l'humanité se fait pas sauter le caisson tout de suite. Ou à défaut d'acte violent, se laisse pas mourir de désespoir et de vide. Par exemple, que font les pistoleros demain à 11 h ? à 15 h ? On sait que les cow-boys sont tout le temps à crapahuter après leur bétail et c'est bien légitime, mais on suppute que les pistoleros passent pas chaque heure de chaque journée à canarder leur prochain. Alors, entre les courses du samedi au ranch super-u et les duels dominicaux mensuels plein soleil dans la grande rue, ils font quoi les pistoleros demain entre 11 et 15 h ? Ouaip ! se font chier à mort les pauvres, sûr !

 

Alors demain matin, je fais quoi ? Ben je me réjouis des nouvelles pages à lire ainsi que d'autres plus âgées à relire. Demain matin j'ai mal au dos, aux dents, mal aux amants non-dits et aux hommes sœurs désunis. Mal aux 5 sentiments réunis. Pfffttt... 5 sentiments, c'est tout ? Demain matin je remonte et redescends les rivières simples et solitaires. Traverse en silence les étranges prés d'albâtre où des papillons morts-nés folâtrent. M'assois sous un arbre, contemple gorge serrée le puits du temps, la chevauchée des strates. Caresse des doigts la lente poésie verticale inscrite dans la résine et la pierre de sable. Et, sait-on jamais, si des fois j'ai toujours la pêche, si des fois j'ai toujours l'amour, j'écris moi-aussi de nouvelles pages, contribuant pour quelques centimètres cœur au grand témoignage. Bref, demain matin j'ai la fête et le cafard. Et cette saleté de solitude bien sûr. Et je m'en tape tu parles !

Partager

Partager Facebook

Auteur

Blog

Ancolies

01-03-2018

Couverture

"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Qu'est-ce que vous faites demain matin 2 appartient au recueil Nouvelles du monde

 

Texte terminé ! Merci à Ancolies.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.