"Petits et grands boulots " est une tranche de vie mise en ligne par
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Petits et grands boulots (splendeur et misère du travailleur)
J’ai commencé ma carrière à 15 ans en ramassant des pommes de terre. Puis j’ai été manutentionnaire à Monoprix, livreur (je connais Paris par cœur), emballeur de paquets cadeaux, pompiste. Sur ce poste à essence, j’ai compris comment les gars arrondissaient grassement leurs fins de mois. Ils proposaient aimablement de vérifier l’huile, déclaraient qu’il en manquait, versaient le bidon dans le réservoir en mettant leur gros pouce devant le goulot pour ralentir le débit, puis refermaient le bidon qu’ils jetaient à la poubelle en le déclarant vide. Puis ils récupéraient les bidons à moitié pleins et allaient discrètement remplir des bidons vides qu’ils posaient sur le présentoir et revendaient ensuite. Bénéfice net : élevé. Autres boulots de jeunesse : vendeur dans une librairie à St Germain des Prés (j’en ai profité pour faire comme mes collègues, piquer des tas de livres), puis agent administratif chez Thomson en Allemagne et ensuite à Paris. J’ai été aussi, plus sérieux, directeur d’une boutique de cadeaux et de cadeaux d’entreprise, toujours à Paris. Je me faisais chier, sauf à aller dans les salons professionnels où je choisissais les produits que j’allais mettre en vente. J’avais une prédilection pour les reproductions de bateaux anciens et d’antiques armes à feu. A 20 ans, je suis rentré stagiaire créatif dans l’agence de publicité du célèbre Séguéla, le mec qui pense que t’es un raté si t’as pas ta Rollex à 50 ans. Mais l’était sympa malgré tout ce Séguéla. Après mon stage, j’ai été engagé comme concepteur-rédacteur junior à 375 € par mois (c’était des francs à l’époque), et en 2 ans j’étais devenu directeur de création à 3000 € mensuels. Concepteur-rédacteur ? Celui qui fait la tambouille la plus dure de la com : trouver les idées. Les slogans, ce qu’on montre sur l’affiche, le scénario du film, la campagne radio… Après la partie conception, il y a la partie réalisation qui est délicate mais nettement moins prise de tête. Tu choisis des illustrateurs, des photographes, des réalisateurs de films, des comédiens, des musiciens avec lesquels tu travailles pour mettre tes idées en forme. Et attention, faut se méfier et pas qu'un peu des ego des intervenants. 10 ans j’ai fait ça, en changeant 5 fois d’agence et en augmentant copieusement mon salaire à chaque fois. Puis j’ai arrêté, découvrant petit à petit que c’était un milieu de menteurs et de retourneurs de vestes – sauf exceptions, il y en a heureusement toujours – et m’avisant que je ne changerais pas malgré tous mes épuisants efforts ce métier et ce monde, vide de sens et riche de malhonnêteté et d’incohérence. Alors je suis parti et, à 30 ans, j’ai monté une SARL de production de sons, de textes et d’images. Douyoudou elle s’appelait cette SARL, ce qui me permettait de répondre au téléphone « Allo Douyoudou », formule qui marquait toujours positivement les esprits de mes interlocuteurs et les mettait de bonne humeur. Avec cet outil, j’ai monté un groupe de rock’n’roll en français « Le Pont de la Rivière Pleure », où j’officiais comme auteur, compositeur, arrangeur, chanteur, manager, dessinateur et distributeur de tracts où j’annonçais les concerts, et bien sûr producteur. Je tirais l’argent de prestations que j’opérais toujours pour la pub (création, production…), en passant directement l’argent sur les projets musicaux. J’ai aussi été auteur de chansons et directeur artistique et producteur de différents jeunes artistes. Ça a été une époque très riche de créativité et de création (Le Pont de la Rivière Pleure a même joué à la Fête de l’Huma), mais sans reconnaissance commerciale de mes projets, ce qui fait que j’ai du mettre la clé sous la porte et fermer la boîte au bout de 5 ans. J’ai arrêté le groupe aussi parce qu’il ne me satisfaisait pas, les gars jouaient leur r’n’r comme des bourrins sans se soucier que moi je proposais des textes tout en finesse. A cette époque j’ai aussi écrit des scénarii pour une série sur Arte, « Les enfants de John ».
Depuis. Depuis, ça fait 25 ans, c’est la galère. Je n’ai jamais pu retrouver un poste « normal » en cdi. Parfois j’ai fait des remplacements dans des agences de pub et des régies de presse en cdd. J’ai aussi été intermittent du spectacle, puis travailleur indépendant sans avoir suffisamment de clients donc de ressources. Alors et surtout j’ai refait des petits boulots. J’ai fait de l’initiation informatique pour des particuliers. Principalement de jeunes retraités qui passaient à l’ordi domestique. Une fois un de mes clients m’appelle pour que je passe chez lui de toute urgence. J’y vais et il me baragouine quelque chose d’assez obscur relativement à l’imprimante. Je regarde, je ne vois rien qui cloche mais je remarque des icones suspectes sur le bureau. Je regarde, c’était des liens vers des sites gays. Le gars ne savait pas comment s’en débarrasser et il voulait que je nettoie tout ça fissa avant que sa femme ne découvre le pot aux roses. J’ai été homme de ménage. Le soir je faisais les bureaux de la Caf et la nuit un entrepôt. J’ai jamais rien fait d’aussi déprimant. Vider les corbeilles à papier et nettoyer les plinthes, c’est pas très interactif comme activités. Là c’est moi qui ai arrêté au bout de 3 mois, c’était tellement vide que je n’avais même plus l’énergie de faire autre chose de mes journées. J’ai joué de la gratte et chanté dans des cafés et dans la rue. Dans la rue ça ne m’a jamais rapporté beaucoup, 3 piécettes, un sandwich, une fois un préservatif… J’ai fait un an de remplacement dans une maison de retraite. Selon les périodes, j’étais responsable soit des semi-autonomes (qui avaient gardé soit la tête et pas le corps, soit l’inverse) soit des non-autonomes. Je n’avais aucun des diplômes requis mais j’avais rencontré la directrice qui avait décidé de me faire confiance. C’était duraille mais humainement très satisfaisant. J’ai fait pas mal de bâtiment, alors que je ne suis absolument pas manuel. J’en ai fait pas mal. J’en ai chié.
J’ai aussi été téléacteur. Je détestais ça. Quand quelqu’un me répondait qu’il n’était pas intéressé par un double-vitrage, je n’insistais pas. Ils m’ont viré parce que je n’étais pas assez bon vendeur, et que de toute façon je faisais tache dans l'équipe n’étant pas dans la tranche d’âge requise (c’est surtout des moins de 30 ans qui font ce boulot). Une autre chose vachement marrante que j’ai faite, c’est Expert Qualité, comme l'appelait mon employeur, une entreprise d'enquêtes marketing. Appelé encore Visiteur Masqué. Ou balance, cafteur professionnel, sale espion selon moi. Il s’agissait de se pointer dans des magasins franchisés, des agences de voyage, des agences SNCF… en se faisant passer pour un client. Pour ensuite remplir un questionnaire de 6 pages : l’endroit était-il propre, les salariés étaient-ils bien habillés, combien de temps avais-je du attendre qu’un vendeur s’occupe de moi, avait-il été aimable, efficace, compétent, y avait-il du matériel de communication en évidence dans l’établissement, quel était mon avis personnel… ? 2 plombes ça prenait leur questionnaire, + le temps passé au magasin, + le temps d’y aller et d’en revenir, + le temps d’y retourner et rendre le billet d’avion pour Rome que t’avais pris… Tout ça pour quoi ? 7 euro 50 l’enquête. Ça faisait du genre 1 euro de l’heure. J’ai arrêté le jour où ils m’ont demandé d’aller acheter une Porsche. Et la création dans tout ça ? Eh bien je n’ai jamais arrêté (sauf quand j’étais homme de ménage). J’ai écrit près de 300 chansons, 2 opéras (L’ivoire rouge et Senti-Mental Park), j’ai écrit 5 comédies musicales pour enfants, j’ai écrit 5 livres auto-édités, j’ai fait une multitude de dessins et travaux graphiques (j’ai exposé 3 fois, je n’ai quasi rien vendu).
Aujourd’hui je ne cherche plus de travail. J’ai fait tous secteurs confondus au moins 10.000 démarches, dont l’écrasante majorité pour rien. Aujourd’hui, non je ne cherche plus, à mon âge, désociabilisé et marginalisé comme je suis, avec un cv de bric et de broc, plus la peine. Aujourd’hui j’écris toujours, je suis sur 2 nouveaux livres, et j’enregistre au petit bonheur la chance de nouvelles chansons, à Toulouse, à Marseille, à Paris… selon les musiciens que je rencontre. Je le fais pour moi et mon fils.
Je suis également sur le projet d’une bande dessinée sur internet et sur tablette, projet qui avec un peu de chance et quelques miracles devrait voir le jour. Pas trop tôt. Et aujourd’hui, comme je vous l’ai déjà dit ailleurs sur ce site, je travaille depuis 10 ans comme bénévole au Secours Catholique. Et j’ai par ailleurs monté une association « Quand est-ce qu’on chante ? » avec laquelle je fais chanter les gens pour leur plaisir. Et pour le mien. Et de quoi je vis ? Bonne question. Pas de mes rentes vous pouvez en être sûr. Et ma retraite s’élève à ce jour à 210 euro. Qu’est-ce que sera demain ? Le début ou la fin ?
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Petits et grands boulots
appartient au recueil Nouvelles d'une vie
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Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies. |
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