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Petit traité de poésie française - Domaine Public

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Petit traité de poésie française

 

CONCLUSION

Parmi les lecteurs qui m'ont suivi jusqu'ici, il en est un peut-être, jeune fille ou jeune homme, que Dieu a destiné à devenir poëte. C'est à cet être désigné et choisi entre tous que j'adresse les paroles suivantes, comme le conseil fraternel qu'on donne à un ami bien cher partant pour un combat incertain et périlleux.

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Comme, en somme, ta poésie exprimera ton âme, on y verra se refléter clairement les vices, les faiblesses, les lâchetés et les défaillances de ton âme. Tu tromperas les hommes peut-être, mais non pas la muse, que ne saurait duper ton hypocrisie. N'est pas poëte celui qui n'a pas le coeur d'un héros et que ne brûlent pas une immense charité et un immense amour. Tout ce que l'égoïsme ronge et détruit de toi, elle le ronge et détruit en même temps de ta poésie.

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Sache bien que, quels que puissent être ton génie et ta science, tu ne saurais jamais parvenir à écrire de beaux poëmes sans un secours divin et surnaturel. Si donc il devait arriver un jour que tu dusses comme S. Thomas, ne croire qu'à ce que tu touches, renonce franchement à l'art de la poésie. S'il te faut un signe évident de l'impuissance poétique de l'homme livré aux ressources de son infime raison, lis les vers que M. Litré, ce savant infatigable, a publiés dans sa revue positiviste. Mieux que je ne saurais le faire, ils te prouveront que, pour être poëte, savoir tout et ne savoir que cela, c'est ne rien savoir.

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Il faut cependant savoir tout ! Fueretière, raillé à tort par La Fontaine, avait raison de vouloir que le poëte sût si le bois dont il parle est le bois de marmanteau ou bien le bois de grume. Tu ne connaîtras jamais trop bien l'histoire, la philosophie, l'esthétique, les beaux-arts, les arts somptuaires et de décoration et les termes techniques de tous les métiers. Furetière avait désiré que le poëte appelât les choses par leur nom, et Théophile Gautier a réalisé son désir. Lorsqu'il décrit, par exemple, les merveilles de ma sellerie arabe, c'est avec les termes qu'emploierait un sellier, ce qui ne l'empêche pas d'être le plus exquis et le plus délicat des poëtes.

  Les imbéciles peuvent seuls avoir la prétention de tirer de leur âme les termes des sciences,  des arts et des métiers qu'ils n'ont pas étudiés dans les ouvrages spéciaux. Toute école poétique périt, jamais par exagération de la splendeur ou de la préciosité, comme on le prétend toujours, mais par l'excès du vague et de la platitude. Ce vague et cette platitude sont engendrés par la seule ignorance. C'est elle qui arrive à créer cette phraséologie de convention et de lieux communs dont aucune école n'est exempte. L'admirable poésie du dix-neuvième siècle a ses lieux communs aussi bien que la détestable poésie du dix-huitième siècle, et les uns ne valent pas mieux que les autres.

  Sans la justesse de l'expression, pas de poésie., et sans une science profonde, solide et universelle, tu chercherais en vain, sans les rencontrer jamais, le mot propre et la justesse de l'expression.

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"Connais-toi toi-même," dit le sage. Tu as un moyen infaillible de te connaître et de te juger toi-même. Toutes les fois qu'il t'arrive de plaire aux sots, à quelque degré que ce soit, sache bien que tu es tombé par quelque côté dans la vulgarité et dans la niaiserie. Ne dis pas alors : " Les sots m'admirent ; c'est que mon génie les a vaincus, c'est qu'ils sont bien forcés de se rendre à l'evidence !" Dis au contraire : " Les sots m'admirent ; c'est que je commence à leur ressembler." Tu n'as d'autres juges que les bons ouvriers et les maîtres de ton art, et tout encouragement qui ne vient pas d'eux est un piège tendu à ton amour-propre et à ta crédulité.

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  Dans la Poésie Française, la Rime est le moyen supprême d'expression et l'imagination de la Rime est le maître outil. Souvienst-toi que, quand ta rime devient moins parfaite, c'est que ta pensée est moins haute et moins juste. Ne te dis pas hypocritement : " Mon génie est voilà, obscurci, puisque je vois s'obscurcir ce qui en est le signe visible."

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  Ne te trompe ni sur ton art ni sur l'art en général. La poésie a pour but de faire passer des impressions dans l'âme du lecteur et de susciter des images dans son esprit, - mais non pas en décrivant ces impressions et ces images. C'est par un ordre de moyens beaucoup plus compliqués et mystérieux.

  Si tu doué et si tu as de la grâce, quand tu auras meublé ton esprit de tous les mots que tu dois savoir, les impressions et les images se présenteront à lui accompagnées des mots et des sons et des assemblages de sons qui doivent les faire naître dans l'esprit des autres. Recueille-toi et écoute en toi-même.

  Un poëte qui se borne à écrire les choses comme elles sont ressemble à un peintre qui copierait toutes les feuilles d'un arbre, ce qui ne donnerait à personne l'idée d'un arbre. Il faut, non qu'il représente l'arbre, mais qu'il le fasse voir.

  Il faut que les sons soient toujours variés, harmonieux et pondérés, car le son a, comme la couleur, ses rappels et ses équilibres.

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  La vieille question de la Pensée et de la Forme a toujours été non-seulement mal comprise, mais retournée. La Forme qui se présente à ton esprit est toujours la Forme d'une pensée ; mais un homme qui pense en mots abstraits n'arrivera jamais à traduire sa pensée par une forme. Tout au plus l'emprisonnera-t-il dans un lieu commun !

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  Sois varié toujours et sans cesse ; dans la poésie comme dans la nature, la condition première et indispensable de la vie est la variété. Mais n'abuse pas, et je dirais presque, n'use pas - de l'antithèse. Pour comprendre à quel point c'est un moyen grossier et trop simple, rappelle-toi que tous les arts sont absolument similaires, et regarde quel effet on obtient en peinture avec l'antithèse nette, crue et réelle ! Je dis : réelle, car tu peux, par un artifice, présenter l'apparence d'une antithèse, mais qui en effet sera adoucie par toutes sortes de préparations et de ménagements. Au contraire les similitudes, les gradations, les gammes de couleurs et de sons pareils sont le dernier mot de l'art ; mais avec quelle délicatesse il faut toucher à ces effets, qui veulent une touche magistrale !

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Point(s)

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Proposé par

Deplume

Auteur

Blog

Théodore de Banville

14-02-2017

Couverture

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Petit traité de poésie française n'appartient à aucun recueil

 

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