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Parlons d'autre chose - Texte court

Texte court "Parlons d'autre chose " est un texte court mis en ligne par "Deogratias"..

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« Le contraire d’un peuple chrétien, ce n’est pas un peuple athée, c’est un peuple de juges. »
 Georges Bernanos

Parlons d’autre chose

 

J’étais là devant elle, assise au soleil, à la terrasse d’un café. Je tentais tant bien que mal de lui faire comprendre son passé, le sien, le nôtre. Maladroitement. J’avais à cœur de peser mes mots, de lui donner une autre version de l’histoire. La nôtre, la sienne, la leur.

Assise au soleil, devant elle, à cette terrasse du passé, je racontais les faits, enfin, j’essayais, avec mille précautions. À quoi cela pouvait-il servir de lui dire : « Tu as agi ainsi… Ce n’était pas bien », quand on sait que la rencontre avec soi-même est déjà si compliquée ? Il est des prises de conscience impossibles, par fragilité, par blessures, par inaptitude. Qui cela aiderait-il de tout lui balancer, comme ça, sans préavis, en plein visage ? Qui peut croire qu’une vérité est toujours bonne à dire ? Et puis, quelle vérité ?

Assise au soleil, face à son visage pâle, à la terrasse de sa vie, je lui expliquais avec mon cœur, lui qui sait d’expérience que nul n’est un sage ou un maître. Oui, nul ne connaît la réalité de l’autre, ni ce qui l’habite au plus profond. Avec le velours de ma tendresse, je m’exprimais avec calme et douceur. Je l’ai appris : nous sommes tous des petits. Des êtres infiniment blessés et blessants. Tous.

Auraient-ils été soulagés de lui crier, sans ménagement, ce qui fut, ce qui est, ce qui sera ? Nul ne peut rejoindre vraiment l’autre dans son mystère le plus personnel, dans ce qu’il porte en lui de beauté ou de terreur. Je n’avais pas envie de me transformer en donneuse de leçons, même si je déployais, par mon discours, les causes et les conséquences, les questions et les réponses. Elle écoutait. Comme une élève, comme un patient devant le docteur, comme une mouette blessée, échouée sur le bord d’une plage.

Assise au soleil, en face de son regard d’enfant perdu, sur la terrasse de ce mois de mai, je voyais bien qu’elle ne parvenait pas à tout comprendre. Qui sommes-nous pour la blâmer, la juger ou l’étiqueter à tout jamais ? Tant d’homélies revanchardes, tant d’esprits vengeurs, peuvent-ils, même un instant, rendre justice ? Nous sommes tous des méchants. Des vrais méchants. D’une façon ou d’une autre. Qui oserait dire devant le Christ à la femme adultère : « Moi, je te condamne » ? L’orgueil le plus subtil se cache si souvent derrière nos théories psychologisantes, nos principes héréditaires, et, pire encore, caché sous des dehors spirituels.  

Assise en vis-à-vis, de chaque côté de la table en rotin, à la terrasse du printemps, je ne désirais plus argumenter. Le minimum s’avérait déjà bien difficile. Oui, elle avait manqué à bien des attentes légitimes. Bien sûr. Mais moi, qui étais-je ? Avais-je le droit d’ériger, au nom des autres, un tribunal où ils seraient tour à tour partie civile et procureur ? Notre propension à cataloguer les autres pour mieux nous absoudre nous-mêmes est parfois d’une telle cruauté ;  cette inclination à faire rendre gorge, à régler ses comptes, à tout démontrer au grand jour : qui cela sert-il vraiment ?

Certes, parfois, c’est utile, voire indispensable. Pour certains. Oui. Mais elle, avec ses yeux verts d’eau qui tremblaient, son incapacité à remettre en cause tout son parcours, est-ce que j’avais le pouvoir de la changer ? Serait-ce faire montre d’intelligence que d’insister coûte que coûte ? En leur nom ? La culpabiliser d’un mal qu’elle ne pouvait elle-même définir ne porterait aucune fécondité. Et puis, elle avait déjà tant oublié.

Assise au soleil de cette matinée, en tête à tête, à la terrasse de nos cœurs, je me taisais. Ses rides, comme autant de regrets, traçaient leur chemin sans s’arrêter ; ses mains déformées par l’arthrose tenaient si fort son verre d’orangeade ; ses cheveux de neige glissaient sur ses tempes comme autant de larmes retenues. Je voyais bien qu’elle n’avait pas accès à la profondeur salvatrice, pas même au rebord de notre enfance.

J’ai laissé le silence la bercer. Elle ressemblait à une enfant sans maison, sans doudou qui rassure. Je ressentais ses fermetures involontaires. Qui gagnerait à la vouloir repentante d’un mal dont elle ne mesurait ni l’impact ni les effets ?

Assise au soleil, nos visages en façade, elle regardait maintenant dans le vide.

— Bon, parlons d’autre chose.

Oui, maman, parlons d’autre chose. Je suis près de toi. Plus personne d’autre. Je ne suis pas seule à t’aimer. Profite de ce soleil, de cette terrasse, du temps présent et de nos vies qui s’enfuient.

Pour toujours, dans nos pupilles en miroir. Moi dans le vert de tes yeux transparents, toi dans le marron de mon regard d’enfant.

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Deogratias

23-05-2026

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