Connexion : Ou
Mode Application Mode Site

Les chats du Tregor - Nouvelle

Nouvelle "Les chats du Tregor" est une nouvelle mise en ligne par "Jean-Luc Broudin".. Rejoignez la communauté de "De Plume En Plume" et suivez les mésaventures de Anton et Marie et cie...

Venez publier une nouvelle ! / Protéger une nouvelle

  LES CHATS DU TREGOR

Anton a quatre-vingt ans, il effectue sa promenade quotidienne dans les ruelles qui l'ont vu naître...

                          

 

                Je suis sorti vers neuf heures, ce matin, comme chaque jour. J'emprunte toujours le même chemin. Cette petite promenade pourrait paraître monotone, pourtant, elle m'est vitale et si le parcours ne diffère jamais, ce n’est pas que je sois sénile ou que je manque d'imagination, c'est simplement qu'il n'existe guère d'autres balades possibles entre les étroits murs de ma cité portuaire.

Je descends la rue des Devins, sombre couloir bordé par de hautes maisons à colombages aux coloris chatoyants et tous différents. La ruelle débouche sur une jolie place ensoleillée, elle ne l'est pas toujours, mais la clarté soudaine contrastant avec l’obscurité traversée donne au promeneur cette sensation.

Là, je fais une halte. Il est bien rare que personne ne soit assis sur le banc, près du puits orné de géraniums qui trône au centre de la place. Nous bavardons un peu. La conversation s'amorce communément sur la pluie ou le beau temps. Si des femmes sont présentes, elles nous relatent les dernières nouvelles du village, et puis invariablement la discussion nous entraîne sur le sujet de prédilection : La Mer.

La plupart d'entre nous avons vécu pour elle et par elle. Même si cela n'a plus d'importance pour nous, nous nous informons des moindres détails : la pêche était-elle fructueuse hier ? Comment était la météo ce matin ? L'océan était-il capricieux ou calme ?

Autant de questions qui ont rythmé nos vies et dont on veut encore connaître les réponses pour se prouver que nous appartenons encore un peu à ce monde.

Je suis né ici à Plougerlan, en plein cœur du Trégor, il y a quatre-vingts ans, et je n'ai jamais été beaucoup plus loin que la ligne d'horizon que l'on découvre au bout de la jetée. Je suis resté ici comme mes aïeux, fidèle à ma terre. Il est aujourd'hui idée répandue que l'on doit sillonner la terre entière pour savourer la vie et en connaître ses secrets. Moi, je souris à cette idée, car je connais le prix de l'existence mieux que quiconque pour avoir vu tant d'amis perdre la leur, sur de frêles chaloupes. Et pour ce qui est des secrets, j'en possède un qui vaut tout l'or du monde. Mon seul regret (il est conséquent) et cette tare que Dieu m'a attribué à la naissance : la naupathie. J'aurais aimé comme mes amis et mes parents embrasser la carrière de marin. Je fus condamné à rester quatre-vingts ans sur le port à regarder les bateaux prendre le large. Ce handicap m'a été révélé très tôt, le jour de mes quatre ans, pour mon baptême de la mer. Mon père, fier de sa progéniture, m'embarqua sur le bateau familial sous les yeux des proches et amis conviés en grande pompe à assister aux premiers pas sur la mer du petit dernier des Quennec. La fête fut de courte durée, à peine à bord, bercé par le roulis, je fus saisi d'un mal au cœur terrible et penché à la proue du bateau, je vomis tout mon dîner.

Mon père, furieux, dut se résoudre à rentrer au port. L'assistance le rassura, mettant cet incident sur le compte de mon jeune âge.

— il a peut-être mal digéré les fruits de mer, suggéra une tante.

Pour lui témoigner de leur soutien et lui changer les idées, les hommes entraînèrent mon père au café, chez Kerwann, où ils vidèrent quelques bouteilles de cidres. 

Mais, n'en déplaise à tante Gaëlle, les fruits de mer n'étaient en rien la cause de mon malaise. Les nombreuses tentatives ultérieures en témoignent. Je n'avais pas le pied marin, moi, fils, petit-fils et arrière-petit-fils de pêcheur, descendant d'une famille vivant sur l'océan depuis la nuit des temps. C'est ainsi que je pris l'habitude de rester sur la jetée, à observer le travail des marins.

Tout petit, je jouais là, sous la surveillance de ma mère. Elle s'asseyait sur le banc de granit rose, encadré de bouées d'hortensias, au pied de l'église, face à la mer. Moi, avec des morceaux de bois, j'inventais des histoires de batailles navales ou de pêches miraculeuses. J'ai appris à lire ainsi, en épelant les noms des bateaux : Le Magnifique, Le Neptune, Le Solitaire furent mes premiers livres de lecture.

De ce formidable observatoire, j'ai appris à comprendre la mer, à surveiller les départs et retours des chalutiers, à goûters aux embruns, à apprécier la musique du ressac qui inlassablement se heurte à la falaise des deux amants.

Je les ai vus moi, ces deux enfants de l'amour lorsqu'ils se sont précipités dans le vide, en se tenant la main, sans crier. J'avais seize ans. J'étais assis sur le banc de granit rose, le dos tourné à l'église (je n'ai jamais pardonné à Dieu et je préfère regarder la mer). Les amoureux n'ont pas eu droit à une cérémonie religieuse. Ils ont été enterrés le soir, en toute hâte, à huis clos.

J'ai trouvé cela injuste, et la nuit suivante, je me suis glissé dans l'enceinte du cimetière pour leur témoigner de mon amertume. C'était une nuit très claire, mais je n'étais pas rassuré. Je me suis faufilé doucement entre les stèles en inspectant furtivement de tous côtés de peur qu'un mort-vivant ne se jette sur moi. Soudain, mon cœur s'est arrêté de battre, mes jambes flageolèrent. Près des tombes des amants se tenait une silhouette de femme vêtue d'une robe blanche, les pieds nus, les mains tendues au-dessus de l'endroit où reposaient désormais les jeunes gens.

Je n'ai plus bougé. Je l'ai observé. Une petite flamme furtive s'est échappée des sépultures. Elle a semblé la saisir et a porté ses mains à son cœur, puis elle a filé. J'aurais aimé la suivre, mais j'étais terrifié à l'idée qu’elle puisse me surprendre.

Les jours suivants, j'ai repris ma place sur le banc en granit rose, à guetter les pêcheurs, à vivre à leur rythme. C'est à cette époque que j'ai commencé à écrire. Je décrivais leurs histoires, mêlant les récits entendus au bar Kerwann, les anecdotes que mon père narrait à la maison, et le fruit de mon imagination nourrie par l'apparition furtive de cette fée lumineuse aperçue au cimetière. Je noircissais ainsi au fil des jours des cahiers entiers, me gardant bien que personne ne me surprenne. En vérité, je gardais toujours en moi le sentiment honteux de ne pas être capable de prendre la mer, et l'écriture de ces nouvelles me paraissait être une bouée de sauvetage dérisoire.

Un soir que j'attendais sur le port le retour de mon père, occupé à terminer l'écriture de mon premier roman, je pris soudain conscience de la présence d'une silhouette dressée devant moi. Maladroitement, je tentai de dissimuler mon cahier, la fille me le subtilisa d’un geste vif. Elle était superbe, un regard vert profond, de longs cheveux blonds ondulés courraient le long de ses épaules. Elle devait avoir à peu près mon âge. Je reconnus à son allure de déesse la fille du cimetière. Elle parcourut mes lignes, passant rapidement de page en page. J’étais pétrifié devant sa beauté, les courbes de son corps, sa poitrine. Je ne pus esquisser une parole. Elle me rendit mon livre.

- C'est toi qui m'as suivi au cimetière l'autre nuit, n'est-ce pas ?

- Non, enfin, oui…, bredouillais-je 

Elle ne prêta pas attention à ma réponse. Les yeux rivés sur l'océan, elle poursuivit lentement :

- Je saisis leurs âmes avant qu'elles ne s'évaporent dans l'air et ne disparaissent à jamais.

À mon tour, je regardai fixement la mer dans l'espoir du retour de mon père. Son arrivée m'aurait délivré de cette angoissante compagnie. J'étais terrifié.

- Je ne le fais que pour les cœurs purs, bien sûr.

Elle détacha son regard de l'horizon et se tourna vers moi. Je me sentis obligé de lui répondre :

- Bien sûr, balbutiais-je.

J'ai plongé mon regard dans le sien. Il était plus profond que l'océan. Elle était envoûtante. Elle m'a souri, je me suis senti un peu plus en confiance.

-Que penses-tu de mon roman ? 

Je ressentais le besoin de changer de conversation. Cette histoire d'âme dérobée, dévoilée là au pied de l'église, même pour moi, athée convaincu, me rendait mal à l'aise.

-C'est sympathique, mais très juvénile, dit-elle en riant.

Vous ai-je dit qu'elle était encore plus belle lorsqu'elle riait ?

Deux chats, un tout blanc et l'autre marron tacheté de roux vinrent ronronner près de nous. La jeune fille les caressa.

-Ce sont tes chats ? questionnais-je un peu bêtement. Elle m'intimidait tant, je ne savais que lui dire.

-Non, répondit-elle en repoussant ses longs cheveux sur ses épaules. Des chats sauvages, certainement.

Le chat blanc fit la toilette à l'autre. La fille renchérit :

-Ce sont deux amants. Puis elle se leva et me tendit sa main.

-Moi c'est Marie, contente de t'avoir connu, à une prochaine fois.

Je serrai sa douce main.

-Anton, je suis souvent ici, on p..peut se revoir ? bégayais-je

-Peut-être, répondit-elle évasivement.

Elle disparut suivie par les chats.

Le lendemain, elle avait investi mon banc avec sa cohorte de chats. Elle en fit à jamais son territoire. Les saisons se sont écoulées. Emmitouflée dans un épais pull-over à col roulé ou légèrement vêtue d'une robe estivale, chaque jour rendait Marie plus belle, plus vivante.

Nous étions devenus inséparables. Assis là, nous nous sommes construit notre propre monde, à écrire des histoires, à rire de nos facéties et celle de nos chats toujours plus nombreux.

 

Lorsque les silences se font plus nombreux, je me lève et prends congé de mes vieux compagnons. Souvent je dis :

-Bon, ce n'est pas tout, je dois reprendre ma promenade.

 Je sais par expérience que lorsque les vieux ont parlé de la pluie et du beau temps, de la mer et de ses caprices, que viennent ensuite quelques temps morts, immanquablement, l'un d'eux, la Josette sûrement où peut être Gwenaëlle, la plus maladroite de toutes va ressortir du passé quelques réminiscences et soudainement la conversation va s'emballer, car des souvenirs à notre âge, on peut en évoquer durant des heures.

Cruellement, au détour d'une petite phrase anodine, une langue fourchue lâchera son venin sur la plaie encore mal cicatrisée.

-Mais toi, Anton, n'as-tu pas été l'amant de la Marie autrefois ?

C'est pour ne plus avoir à répondre à cela que je me lève au premier silence. Je reprends ma promenade en descendant la ruelle du bras de fer, elle descend à pic vers le port. Je dois lutter pour ne pas me laisser entraîner par sa pente et ce combat me fatigue énormément maintenant. À son terme, je trouve refuge au bar Kerwann. L'endroit a été rebaptisé plus de dix fois depuis : le bar du port, le rendez-vous des pêcheurs, le bar de la marine. Qu'importe, il accueille toujours la même clientèle, bien qu'il ne soit plus tellement fréquenté par les marins aujourd'hui, mais plutôt par de jeunes gens qui tuent ici leur ennui, perdus au bout du monde.

Kerwann était le grand ami de mon père, il ne partait pas souvent en mer. Ce jour-là, ils embarquèrent ensemble suite à un pari perdu avec Laënnec, un solide gaillard.

Le défi consistait à faire la meilleure pêche sans chalut. La mer était décharnée. J'ai attendu comme à mon habitude sur mon banc de granit rose. Marie était à mes côtés. J'avais vingt ans, un peu moins, nous n'avions pas encore fêté mon anniversaire. Nous avons passé la soirée là, à parler, à rire des comportements de quelques chats qui nous tenaient compagnie. Les heures passèrent. J'ai pris la main de Marie, j'ai caressé son visage. Je l'ai embrassé. Notre intimité fut perturbée par l'arrivée agitée d'un groupe de personnes sur l’embarcadère. Des femmes criaient, des hommes s'agitaient autour des canots. Je pris alors conscience que mon père n'était pas rentré. Je reconnus dans le groupe ma mère qui pleurait dans les bras de Madame Kerwann. Le Guen, notre voisin, l'oncle Pierrot et deux hommes partir en direction des chalutiers équipés de puissants projecteurs. Ils retrouvèrent rapidement les deux épaves, sans personne à bord. Les autorités repêchèrent les corps quelques jours plus tard.

Après l'enterrement, Marie me retrouva sur le port. Elle me pria de la rejoindre au cimetière à la nuit tombée. Je refusai catégoriquement et me fâcha vigoureusement devant l'impudeur de sa requête. Cependant cette nuit-là, ma curiosité me poussa à sortir du lit et j'assistai une nouvelle fois à son étrange cérémonie, à la différence qu'elle n'était plus orchestrée par une fée en robe blanche lumineuse, mais par une jeune fille en chemise de nuit que j'aimais.

 

Après avoir avalé mon verre de cidre et refusé celui offert par le patron de l'établissement, à mon âge on ne doit pas abuser des bonnes choses, je reprends ma promenade en direction du port. Je longe le quai et viens m'asseoir sur mon banc de granit rose. Une vieille femme, à l'allure de clocharde, les jambes pleines de varices, les cheveux longs gris-jaune, est là chaque jour. Méthodiquement, elle dépose dans de petites coupelles de la nourriture pour les chats. Je l'observe sans un mot. Elle parle aux félins. Elle est la risée du village, celle qu'on appelle communément « la folle ». Parfois des enfants se regroupent autour d'elle, la chahutent méchamment, alors je m'en vais et je rentre chez moi. Ma promenade est finie, ma vie aussi.

 

Je dois vous avouer que je vous ai menti comme je mens à moi-même depuis longtemps. Je n'ai pas été fidèle à ma terre. Je n'ai pas été fidèle à Marie. Après la mort de mon père, je devais gagner ma vie et faire vivre ma mère aussi. J'ai saisi l'opportunité de travailler pour un grand journal régional. J'ai quitté mon port pour aller vivre à Rennes. Un jour, le rédacteur en chef, intéressé par mes nouvelles, les publia. Un important éditeur parisien me contacta et je partis vivre dans la capitale où j'écrivis mes premiers romans. J'ai sillonné le monde en long, en large et en travers. J'ai rencontré mille personnages, vu mille merveilles et écrit plus de trente romans. Mais j'ai oublié ma mère, ma terre et Marie.

Je suis rentré au pays à soixante-dix ans, seul. Les habitants semblaient impressionnés par ma personne. Ils ne m'abordaient guère, alors j'ai pensé à cette coutume de la petite promenade afin de lier connaissance avec ceux qui étaient autrefois ma famille. C'est là, près du puits aux géraniums, à travers les ragots de Gwenaëlle ou de Josette que j'appris ce qui était arrivé à Marie.

Elle fut surprise une nuit au cimetière et tenue pour folle. Elle vécut seule, recluse du monde, assise toute la journée sur le banc de granit rose, à guetter l'océan comme pour attendre quelqu'un, à nourrir les chats errants toujours plus nombreux autour d'elle, à leur parler.

 

Ce matin, je ne me suis pas arrêté au puits. J'ai salué d'un geste de la main les vieux assis là. J'ai descendu rapidement la ruelle du bras de fer en me laissant entraîner par sa pente. Je ne me suis pas arrêté au bar Kerwann. Près de l’église, j'ai sorti de mon sac les boîtes de pâté pour chats. J'ai rempli les coupelles. Les chats sont sortis de leur cachette. Une petite chatte blanche est venue se frotter contre mes jambes en ronronnant.

Marie les a quittés. J'ai été au cimetière cette nuit cueillir sa petite flamme. J'ai caressé la chatte blanche. 

 

 

                                               FIN

 

Partager

Partager Facebook

Point(s)

+8

Auteur

Blog

Jean-Luc Broudin

26-11-2015

Téléchargement

PDF Certifié Ebook gratuit
"Soyez un lecteur actif et participatif en commentant les textes que vous aimez. À chaque commentaire laissé, votre logo s’affiche et votre profil peut-être visité et lu."
Lire/Ecrire Commentaires Commentaire
Les chats du Tregor n'appartient à aucun recueil

 

Nouvelle terminée ! Merci à Jean-Luc Broudin.

Tous les Textes publiés sur DPP : http://www.de-plume-en-plume.fr/ sont la propriété exclusive de leurs Auteurs. Aucune copie n’est autorisée sans leur consentement écrit. Toute personne qui reconnaitrait l’un de ses écrits est priée de contacter l’administration du site. Les publications sont archivées et datées avec l’identifiant de chaque membre.