" Le pire méfait que je me sois jamais fait" est une tranche de vie mise en ligne par
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Le pire méfait que je me sois jamais fait
Lorsqu’à l’époque, peu de temps après les faits, quand donc je le croisais avec ses étals sur un marché, moi tout enthousiaste de le voir, ou alors lorsque je passais dans sa boutique, toujours aussi enthousiaste, il n’avait pas l’air à l’aise et ne me regardait pas dans les yeux. J’ai mis 20 ans à comprendre pourquoi. Soudain cela m’est apparu, 20 ans après, comme une fulgurance : il n’osait pas me regarder dans les yeux parce qu’il m’avait arnaqué dans les plus grandes des largeurs. Il c’était J.O., un acharné passionné de vinyles, tout comme moi. Et c’était à lui que j’avais vendu ma collec 20 ans auparavant. J’ai mis, oui, 20 ans à soudain, un éclair qui m’a traversé, réaliser. J.O. c’était oui un passionné de vinyles, il ne faisait que ça, pas de vulgaires et sans âmes cd. Pas comme ses collègues qui ratissaient à tous les râteliers. Je l’avais choisi pour cela. Et c’était quoi J.O. ? Un disquaire. Oui, c’est la sinistre autant qu’authentique vérité, j’avais vendu mon autant importante qu’archi précieuse collec de vinyles à un disquaire. On ne fait jamais cela, le premier pèlerin, le premier pékin, le premier béotien, le premier philistin, le plus pauvre philippin, le premier crétin venu sait ça : ON NE VEND JAMAIS SES VINYLES A UN DISQUAIRE ! Le plus beauf des républicain américain venu le sait, c’est écrit en lettres capitales sur le moindre édifice public bolivien. ON NE VEND JAMAIS SES VINYLES A UN DISQUAIRE ! Eh ouais, un enfant de 3 ans, tout le monde sait ça sauf moi. Ou alors je ne voulais pas le savoir. Pourtant je m’étais dit Si tu fais ça, la vendre ta chère collec, fais ça bien. J’avais soigneusement listé, organisé par catégories, blues anglais, blues ricain, rock progressiste anglais, rock psychédélique californien, underground new-yorkais, multiples chanteurs/teuses à textes français, flamenco-rock espagnol, bossa-jazz brésilien, vieux jazz américain, lots de 25 centimètres (ancêtres des 33 tours), coffrets de l’intégrale, 5, 8, 10, 15 disques d’un artiste… La chère collec moisissait, pourrissait depuis 20 ans rangée dans de multiples cartons dans moult garages, caves, greniers chez l’un ou chez un autre. Depuis que j’avais quitté la pub friquée pour m’installer dans la galère et la dèche du rockn’roll, j’avais dû plusieurs fois déménager, passant de plus petit et miteux palace en plus petit et miteux palace. Plus la place pour dresser les étagères en bois que je traînais depuis mon tout premier appart à 18 ans et aligner cette multitude de disques et la platine et l’ampli et les baffles qui allaient avec. Alors tout ça pourrissait, temps, poussière, humidité, moisissures, et ça me tracassait jusqu’à ce qu’alors je décide de m’en débarrasser, pensant que c’était pas demain la veille que j’allais aménager à l’Elysées, que ces vinyles n’intéresseraient pas mon fils et étant naturellement total à la rue question flouze, artiche, pépettes… J’ai donc rapatrié tous les cartons dans mon T2 toulousain, les grimpant un par un à mon 4ème sans ascenseur, soigneusement nettoyé chaque album de la sale poussière du temps qui passe et tout de nous efface et comme déjà dit tout bien listé. Si tu fais ça fais ça bien. J’avais fait tous les disquaires de la ville dite rose muni de ma palpitante liste, certains étaient venus la voir, la collec, et j’avais repoussé les offres incroyablement grossières, et encore incroyablement grossières est en l’occurrence une expression incroyablement riquiqui pour les désigner ces offres de ces premiers professionnels que j’avais vus. C’était même carrément insultant de me prendre pour un con à ce point, ah ces escrocs du Temple ! Pourtant on m’avait dit qu’un dénommé Jésus les en avait chassé. Il avait dû en oublier quelques-uns. Je les avais envoyé sèchement chier. Aussi, quand J.O. m’avait fait sa proposition, cela m’avait paru en comparaison correct. Imbécile, rien dans la cervelle, la caboche au point mort, oui le con c’était bien moi. Je n’avais même pas pensé à regarder dans les boutiques de ces disquaires les prix de vente, et de là évaluer et instaurer un prix plancher. Et J.O. a acheté cette collec pour 40 ou 50 fois moins que sa valeur. Putain, mais qu’est-ce qui m’avait pris ? La vendre à des particuliers ne m’était même pas venu à l’idée. Ou alors peut-être que ça m’avait paru trop compliqué, feignant que j’étais. Que je suis. Je ne sais pas si Le Bon Coin existait à l’époque - le Bon Dieu non sinon il ne m’aurait jamais laissé effectuer cette vente - mais les magazines spécialisés si, bien sûr. Et j’ai fait ça, le gars moi-même, tout vendu à un escroc de disquaire, n’étant pourtant plus exactement un débutant puisque j’avais quasi 50 ans. Cette collec je l’avais débutée quand j’en avais 15, quand j’avais quitté mon hermétique et sinistre collège catholique privé, ses grilles en fer forgé gris bien rouillé et ses putains de soutanes frustrées qui n’avaient pas fermé leurs braguettes un seul jour de mai 68 pour rejoindre en classe de première le lycée. Là j’avais découvert le vrai monde, la vraie vie, pris tout d’un seul coup d’un seul en pleine gueule, le blues, le rock, la bd pour adultes, sécher les cours, le chichon, l’alcool, taxer sans états d’âme et par cageots entiers les vinyles et les bd… Mon père voyait ma chambre se remplir à la vitesse de l’éclair. C’est quoi tout ça ? demandait-il extrêmement suspicieux. C’est des copains qui me les ont prêtés. Mmmmhhhmmm mmhhmmm… ! maugréait-il quittant la pièce impuissant. Et durant les 20 années suivantes (non, ne taxant plus mais raquant en espèces sonnantes et trébuchantes issues de mon infâme métier de propagande) j’avais écumé systématiquement tous les samedis après-midis les revendeurs de Saint-Michel et St Germain des Prés, sans compter les obscures et mystérieuses officines d’imports américains voire japonais connues des seuls véritables initiés. Et j’en avais amassé des collectors. En plus de tous les incontournables qui valaient leur pesant de cacahuètes, ça j’en avais à la pelle des collectors. Je vous épargne la liste intégrale de la collec, ça ferait 40 pages, ainsi que je ne rentre pas dans les détails de ces collectors, ce paquet de raretés, ça vous ferait trop mal au cœur. Des trucs que même le plus pointu des disquaires pointus ne savait même pas que ça existait des pépites pareilles. Non je ne vous dis rien, vous m’injurieriez et me pendriez séance tenante, avant que de terminer en larmes dans votre baignoire. Tu parles s’ils avaient regardé ma liste ! Ils l’avaient pas fait ou à peine, ils avaient simplement vu rapidos le nom des artistes ou des groupes et le nombre d’albums, ça leur avait suffi pour repérer tels les pires chacals de la planète l’incroyablement juteuse affaire. Ouais tu parles, y’en aurait eu 500, 800, 1000 de moins d’albums le prix était le même. Et moi, honnête comme un con, toujours aussi entier, j’avais même pas voulu en conserver un seul, ou alors un petit ou plus gros paquet par devers moi, ils auraient pas vu la différence. Putain ils ont dû en avoir des paquets d'heureuses surprises en déballant les cartons et découvrant ces putains de collectors. 30, 40, 50 fois moins que leur valeur, le J.O. qu’osait pas me regarder, j’ai tout compris en une fulgurance 20 ans après. 20 ans ! Mais qu’est-ce qu’il avait dans la tête tout ce temps-là l’imbécile, le triple connard de vicomte de Bragelone ? Ça, cette affaire, pour sûr ça valait le vicomte ! La découverte enfin effectuée, après j’étais mal. Mais qu’est-ce que j’avais foutu ? Moi le collectionneur, le fouineur inspiré et passionné, moi qui depuis l’âge de 15 ans avait effectué mes plus merveilleux voyages grâce à chaque album de cette incroyable collec, moi qui avais non moins passionnément fait découvrir nombre de ces merveilles à nombre d’amis et connaissances, moi qui en était devenu enthousiaste et très compétent dj dans les barbecues ou les partys, je m’étais tout simplement trahi moi-même, voilà ce que j’avais fait. Dans les je le redis dans les plus grandes largeurs qui soient. Et il n’y vit p sue l’argent, en plus ça m’aurait intéressé de tendre le bout de gras avec d’autres amateurs passionnés . Alors oui, cette découverte effectuée, des jours durant, des mois durant j’étais vraiment mal en y pensant. Et, en quotidien contact personnel et professionnel avec la zique, j’avais tout le loisir d’y penser 50 fois par jour. A tel, tel ou tel album. De revoir leurs pochettes, de ressentir encore leurs odeurs. Ah oui, quand même, oui quand même j’avais copié mes 10.000 morceaux favoris sur mon ordi, ça je ne pouvais pas ne pas le faire, je ne me le serais jamais pardonné - je le raconte dans un autre texte comment j’ai passé un mois entier de folie jour et nuit à les copier sur l’ordi ces vinyles, un mois affolé en usant au passage 3 platines et 3 amplis - mais cela ne me consolait pas. J’avais trahi mes 15 ans, 17 ans, 18, 22, 25, 30…d’acharné amateur, de fieffé connaisseur, d’ultime spécialiste même, cela me rendait malade. Un jour j’ai dit à mon jeune et intelligent psychologue « Par hasard z’auriez pas une formule magique pour me tirer de là, que cela cesse de m’obséder ? » « L’erreur est humaine » il a simplement répondu. Oh non, faut pas rêver, ce n’est rien qu’une chanson, ça n’a pas tout effacé mais ça m’a quand même un peu soulagé. Et j’en ai écrit une de chanson drôlement intéressante « Finalement j’étais humain ». Je vous l’ai dit déjà : la vérité de cette vie n’est pas tant que l’on meurt volé, mais que l’on meurt volé principalement par soi-même. Ben sur ce coup-là non je ne m’étais pas loupé et étais bien placé pour parfaitement et en profondeur le savoir. Ça dans mes armoires, j’avais pas loupé mon hold-up, mon casse ! Et si je me suis d’autres fois trahi, volé moi-même ? Bien évidemment que oui mais jamais à ce point-là. Hormis mon fils, cette collec c’était mon plus précieux bien tant matériel que spirituel, ma prunelle, toute mon âme d’ado rebelle puis de jeune adulte rebelle puis d’adulte un peu plus mûr mais toujours autant accroc et pour toujours et une fois pour toutes rebelle. Pour une bouchée de pain, une gamelle d’eau croupie, pour même pas 30 miséreux deniers j’avais vendu mon âme. Ce n’était pas cela qui allait me consoler même si je n’étais pas le premier. Oui, c’était hier, avant-hier si vous préférez, le coq avait chanté 3 fois et Pierre avait fait d’une pierre 2 coups : il avait trahi le Maître et brûlé les églises mais pire il s’était trahi lui-même. Pire qu’une TS, probablement le pire des méfaits que l’on puisse s’infliger. Et là, la collec, là j’avais vraiment fait fort. Plus que Vichy Saint Yorre oui on sait ça va fort. Non, ne me parlez pas de la truite de Schubert, vue mon éducation musicale celle-ci me donne de l’urticaire mais surtout jamais au grand jamais ne me parlez pas de vinyles qui valent ou pas leur pesant d’or. Sur le sujet maintenant pour simplement survivre je fais totalement le bel et bien définitif mort.
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Le pire méfait que je me sois jamais fait
appartient au recueil Ancolies
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Tranche de Vie terminée ! Merci à Ancolies. |
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