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La vie d’un mort - Texte

Texte " La vie d’un mort" est un texte détente mis en ligne par "Ancolies"..

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La vie d’un mort

 

J’ai rédigé un acte de décès. Le mien. Soigneusement je l’ai antidaté de deux années, les gens sont si mal intentionnés. Puis je l’ai fait circuler. Les gens étaient stupéfaits : Quoi ? Mais je l’ai vu hier ! Vous devez vous tromper Madame, il est décédé il y a deux ans, c’est inscrit là.

J’ai rédigé mon acte de décès. C’était facile, un encrier, une plume d'oie, de la belle calligraphie, un tampon officiel. Oui mon acte de décès. Je ne voulais plus être emmerdé. Par les toxiques, les imbéciles, les graves, les cinglés, les tarés. Et aussi par tout ce qui s’était passé.

Si ça a marché ? Au poil ! Terminés les Monsieur Leduc par ci, Monsieur Leduc par là. J’étais enfin seul au monde. Quelle liberté les amis ! Franchement et pour être honnête je m’en voulais quelque peu de ne pas y avoir pensé plus tôt. Bon, c’est qu’on peut pas toujours être à la fois à l’étude et au garage, me disais-je pour me rasséréner. Enfin, désormais c’était fait.

Et moi qu’est-ce que j‘ai fait ? Rien de spécial, comme à l’accoutumée mes mots croisés, enfiler des coups à la terrasse du café, deux fois par semaine mon marché. Les gens me disaient sidérés : Mais vous êtes là, vivant ! Vous faîtes erreur je répondais, je suis mort il y a deux ans. Les malheureux ne comprenaient rien, peu m’importait. Peu à peu, tous ils devenaient fous, je rigolais bien.

Aussi je rigolais bien en matant mon ex-associé contraint désormais de se démerder seul. En plus d’être un incapable de première, il avait toujours été feignant. Je voyais s’approcher l’instant où il devrait mettre la clé sous la porte. C’est pas que je sois rancunier et méchant mais ce gars-là c’est moi qui l’avait nourri durant vingt ans. Maintenant il battait des bras comme un pingouin. Ah si vous saviez le bonheur que c’est d’être un défunt. Ok, ce n'est gu-re charitable de se réjouir de la peine des autres mais, mort ou vivant, heureusement je ne suis pas un saint.

C’est vrai. Vivants, les gens s’inventent toutes sortes de complications, de contrariétés. Et que je te prends ma tête pour ci, pour ça, avec toutes les simagrées pour accompagner. Ci et ça, rien que des broutilles, des peccadilles, et ça leur prend toute la journée, toute la semaine, toute la sainte année. Oh, moi de mon vivant j’avais bien tenté de le leur expliquer : Mas c’est rien, que dalle, des conneries ! Et non, rien à faire, ils y tenaient dur comme fer à leurs conneries. A croire que sans elles ils seraient totalement perdus, ne sauraient plus du tout que faire d’eux-mêmes. On dit communément que la nature a horreur du vide. Eh bien ce n’est pas ce que j’ai observé. Oh, pas le vide sur les étagères, dans les placards, le frigo, là c’est bourré à craquer, de bibelots, gadgets, de yaourts et gigots, à s’en faire péter la sous-ventrière. Je parle du vide en eux-mêmes. Quel désert les amis, mon Dieu quel désert. Vous me direz C’est pour ça qu’ils se remplissent de conneries et vous aurez raison. Pauvre monde !

Enfin moi, dorénavant mon monde c’était peinard. Pas un chat, pas un sagouin pour me mettre en pétard. Tu parles s’ils avaient tous la pétoche bleue des fantômes. Evidemment pas de banques, d’assurances, de cartes de crédit, de caisses de retraite, de sécu… non, finis les emmerdements Eh quoi ? Quand on est mort on vit de rien ! Au marché je prenais les poireaux, les navets, les jarrets de porc, le faux-filet… vous pensez si quelqu’un me demandait quelque chose, une liasse de blé, un radis, quoi que ce soit ! Naturellement non, ils avaient l’impression de rêver, ils étaient persuadés de rêver.

J’avais choisi pour vivre tranquillement ma disparition une piaule mansardée dans les quartiers aisés. Ma concierge était une brave femme, qui se remettait pour toute chose au Tout-Puissant. Si elle m’embêtait, pensez ! Réclamer son loyer à un mort, Jésus Marie Joseph, quel sacrilège, oui, un vrai péché mortel !

Egalement, côté jeunes filles c’était pas mal. Elles ne craignent pas les fantômes elles, ça les excite même. Je les menais dans ma chambrette et leur lisait des San Antonio. Oui, c’est ainsi que ça se passait, allons bon, qu’alliez-vous donc imaginer, C’était pas nous qui jouions à la brouette hollandaise, ou juste par procuration, par la lecture. Moi un pervers ? Je vous le disais, les gens sont si mal intentionnés. Bon, quand même pour vous dire la différence entre les San Antonio et les jeunes filles, des premiers on se lasse. Cinq pages d’intrigue, deux cent de fesse, à la fin le clébard en a marre de tirer sur sa laisse. Alors je passais aux fleurs écloses de Proust. Et si l’une se montrait un peu coriace, schlack, du Louis-Ferdinand Céline. On en a fait ainsi des voyages au bout de la nuit, croyez-moi, les défunts ne s’emmerdent pas.

Défunt De Profondis ? Evidemment que je m’étais rendu à mon enterrement. Non, pas par intérêt, par politesse. Qu’on se le dise, on peut être trépassé et bien élevé. C’était marrant notez : tous ces clampins et leurs clampines attitrées qui jouaient les éploré(e)s et venaient m’adresser leurs condoléances tandis que de mon vivant j’étais tant détesté. Les dénommés Leduc sont toujours détestés, ce qui n’est à mettons cinquante pour cent justifié mais c’est encore une fois ainsi. Qui a dit que les gens avaient toujours les yeux en face des trous, que la terre tournait toujours rond. Certainement pas moi, j’ai bien des défauts mais pas celui-là.

Mais les morts n’ont plus de défauts ça aussi c’est bien connu. Ils ont cassé leur pipe, ils sont tous de braves types. Je pouvais en témoigner. Dans le métro, les taxis, les gens me laissaient toujours la place assise. Tout simplement parce que les morts ont toujours raison et passent toujours en premiers. 

Avec ma plume d’oie j’avais rédigé mon acte de décès, agrémenté de magnifiques armoiries. Bien entendu j’en avais réalisé moult photocopies que j’avais généreusement distribuées le veux-tu le voilà, mais l’original, celui-là je l’avais précieusement conservé, encadré et accroché à l’un des murs de ma mansarde. C’était utile, il me rappelait toujours ma condition. Et les précitées jeunes filles s’agenouillaient sur le parquet usé et devant lui récitaient leurs rosaires.  

Croyez-en bonnes gens mon expérience : être vivant c’est duraille, avoir passé l’arme à gauche c‘est super peinard. Sans blagues, essayez : plus vous serez mort mieux vous vous porterez.

Et si on me le dit, que je suis mort, j’opine docilement du chef tout en rigolant doucement pour ne pas te réveiller.

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Ancolies

24-03-2026

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La vie d’un mort appartient au recueil Ancolies

 

Texte terminé ! Merci à Ancolies.

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