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La petite balle jaune - Texte

Texte "La petite balle jaune" est un texte mis en ligne par "Ancolies"..

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La petite balle jaune

 

Pas à dire, pas à tortiller, j’étais doué. Doué pour la vie ? C’est une autre question. A poser notamment à la mélancolie. Doué pour la quéquette oui. Cela s’est passé lorsque j’étais en classe de 6ème. Il y avait eu un échange de bons procédés scolaires, un jeune londonien était venu passer 15 jours ou 3 semaines à Paris dans ma famille puis je lui avais rendu la politesse passant à mon tour chez lui dans la capitale britannique. Un jour il m’a proposé d’aller jouer au tennis. J’ai dit ok en anglais dans le texte et je lui ai mis 6/0. C’était la toute première fois de ma vie que je tenais une raquette mais j’avais une arme secrète : je détenais dans ma petite bibliothèque un bouquin du champion australien Ken Rossewall où étaient développées en diaporama des photos du joueur effectuant des services, des coups droits, des revers, des smashes. Mon cerveau était imprégné de ces images que j’avais 1.000 fois regardées et mon corps avait naturellement restitué les mouvements. Mon correspondant anglais était dégoûté et n’a plus jamais voulu retourner jouer.

C’était l’ère de la domination australienne dans ce sport, le précité Ken Rossewall, son collègue Rod Laver, le seul homme sur cette planète à avoir jamais réussi - 2 fois - un grand chelem (gagner les 4 tournois majeurs - Open d’Australie, Roland-Garros, Wimbledon, Forest-Hills - la même année) ; il y avait également Roy Emerson, Tony Roche, John Newcombe. Vous ne les avez pas connus ces grands joueurs, pauvres de vous qui n‘étiez même pas nés ou alors bien jeunots. Ou vous préférez le billard américain. Ken Rossewall a été le plus vieux finaliste de Wimbledon, à 40 ans, match contre Jimmy Connors, victoire logique à ce dernier qui avait 17 ans de moins que son adversaire. La domination australienne c’était l’époque du service/volée, ce qui ne signifiera que pouic pour ceux qui ne connaissent que pouic à ce sport.

J’étais donc doué en la matière, et quoique que n’ayant quasi jamais joué j’ai cependant remporté un tournoi cadets dans une station balnéaire et une belle coupe d’argent, que j’ai bazardée plus tard, ma compagne jalouse ne supportant pas de voir mes trophées sportifs (cette coupe était la seule de cette catégorie) ou publicitaires - berk - sur nos étagères. Moi non plus d’ailleurs ou plutôt ce n’était rien. Et puis comme le chantait Piaf je me fous du passé.

Après il y a eu l’époque Borg. Vous auriez dû me voir les amis : après un match d’icelui j’étais éreinté, rincé, essoré comme si c’était moi qui l’avais disputé. Les néophytes ignorent que dans ce sport, chaque joueur engage tour à tour le service durant un jeu et remporte à ce haut niveau normalement son jeu. Borg n’était pas un grand serveur et aussitôt, même en tout début de partie, qu’il était mené d’1 ou 2 points sur ses services, le sort du set, du match peut-être était en jeu. J’étais 1.000% Borg, ce gars-là écrivait en direct l’histoire sous nos yeux. Palmarès 6 Roland-Garros et 5 Wimbledon, personne n’avait jamais fait mieux. Certains trouvaient assommants ces matchs qui se disputaient avec de longs échanges en fond de court, ne se rendant pas compte à quel point ces dits échanges étaient le fruit d’une longue et patiente construction. Les balles frôlaient les lignes et j’étais tendu comme un arc sur mon canapé craignant à chaque coup que celles de mon favori ne sortent du terrain.

Je me souviens précisément du dernier match joué par Borg, match après lequel il mit un terme à sa carrière. C'était en finale à Wimbledon contre John Mc Enroe, la même affiche que l'année précédente. Borg l'avait alors emporté mais cette fois-ci il perdit. J'ai vu le match dans un café de Concarneau avec un ami qui était excellent joueur de tennis et largement aussi passionné que moi par l'histoire qu'écrivait le champion suédois. Nous étions à Concarneau où nous avions loué pour 2 semaines un voilier. Dans le café, le téléviseur se trouvait en hauteur et nous étions les 2 seuls spectateurs, tous les autres habitués jouant aux cartes ou aux dominos. Le match terminé, une page d'histoire se refermant, nous avions tous 2 le cœur si serré que nous avons rejoint le voilier, largué les amarres et mit le cap sur les Îles Scilly puis l'Irlande sans prononcer une seule parole.   

Quand Borg a donc arrêté avec dans sa besace cet incroyable palmarès, j’ai aussi arrêté de m’intéresser au tennis. Quel joueur allait désormais m’offrir ce degré d’excitation, oui combien d’années allaient passer avant qu’un nouveau joueur m’offre des émotions équivalentes pouvant me traverser et m’emporter aussi loin. Ô il y a eu d’excellents acteurs, Boris Becker, Pete Sampras, André Agassi, Jim Courrier etc…, il y a eu Mats Wilander, Michaël Chang (le plus jeune vainqueur du tournoi à 17 ans) c’était pas mal mais cela n’écrivait pas l’histoire. Savez-vous qu’André Agassi (5 grands chelems) avaient de longs cheveux rouges et blancs qui lui tombaient jusqu’au bas du dos ? En réalité il était chauve (les coiffeurs le disent bien que la calvitie n’arrive pas qu’aux chauves) et il portait une perruque. Ce gars-là servait à 220 à l’heure devant 20.000 spectateurs et plusieurs millions de tv spectateurs en finale d’un tournoi majeur en n’ayant qu’une et permanente crainte : non pas que le boulet de canon qu’il venait de propulser ne sorte des limites du carré de service mais que sa perruque ne se décolle.

Puis je suis revenu au tennis car les records de Borg ont été largement dépassés par la suite, par la dynastie du Big Three Federer Nadal Djokovic. Là ces records ont carrément explosé à nouveau et moi à me trémousser comme un danseur totalement gigotant et crispé devant la télé. Les 11 grands chelems de Borg ont été largement dépassé (Federer 20, Nadal 22, Djokovic 24) mais il est à noter que Borg a mis fin à sa carrière à seulement 26 ans tandis que les 3 autres ont joué jusque 37 ou 38 ans. A l’heure où j’écris ces lignes, Federer et Nadal ont arrêté il y a 3 et 2 ans et Djoko s’est lors de sa probable dernière participation à ce tournoi incliné en demi-finale à Roland-Garros après un vaillant combat face à l’actuel n°1 mondial, l’italien Jannik Sinner. Et lui, Djoko, a remporté il y a quelques mois, à 38 ans donc, la médaille olympique face à des joueurs de 18 voire 20 ans son cadet. Nadal est à ce jour le plus grand joueur sur terre battue de tous les temps - 14 Roland-Garros en 122 victoires pour 4 défaites, et Djoko le plus grand joueur toutes surfaces confondues (terre battue, herbe, dur) de tous les temps, certains disent le plus grand sportif de tous les temps. 24 grands chelems, ce record sera-t’il dépassé un jour ? Et il aurait pu faire mieux s’il avait accepté de se faire vacciner contre le covid, mais il a été intransigeant sur le sujet se privant par là-même de participation à plusieurs tournois, notamment en Australie, tournois qu’il aurait aisément remportés. Si Borg n’avait pas arrêté à 26 ans, combien de grands chelems aurait-il empoché ? Oui, j’aime quand l’être humain repousse toujours un peu plus loin nos limites.

Le tennis est un sport profondément beau et élégant mais l’américonnisation est là et grignote tous les jours. Surtout dans les tournois baptisés Masters 1000. Pendant la .minute 30 de pause accordée aux joueurs tous les 2 jeux, le stade balance à plein volume de la daube digne d’une discothèque de supermarché forain tandis que des missiles pyrotechniques sont bazardés dans les airs. Dans les gradins, cela ressemble de plus en plus à des supporters de foot. Et si l’on est à Roland-Garros et qu’un joueur tricolore s’escrime sur le court, son adversaire essuie 3 ou 4 heures durant des bordées d’huées du quasi stade entier qui va même applaudir à tout rompre ses double-fautes. Je me demande comment ces gars-là n’adressent pas des doigts à la foule romaine, en l’occurrence parisienne (parce qu’ils se prendraient des amendes sacrément salées de la Fédération Internationale - c’est le public qui paie).

Le tennis australien : je vous parle d’un temps que les moins de 100 ans ne peuvent pas connaître. La représentante sixties de ce pays Margaret Court affiche elle également 24 grands chelems au compteur mais à l’époque ils étaient 16 joueurs ou joueuses par tableau, tandis qu’aujourd’hui ils sont 128. La tenue blanche était obligatoire et les balles étaient blanches aussi, contre jaunes aujourd’hui. Le fair-play était de mise et il faut reconnaître et ce qui est naturellement tant mieux qu’il est toujours présent aujourd’hui chez nombre de joueurs, surtout et peut-être naturellement les plus grands. Récemment y’a un petit français prometteur qui a triché, berk, qu’il aille se faire voir.

Aujourd’hui c’est la fin de la dynastie Big Three. Ces 3-là auront étouffé 20 années durant moult immenses talents de ce sport, ne leur laissant que des miettes. Vais-je de nouveau me désintéresser du tennis pour autant ? Non, la relève est là, avec un niveau de jeu incroyable. Stratosphérique disent les pénibles et payés pour être sur-enthousiastes commentateurs. Et de même que les Federer, Nadal, Djoko se sont mutuellement émulés dans leurs meilleurs retranchements lors de leurs affrontements, les meilleurs d’aujourd’hui se surpoussent à la culotte pour se surpasser. Le spectacle de très très haut niveau est assuré pour le plus grand bonheur de tous les aficionados. Un jeune joueur espagnol de 22 ans, Carlos Alcaraz, aligne déjà 5 grands chelems et pourrait rejoindre voire exploser les records extraordinaires de ses illustres aînés. Mais question tribunes et gradins, c’est dur à voir quels sont ces gens sur mon plongeoir.

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Ancolies

21-06-2025

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La petite balle jaune appartient au recueil Nouvelles du monde

 

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