"La Faute de frappe" est un texte mis en ligne par
"Deogratias"..
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La Faute de Frappe
Par erreur, sur le réseau social où je m’étais inscrite, mon doigt avait glissé sur le mauvais chiffre du clavier. La date de naissance tapée me donnait à peine 20 ans. Tandis que j’en ai 61. Dès que je m’en aperçus, je tentais de rétablir la véritable année de ma naissance mais en vain. Alors, je choisis de ne rien dire et puis, surtout, je ne postais aucune photo de moi. Étrange faute de frappe, un « acte manqué » diront certains. C’est ainsi, ils sont nombreux de nos jours ceux qui se croient toujours obligés de s’improviser psychanalystes. Comme si cette discipline relevait d’une science exacte. Comme si, dès qu’il s’agit de psychologie, tout était vrai, tout était juste. Étrange époque. Bref, j’apparaissais donc sur le fil d’actualité comme ayant quarante ans de moins qu’aujourd’hui. C’est à ce moment-là que j’ai vu arriver sur ma page toutes sortes de questions auxquelles je n’étais pas préparée : — Salut toi, continue d’écrire, à 20 ans, t’as déjà une vraie voix. Amusée par leur vocabulaire, au départ, je ne prenais pas le temps de rectifier l’erreur concernant mon âge. Les entendre me parler avec autant de naturel fut pour moi une fenêtre ouverte sur un monde qui, finalement, semblait bien plus éloigné de mon vécu que je ne l’avais supposé. Plus d’une fois, j’avais même dû chercher sur Wikipédia la définition exacte de tel mot ou de telle expression. J’écoutais, répondais en quelques mots, rien de plus. Cela semblait les satisfaire. Ils échangeaient au cours de nos conversations avec une sincérité désarmante. Presque sans filtre. Les notifications apparaissaient jusque tard dans la nuit, petites lueurs bleutées dans le silence de mon salon. — Grave, je te dis pas comment je l’ai plaqué, ras le bol, c’était une relation toxique. Ils me parlaient de « streaming », de vidéos regardées en vitesse X2, de séries avalées en une nuit. Leurs mots, leurs onomatopées, leur façon de me répondre finissaient toujours par déclencher chez moi une vraie crise de rire. De temps en temps, je lisais aussi leurs publications. J’admirais leur créativité débordante bien qu’en parallèle je m’inquiétais de leur manque de concentration, de leurs passe-temps, de leur propension à rester des heures sur Discord ou Snapchat. À deux ou trois reprises, certains m’avaient envoyé des podcasts qu’ils avaient créés, des messages privés pour me partager leurs playlists. Je constatais qu’ils restaient longtemps, vraiment longtemps devant les écrans. Intérieurement, je m’alarmais mais je ne disais mot. Leur fatalisme aussi me sidérait. J’aurais presque pu croire que je discutais avec des jeunes de l’ère post-apocalyptique. — On se capte toi et moi. Vu comment vont les choses, j’voudrais pas dire mais ce n’est pas très sûr en fait. Mes études de commerce, si ça se trouve, dans un an, on aura tous sauté ! Poutine aura appuyé sur le bouton ! Quelquefois, je me retenais vraiment d’avouer mon véritable âge de manière à leur donner un peu plus de paix, de les ramener à l’espérance dont tous semblaient manquer. Je remarquais des points communs entre eux : leur charge mentale, leurs logements d’étudiants minuscules, leurs jobs, leurs contradictions, leur rythme de vie, leur rapport à l’amour où ils se pensaient experts. Je restais souvent médusée par autant de fraîcheur et de désespoir, par tant d’énergie mais aussi par leur quête de sens. Après quelques jours de cette petite duperie par messages ou publications, j’écrivis un mot pour rétablir la vérité : « En réalité, j’ai 61 ans. » Quelle ne fut pas leur déconvenue ! Ils me prenaient pour une fille « trop mature » pour mon âge, ils me regardaient avec une perspective d’avenir. À présent, ils ne voyaient plus en moi qu’une vie passée, presque finie. Une existence en résumé. Oh, bien sûr, ils eurent la délicatesse de ne pas me blâmer. Certains s’amusèrent même de leurs confidences passées, ils excusèrent ma faute de frappe. Pourtant, un mouvement se fit jour : tous, petit à petit, diminuèrent leur présence sur mon profil. D’autres disparurent du jour au lendemain. Même si, à ce qu'on me dit, je fais bien quinze ans de moins que mon âge réel, je sentais bien que cette précision ne changerait pas grand-chose à la situation. Depuis que j’avais corrigé mon âge, plus personne ne m’envoyait de playlists au milieu de la nuit. De nouveau reléguée dans la sphère de la vieillesse, je me retrouvais bien seule. À quelques exceptions près. Ces réactions me plongèrent dans une méditation profonde sur le temps qui passe, le consentement au réel, la vie qui s’en va. Vite. Si vite. Je devrais poser un jugement plein de mansuétude sur cette jeunesse, oui et non. En vérité, je compris à quel point je me situais désormais dans le cœur de bien des gens dans la case des « vieux ». Pour reprendre l’expression de l’un d’eux : « Une dinosaure ». Je suis une dinosaure apprentie des années senior, à l’école des rhumatismes à venir, de la fatigue chronique et des puzzles. Cette expérience déroutante m’a enseigné une chose. Très simple finalement. C’est à la fois un bonheur d’avoir déjà vécu tant d’années en même temps qu’une douleur ; en effet, elles sont désormais plus nombreuses derrière moi que devant. Est-ce que la jeunesse est heureuse ? Est-ce que la vieillesse est plus joyeuse qu’auparavant ? Est-ce que l’image sublimée de la retraite épanouie correspond vraiment à la réalité ? Ou bien ne serait-ce qu’une longue décrépitude programmée sans sourire ? À ce que j’ai pu observer avec ces jeunes, c’est qu’en tout cas, moi, ce soir, je n’irai pas sur TikTok, je ne verrai pas de trend et, pour reprendre leurs termes, contrairement à eux : « L’algorithme ne me connaîtra pas trop. » ************* (*) Ecrit dans le cadre d'un atelier d'écriture. Cette histoire est purement fictive !
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La Faute de frappe
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