"L'homme augmenté" est une réflexion mise en ligne par
"Deogratias"..
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L’homme augmenté
Hier j’ai regardé une émission à la télévision. Un scientifique de renommé (*) faisait la promotion de son dernier ouvrage sur le sujet de « l’homme augmenté ». J’écoutais avec attention ce qu’il nous disait avec un enthousiasme certain. Il expliquait que Elon Musk était le président de Neuralink. Le but de ce dernier était de poser des puces à l’intérieur du cerveau pour permettre à l’homme de concurrencer l’Intelligence Artificielle qui, de toute façon, dépasserait les capacités cérébrales ordinaires de l’homme. J’étais devant mon écran, interloquée. Je me suis demandé : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? ». Mon attention était tout d’un coup entièrement présente alors que jusqu’ici j’écoutais d’une oreille distraite, occupée que j’étais avec mes travaux de couture. L’homme expliquait qu’avec des électrodes implantées dans la tête, on pouvait déjà soigner les tremblements de la Maladie de Parkinson, permettre à des personnes paraplégiques de remarcher etc. Autrement dit, cela nous aiderait, et nous aide déjà, à faire de magnifiques et remarquables progrès en médecine. Ce qui n’était pas rien. C’était une espérance formidable. Cette perspective me séduisait. Alors que je surpiquais un ourlet réfractaire, je trouvais l’idée absolument géniale. Oui, mais !... Ce même progrès qui consiste à faire de l’homme un « homme augmenté » n’était pas sans danger. Certes, les films de science-fiction resteraient de la fiction. On ne pourrait jamais reproduire la globalité du cerveau humain hors de la tête d’un homo sapiens pour en contrôler toutes les capacités. Matrix par exemple resterait impossible à reproduire. Je fis un grand : « Ouf » devant ma machine. Aussitôt après mon soupir de soulagement, j’entendis l’homme poursuivre son argumentation, et, là, je dois bien l’avouer, j’ai eu peur. De fait, sans pouvoir reproduire la totalité de son fonctionnement neuronale, on pouvait néanmoins imiter les connexions, les réflexions, les embranchements qui se déroulaient dans la tête d'un homme. Non pas dans sa globalité, mais on pouvait améliorer ses compétences. Par exemple, sa mémoire, sa dimension affective etc.… Parvenu à ce point de son discours, l’homme de science reconnaissait que cela pouvait induire des problèmes éthiques majeurs. Il prit un exemple : les maladies mentales étaient des bugs liés aux capacités extraordinaires du cerveau humain. C’était justement à cause de son extrême complexité que les maladies mentales existaient. Il admettait qu’en permettant d’augmenter telle ou telle capacité cérébrale, on prenait le risque, par la même occasion, de multiplier de beaucoup le nombre de maladies mentales. C’était envisageable. Pourtant, dans une première approche, il avait admis que les performances liées à ces électrodes permettraient de résoudre, sans aucun doute, les dépressions sévères. J’étais beaucoup moins joyeuse devant le vêtement que je finissais de coudre. Un peu stupéfaite, j’avais raté mon ourlet. J’étais en train de tout découdre. Faute à ce scientifique. Mais le pire était à venir. Le spécialiste se mit à expliquer que l’écriture était la plus grande avancée de « l’homme augmenté » parce qu’elle avait permis de mettre à l’extérieur de lui-même ce qui était en lui. Que l’écriture était en quelque sorte la première grande révolution universelle qui avait permis à l’homme de montrer son propre fonctionnement en dehors de lui. Qu’en conséquence, il en serait de même pour l’avènement de « l’homme augmenté » qui, de toute façon, n’avait pas le choix. Toujours cette idée qu'il fallait à tout prix concurrencer l’Intelligence Artificielle sans quoi l’homme serait dépassé ! Donc, comme l’écriture avait été une forme de préparation au progrès, la mise en œuvre de « l’homme augmenté » serait, elle aussi, une manière de se confronter au monde qui vient. Mes fils à coudre se mirent à œuvrer contre ma volonté. J’étais déconcertée et je dus tout reprendre à zéro. Mon ouvrage ne serait pas terminé. Il me faudrait davantage de temps. Faute à ce type avec ces prédictions ! En colère, je dus remplir une nouvelle cannette de fil. Ce monde à venir serait donc totalement différent de celui qu’on connait actuellement. « L’homme augmenté » serait notre futur avec tous les risques que cela comporte. Une fois mes bobines de fil de nouveau enfilées, je repris mon travail. L’interview était terminée. "Ma couture pourrait donc se trouver améliorée ? On m’implanterait une puce qui augmenterait mes capacités manuelles ? Ma créativité ? Je pourrai coudre sans plus me tromper ? Confectionner des chefs-d’œuvre de mode qui me ferait gagner beaucoup d’argent ?" L’espace d’un instant, cette perspective me mit dans le même état que lorsqu’on me demande : « Et si tu gagnais au Loto qu’est-ce que tu ferais ? ». Toute une foule de possibilités se mit à danser devant moi. "On pourrait augmenter mon imaginaire ? Chic alors !". Je voyais déjà tout un défilé de mannequins avancer sur un énorme podium, parées de toutes mes créations avec un reportage « en live » sur BFM. Un bandeau en bas de l’écran : « Sylvie Deogratias, la couturière la plus prodigieuse de tous les temps ! ». J’éclatais de rire. Mon chemisier enfin était terminé. Je revins à la réalité du moment. La dangerosité de « l’homme augmenté » m’apparut dans toute sa plénitude. Des progrès vraiment ? J’éteignis ma machine à coudre Singer Futura 4400, un petit prodige de technologies. Au moment de la recouvrir de sa housse, je lui ai dit : « Va mon amie ! Tu « m’augmentes » déjà mais tu ne me remplaceras jamais ! ». Sur ce, je passais à autre chose.
* Raphael Gaillard "L'homme augmenté" aux éditions Grasset/interview du 11 janvier 2024 sur LCI.
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Réflexion terminée ! Merci à Deogratias. |
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